L’erreur est (vraiment) humaine

Depuis qu’il est Homo Sapiens, l’Homme a multiplié les erreurs qui n’ont fait que compliquer sa vie au point qu’il y a perdu sa liberté de chasseur-cueilleur et détruit sa biosphère.

L’erreur est humaine et il faut dire que l’Homme les a multipliées depuis qu’il est Homo Sapiens.

Oubliez la pomme d’Adam (qui lui serait restée en travers de la gorge) et Eve, qui aurait été croquée il y a 6 000 ans1 selon les auteurs très romantiques de la Bible et les Créationnistes "revisiteurs" de programmes scolaires. La gourmandise est un vilain défaut mais, à l’époque, il n’y avait pas mort d’Homme étant donné que cette pomme là avait échappé aux pesticides.

Non, il faut remonter beaucoup plus loin, avant que le Bon Dieu et son Fils ne se mêlent de nos affaires.

Lorsqu’il y a 300 000 ans Homo Sapiens s’entraîne au jogging sur deux pattes, rien de grave sinon un début de volonté de toiser ses proies, surtout quand il n’a pas d’arbre autour de lui pour sauver ses fesses. Il y a encore 200 000 ans, Homo Sapiens n’est qu’un peinard chasseur-cueilleur libre qui se contente de casser la croûte sur place lorsque le besoin s’en fait sentir, la nature étant un vaste supermarché gratuit, ouvert 24h/24h. Certes, les accidents de chasse devaient être plus graves que des carambolages de Caddie® mais les promos de la nature de l’époque sont bien plus généreuses que celles d’un supermarché d’aujourd’hui où la diversité des emballages ne fait pas la diversité alimentaire. Mais les conflits sont rares, Sapiens et cousins étant peu nombreux et répartis sur de vastes territoires. Et si on se réfère aux quelques sociétés de chasseurs cueilleurs qui subsistent, elles sont souvent humainement égalitaires et respectueuses de leur « paradis » écologique pourvoyant à leurs besoins élémentaires.

Sapiens s’invente des réponses

Bref, tout va bien jusqu’à il y a environ 60 000 ans, période supposée de la révolution cognitive au cours de laquelle Homo Sapiens Sapiens (Sapiens pour les intimes) se met à imaginer, conjecturer, supposer, inventer, peindre, sculpter au lieu de se contenter de manger, faire la sieste et se reproduire.

C’est sa première erreur (supposée involontaire). Car Sapiens commence à se poser des questions sur son environnement, pas toujours amical, et déteste ne pas avoir de réponses, comme un gamin de 6 ans qui épuise la culture et la capacité de mensonges de ses parents. Comme cet enfant, Sapiens s’invente donc des réponses avec une imagination de plus en plus fertile. Il crée in extenso des représentations oniriques, des légendes, des chimères, des gnomes, des djinns et des elfes, des kobolds2 et des poulpiquets; des galeries entières d’esprits, de lares, de mânes, de pénates, de dieux et déesses ayant autorité sur tout ce qui ne s’explique pas au premier abord. Et ces esprits retords foutaient généralement la trouille puisqu’ils étaient sensés maîtriser la foudre, les tempêtes, les éclipses de soleil, les tremblements de terre selon leur bon vouloir. Les premières représentations (statuettes ou peintures) de figures mythologiques datent de plus de 40 000 ans4. Du coup, la nature devient hostile car supposément maîtrisée par des créatures immatérielles mais violentes qui n’en font qu’à leur tête.

À ce petit jeu de la création, ce sont les plus malins et les plus imaginatifs des Sapiens qui s’imposent au sein des groupes, concevant des dieux sur mesure, assurant être les seuls à connaître leur numéro de téléphone ou les fréquenter intimement depuis leur enfance, des sortes d’apôtres des temps très anciens. Marabouts, prêtres, sorciers, augures et autres oracles fleurissent et prennent une grande partie du pouvoir sur la masse des (forcément) ignorants, d’autant qu’on suppose que Sapiens a déjà développé un langage complexe. Le baratin, ça marchait déjà.

La domination cognitive et religieuse de l’Homme par l’Homme est inventée, domination qui va s’accentuer avec les religions monothéistes et prospérer jusqu’à ce que Copernic et Galilée jouent les élèves dissipés en réinventant le Monde et en plantant le soleil en son centre. Le Siècle des Lumières puis la révolution industrielle vont reléguer les religieux dans leurs temples.

Aujourd’hui, devant les catastrophes inédites qui se pointent, aux conséquences effrayantes, les religieux sont de nouveau à la manœuvre et répandent le créationnisme ou le terrorisme pour reprendre la main. Mais c’est une autre histoire sur laquelle je reviendrai.

Et l’Homme inventa épidémies, travail, impôts, inégalités, guerres...

Sapiens commet sa deuxième grosse erreur, il y a environ 12 000 ans (Néolithique) : plutôt que de faire son marché gratuitement en famille au fil de ses pérégrinations et de ses besoins, il décide de poser son sac en peau de mammouth, d’inventer l’agriculture et de faire société. Finis les petits groupes de chasseurs-cueilleurs itinérants. Les tribus se rassemblent en villages organisés de plus en plus peuplés. C’est le début de la fin des haricots avec, au cours des millénaires qui vont suivre, un enchaînement de conséquences catastrophiques pour l’avenir de l’Homme, sa liberté, la préservation de sa biosphère.

- Première peine : avant même de vouloir faire commerce de cuisseaux d’antilopes, regroupés comme des sardines en boîte, les hommes échangent bactéries et autres virus dans le style « passe à ton voisin ». Il y a hécatombes et pour contrer les épidémies, le Sapiens ordinaire se tourne vers le prêtre-sorcier, qui étend sa domination sur les esprits.

- Deuxième peine : avec l’agriculture, Sapiens invente le... travail. Le voilà enchaîné à son lopin de terre, dépendant de récoltes aléatoires et vulnérable aux foudres de la nature (et des dieux) car beaucoup moins mobile pour aller chercher sa nourriture plus loin.

- Troisième peine : pour défendre ses récoltes face à la convoitise des voisins (il y en a déjà qui se laissent aller à la facilité), le Sapiens sédentaire développe le sens de la « propriété »5 et les guerres de territoires et les pillages qui vont avec.

- Quatrième peine : la sédentarisation et l’agriculture facilitent l’accumulation de biens et les inégalités qui vont avec car Sapiens devient cupide, une qualité toujours d'actualité.

- Cinquième peine, il y a environ 6 000 ans : avec les récoltes estivales de céréales, richesse mesurable et quantifiable, apparaissent des embryons d’État et les impôts et les percepteurs qui vont avec.

- Sixième peine : la sédentarisation et la religion vont conduire l’Homme à vouloir maîtriser, dominer son environnement, au point de le détruire, suivant en cela les injonctions bibliques.

Domination par le travail, la propriété, l’esclavage, la richesse, la religion de l'ignorance et l’État, l’Homme n’a pas manqué d’imagination pour se créer des chaînes.

Pire, tout s’est accéléré ces 250 dernières années. Alors que l’Homme européen pensait avoir gagné sa liberté en 1789, libéré du servage, il n’a fait que continuer à créer des systèmes de domination et d’asservissement :

- L’esclavage à échelle industrielle et les colonisations qui ont permis aux riches de s’enrichir encore plus et d’exporter leurs pauvres en excédent. Merci à tous les découvreurs de territoires pour la plus grande gloire des rois et de leurs cours ;

- La machine, le rendement et le travail abrutissant. Merci Ford, Taylor, Stakhanov, Staline et bien d’autres ;

- Le capitalisme et le libéralisme, véritable course au pognon dans laquelle tout est permis avec pour seule loi d’airain, la loi du plus fort, donc du plus riche. Merci Hayek, Friedman, Thatcher, Reagan et bien d’autres ;

- La société de consommation (Homo sapiens a « évolué » en Homo caddicus) qui n’est qu’une société de frustration (même pour les riches qui ont toujours un voisin avec un yacht un peu plus long que le leur) et d’addictions mortifères : à la malbouffe, aux drogues dures et douces, à la bagnole, aux écrans, aux réseaux asociaux… Merci les multinationales, les GAFAM, les publicitaires et bien d’autres.

Et rassurez vous, au royaume des start-up surprises et des innovations ébouriffantes l’imagination étant plus que jamais au pouvoir, les nouveaux instruments de dépendance, de soumission, de sujétion, de servitude sont déjà là ou à nos portes : intelligence très artificielle, infantilisante, raciste, intrusive ; réseaux de surveillance étatiques ou privés (caméras, micros, reconnaissance faciale ou émotionnelle, puces implantées…) ; objets connectés et exploitation de masse de nos données les plus privées pour mieux nous cerner ; robots inquisiteurs, fouineurs, alexithymiques6, tueurs ; ubérisation du travail et de l’emploi qui fait de l’homme un outil jetable et d’ajustement ; bigdata dévoreur de vies en ligne et même de notre mémoire; transhumanisme et manipulations génétiques ; steaks de laborantins... liste loin d’être exhaustive.

L’espoir réside dans le fait que l’imagination est humainement diverse et aussi fertile chez les capitalistes, les tortionnaires, les apprentis sorciers, que chez les coopérateurs, les pacifistes, les scientifiques… Quels seront les vainqueurs ? A considérer l’ampleur les désastres en cours, il semblerait que les premiers ont pris un peu d’avance.


Bibliographie :

- Sapiens, une brève histoire de l’Humanité, de Yuval Noah Harari, éd. Albin Michel.

- Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États, de James C. Scott, éd. La Découverte.

- Pour le fun, ce que pourrait être la vie de chasseur-cueilleur, voir le livre graphique La grande aventure, de Guillaume Bouzard aux éditions Rouquemoute.

Notes :

1 : un âge objet d’un sacré débat entre exégètes car il n’est mentionné nul part dans La Genèse. Voir notamment : http://expositions.bnf.fr/ciel/arretsur/origines/sciences/creation/index12.htm

2 : créature légendaire germanique

3 : créature légendaire bretonne

4 :https://www.lemonde.fr/sciences/video/2019/12/22/vieille-de-44-000-ans-l-une-des-plus-anciennes-grottes-peintes-livre-quelques-secrets_6023784_1650684.html

5 : ...même si les enclosures, véritables ancêtres de la propriété foncière, n’apparaissent qu’à la fin de XVIème siècle en Angleterre, lorsque les riches seigneurs ont transformé champs et pâturages ouverts gérés par la communauté en propriétés privées. Un peu comme ce qui se passe en Amazonie...

6 : L'alexithymie est une difficulté à identifier, différencier et exprimer ses émotions, ou parfois celles d'autrui. Ce trait de personnalité est communément observé parmi les patients présentant des troubles du spectre autistique, https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexithymie

7 : https://theconversation.com/la-memoire-du-futur-a-t-elle-un-futur-102073

 

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