En automne, la terre suppliciée

Une terre stérilisée par la charrue et les pesticides, des agriculteurs déracinés, intoxiqués, malades de la chimie, ployant l'échine sous les assauts de l'économie mondialisée et financiarisée, l'agriculture ne nourrit plus son homme.

Labour dévastateur © Jean Weber Labour dévastateur © Jean Weber

Samedi 5 décembre, c'était la Journée mondiale des sols.1 Elle a été instaurée en 2014 par les Nations unies pour rappeler à l'Humanité que la (très fine) couche de terre arable est vitale pour notre sécurité alimentaire, l'eau potable, la biodiversité mais aussi pour limiter le changement climatique.

C'est la Journée mondiale des sols, et tout le monde, ou presque, s'en fout. Parce la terre ça colle aux semelles, ça salit le paillasson et le carrelage blanc de l'entrée, et que les vers de terre, c'est dégoûtant. Mais il n'y a pas que le promeneur du dimanche qui peste. Ignorants de la formidable machinerie biologique, physique et chimique (la formation agricole est sur ce point indigente); méprisant son rôle d'alliée non reproductible dans la production agricole, les agriculteurs conventionnels ne voient dans ces sols arables qu'un support minéral qu'il faut mettre au diapason de leur matériel à défoncer, financé à coups de primes européennes. La même considération que pour tout ce qui dépasse, des haies aux bosquets en passant par les herbes et fleurs ensauvagées.

La saison des labours, souvent célébrée par les poètes, est promesse de futures récoltes. Enfant de la campagne bourguignonne, Lamartine a sans doute le mieux décrit le travail du laboureur sans pour autant en comprendre tous les enjeux pédologiques :

« La terre, qui se fend sous le soc qu'elle aiguise,
En tronçons palpitants s'amoncelle et se brise,
Et, tout en s'entr'ouvrant, fume comme une chair
Qui se fend et palpite et fume sous le fer.
En deux monceaux poudreux les ailes la renversent ;
Ses racines à nu, ses herbes se dispersent ;
Ses reptiles, ses vers, par le soc déterrés,
Se tordent sur son sein en tronçons torturés
. » Jocelyn (1836), Lamartine 1790 – 1869.

Mais le travail délicat de l'antique araire, griffant, « gratt(ant) la peau de la terre », comme le décrivait un autre poète, Michel Butor (1926-2016), a laissé place, dès l'industrialisation de l'agriculture, à un travail de supplice corporel, de destruction massive de la vie du sol. Malgré les obligations (légères) de la PAC (Politique agricole commune de l'Europe) visant à éviter des sols mis à nu sous les affres hivernales, il est encore courant de voir des champs écartelés par des labours profonds, mes promenades automnales en sont témoin. Avec la puissance des tracteurs et l'efficacité des charrues, le travail du céréalier ressemble de plus en plus à celui du terrassier, contraint de décompacter un sol tassé et anémié par le poids de plus en plus important des engins agricoles.

L'araire aére la couche arable mais ne retourne pas. © Bruno Schoonbrodt L'araire aére la couche arable mais ne retourne pas. © Bruno Schoonbrodt

Hors le retournement de la couche arable ainsi labourée sur vingt à trente centimètres est un véritable massacre de la vie présente dans ce sol, actrice incontournable de la fertilité des sols. « Le labour remonte à la surface des micro-organismes qui meurent en pleine lumière, explique Lydia Bourguignon qui, avec son mari Claude, sont des références mondiales dans l'étude microbiologique des sols.2 L’usage de traitements chimiques à répétition a fait chuter la matière organique. Du coup, ce qui reste de la microfaune n’a plus rien à manger et elle meurt à son tour. Or c’est elle qui remonte la potasse, le calcium, la magnésie, bref tous les éléments nutritifs dont les plantes ont besoin. C’est donc toute la chimie du sol qui se dégrade. Dans les années soixante, on recensait encore deux tonnes de vers de terre à l’hectare. Aujourd’hui sur les terrains agricoles traités de façon conventionnelle, c’est moins d’une centaine de kilos. »3

Car l'automne, comme malheureusement une bonne partie de l'année, c'est aussi le ballet des immenses rampes des pulvérisateurs de pesticides divers et variés. L'hécatombe de la vie biologique est alors totale, les processus chimiques, rendant assimilables certains éléments par les plantes, sont anéantis, même les caractéristiques physiques de la terre sont modifiées, provoquant l'érosion éolienne et pluviale. Une fois la terre stérilisée, il n'y a plus que le « dopage » pour pouvoir maintenir les rendements agricoles (aujourd'hui stagnants voire en baisse) de variétés industrielles de céréales, souvent fragiles. « Quand le sol est mort, il faut sans cesse lui apporter des fertilisants pour compenser et maintenir les rendements. C’est une spirale infernale. L’autre conséquence, c’est que dans un sol mort, l’eau pénètre moins bien. Le labour compacte la terre et modifie sa structure. Du coup, l’eau ruisselle davantage, ce qui favorise les inondations, mais aussi l’érosion. À titre d’exemple, dans la baie de Canche, où nous avons travaillé, les terres agricoles perdent 10 tonnes de sol par an et à par hectare », poursuit Lydia Bourguignon.

Les agriculteurs de l'ère industrielle ont été formés par une filière agricole tenue de main de maître par la FNSEA, chantre de l'agriculture productiviste quoiqu'il en coûte. Ils sont façonnés par les technico-commerciaux des grandes coopératives (qui n'ont de coopérative que le nom et absolument pas l'éthique du bien commun), qui sont plus commerciaux qu'agronomes, et qui sont là pour vendre des pesticides et engrais proposés par les multinationales de la chimie, héritières de l'industrie des gaz de guerre. Bien sûr, comme toujours, face aux évidences d'un désastre, les pratiques évoluent. Mais lentement, avec ambivalence, comme avec « l'agriculture de conservation des sols » : on laboure moins, moins profond, on pulvérise moins de pesticides, mais on ne change pas radicalement. On ne sort pas du système agro-industriel. Rares aussi sont les agriculteurs qui ont une bonne connaissance de la pédologie de leurs sols en dehors des passionnés, amoureux de leur terre comme pouvaient l'être les paysans de temps anciens et oubliés, et dont le savoir s'est dissout dans cette agriculture productiviste.

Et il n'y a pas que les vers de terre qui trépassent dans cette affaire. Les acteurs de ce désastre sont aussi victimes. Premier pays utilisateur et consommateur en Europe (on a les records qu'on peut), la France agricole est aussi malade de ses pesticides. « Lymphomes, leucémies, mélanomes, tumeurs du système nerveux central ou cancers de la prostate : une grande part des activités agricoles comportent des risques accrus de développer certaines maladies chroniques », constate un article du Monde4 suite à la publication du dernier bulletin Agrican,5 le 25 novembre dernier. Cette étude suit 180 000 adhérents de la Mutuelle sociale agricole (MSA) « l'étude épidémiologique, la plus importante sur le sujet conduite dans le monde. »

Et je vous passerai le sombre tableau des victimes de la bouffe industrielle, issue de cette terre suppliciée et dopée, qui ne nourrit pas mais qui empoisonne.

« La charrue tourne au bout du champ
pour gratter la peau de la Terre
autrefois tirée par chevaux ou b
œufs
aujourd'hui par moteur diesel 
» (Michel Butor 1926-2016)

Labour d'automne © Gautier V. Labour d'automne © Gautier V.

Lire également le blog et les livres du passionnant Christophe Gatineau, paysan, agronome et écrivain.

https://blogs.mediapart.fr/christophe-gatineau-0

Mise à jour du 07/12/20 : cet article sur les "réseaux sociaux des écosystèmes terrestres" paru ce jour sur

https://theconversation.com/les-mycorhizes-reseaux-sociaux-des-ecosystemes-terrestres-146335

 

1: http://www.fao.org/world-soil-day/about-wsd/fr/

2 : https://www.revue-openfield.net/2018/07/03/lydia-et-emmanuel-bourguignon/

3: https://www.estrepublicain.fr/culture-loisirs/2020/04/19/la-fin-du-labour

4: https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/11/27/cancer-une-etude-de-grande-ampleur-confirme-les-risques-encourus-par-les-agriculteurs-francais_6061356_3244.html

5: https://ecophytopic.fr/concevoir-son-systeme/agrican-etude-de-cohorte-agriculture-et-cancer

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.