Retraite ou déroute capitaliste ?

Le gouvernement actuel, comme ses prédécesseurs, tente de toujours mieux adapter le système de retraite au modèle capitaliste, conservant au passage des inégalités toujours plus criantes et visant à terme sa financiarisation.

C’est un retraité tout frais qui vous parle et qui touche 714 € par mois d’une bonne demi douzaine de régimes différents. Mention spéciale pour ce chèque de 65,23 € reçu hier d’une obscure caisse pour solde de tout compte jusqu’à ce que mort s’en suive. Auparavant, la galère pour retrouver les papiers d’un parcours professionnel disons, atypique, et peu en rapport avec le canon sociétal, trop occupé que j’étais à réaliser mes rêves. Et comique, l’œil incrédule de la personne de l’organisme de retraite qui m’a reçu la première fois au cours d’un rendez-vous obtenu de haute lutte, et qui, intérieurement, se demandait pourquoi j’avais fait compliqué quand on peut se faire une petite carrière pépère bien rectiligne.

Mais qui suis-je pour me plaindre ?

Autour de moi, il y a des personnes qui touchent ou vont toucher bien moins. Moitié moins ! Des personnes bien, qui ont trimé pour leur famille mais aussi pour la société. Comme ce paysan boulanger, fournisseur d’un pain quotidien bienfaiteur et bio, gardien farouche de variétés anciennes de céréales qui sauveront peut-être notre alimentation de demain et militant de la culture (dans les deux sens du terme) pour tous. Royalement 400 € par mois à 63 ans, dans quelques semaines.

Autour de moi, il y a aussi des personnes qui touche beaucoup plus, des personnes qui ont aussi fait œuvre utile et qui touchent plus qu’elles ne peuvent dépenser et alimentent l’entreprise de destruction qu’est la surconsommation. Comme cette ancienne prof de français, 3 500 € par mois (réversion comprise), qui achète des sacs à main hors de prix qui finissent, neufs, au fond d’un placard.

Dans sa vie de labeur, l’un ou l’une a-t-il(elle) été plus utile socialement que l’autre ? L’un ou l’une a-t-il(elle) travaillé plus dur que l’autre ? Est-il plus important de nourrir l’esprit que le corps ? Par extension, un Jeff Bezos qui nous noie sous des quantités de m….s inutiles est-il plus utile à la société humaine qu’un égoutier ou un éboueur qui nous évitent de nous noyer dans notre m…. ?

Il y a là comme un parfum d’injustice quand on découvre son décompte retraite au moment d’aborder la dernière ligne droite de sa vie.

Retraites et inégalités

Si on reprenait de zéro. Qu’on le veuille ou non, nous faisons société, les rares véritables ermites étant par définition retirés de ce monde et autonomes. Chacun est sensé y avoir sa place et chaque individu y apporte sa contribution quelle que soit sa condition et ses possibilités physiques et/ou intellectuelles. Et cette contribution ne se résume pas à une production de biens marchands, utiles ou plus souvent inutiles, ni aux statuts de consommateur, d’usager, de fournisseur de données personnelles qu’on veut absolument coller sur le dos de chacun d’entre nous.

Le problème c’est que, quel que soit le sujet qu’on aborde dans une société capitaliste, il faut d’abord monétiser, alimenter le PIB, additionner les bénéfices, occire les déficits (quelle horreur!). Une forêt et son éco-système, enfanter, casser sa pipe, peindre un tableau ou un mur, perdre un être cher dans un attentat ou dans un accident de la route, virer des salariés et valoriser ses actions, prendre soin d’un proche handicapé… tout a un prix dans une société capitaliste. C’est d’ailleurs le jeu préféré des assureurs.

La retraite entre dans le même champ que le reste. Le capitalisme, par définition, est l’accumulation de richesses. Pour la retraite, dès qu’on intègre la foule des galériens de la croissance, il faut accumuler les trimestres, bientôt les points, puis engraisser les fonds de pension, au risque de tout perdre à la loterie des bourses et des taux de change. Demandez au Anglais. Sans parler d’accumuler du capital sous toutes ses formes pour gonfler les héritages. Chez les riches, on n’a pas des enfants, on a des héritiers.

L'abandon des anciens est l'abandon d'une richesse sociale © Sylvie Burr Domaine public L'abandon des anciens est l'abandon d'une richesse sociale © Sylvie Burr Domaine public

La solidarité nationale voulue par le Conseil national de la Résistance (CNR) est partie en lambeaux dès sa mise en place. Bismarck a inventé la retraite par répartition en 1899, le CNR l’a mise en place en France dans un effort de réconciliation à la fin de la dernière guerre. Ensuite, chacun a fait sa tambouille au fil de luttes sociales catégorielles, quand les syndicats avaient encore quelque chose à dire. Les caisses corporatistes ont fleuri et les gouvernements de droite comme de gauche ont détricoté la belle idée pour l’adapter au dogme de la compétitivité des entreprises. Dès 1972, avant même le premier choc pétrolier annonciateur de chômage, la durée de cotisation passe de 30 à 37,5 années de cotisations, une paille. Même Mitterrand n’a offert la retraite à 60 ans que pour mieux faire passer « en même temps » (eh oui, déjà) son premier plan de rigueur pour rentrer dans le droit chemin de l’orthodoxie budgétaire. La retraite n’est ici qu’un « pouvoir d’achat » qui est plutôt une sujétion à la nécessité de consommer pour alimenter le système.

La retraite fait partie du système

D’ailleurs, la notion de retraite n’existe pas dans les sociétés non capitalistes (si, si, il en existe encore dans quelques refuges non colonisés par Amazon, Coca Cola…). Dans ces dernières, non seulement la prise en charge d’un ancien, qui n’a plus la force physique, par la communauté est une évidence, mais cette dernière considère celui-ci comme un pilier qui apporte une contribution au groupe sous forme de conseils, de savoir, de règlement des conflits… Évacuer l’ancien dans un epahd ne serait pas envisageable. Chez nous, c’est une industrie comme une autre. La retraite sonnante et trébuchante n’existe dans nos sociétés marchandes qu’en compensation d’une vie de servage au service la machineà produire. Et elle est l’exact reflet des inégalités (salaire, genre, statut social...) que chacun traîne dans son sillage dès l’école. Elle est de plus en plus individualisée et non socialisée, avec un marketing très au point  : « faites vous votre retraite », « faites vos petits gestes pour l’écologie », « parce que vous le valez bien »… Le citoyen « membre d’une communauté politique organisée »1 disparaît au profit de l’usager, voire du consommateur de services publics de plus en plus marchands, les services publics, humains et au service de tous, étant poussés dans l’agonie. C’est aussi vrai pour l’impôt qui n’est plus progressif depuis longtemps, qui tend à s’individualiser.2

Alors quelle solution ? Peut-être le revenu universel. Pas un revenu de charité pour pauvres histoire de mettre les inégalités sous le tapis, mais un revenu social à vie « venant rétribuer la création de richesse sociale », comme le propose Baptiste Mylondo, enseignant en économie et philosophie politique.3 En effet, « le travail ne se réduit pas à l’emploi. (…) Les retraités travaillent, les bénévoles travaillent, les étudiants travaillent » et apportent leurs contributions à la société. Même l’enfant est une promesse de richesse sociale. Et qu’on parle de revenu inconditionnel, de salaire social ou de placement, il ne s’agit pas là d’échange marchand mais d’« un processus de don et contre-don, l’individu donne à la société qui, dans un second temps, accepte et reconnaît sa contribution avant de lui retourner son don en lui permettant de poursuivre sa libre activité ».

Attention cependant aux propositions malhonnêtes des politiques, particulièrement à droite, qui peuvent placer des choses bien différentes sous ces termes.

Un thème sur lequel je reviendrai…

1 : Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, ed. Le Robert

2 : Lire à ce propos le très intéressant article de Thomas Eisinger, Professeur associé en droit, gestion financière et management des collectivités, Aix-Marseille Université (AMU)

https://theconversation.com/usager-partout-citoyen-nulle-part-ce-quil-reste-du-consentement-a-limpot-128135

3 : Pour un revenu sans condition, Baptiste Mylondo, aux éditions Utopia. Voir aussi les travaux du sociologue et économiste Bernard Friot, cité dans ce livre.

Photo : ©Sylvie Burr Domaine public

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