Les racines paysannes de l’arbre de vie (1)

Le monde paysan doit sortir de la niche culturelle et économique dans laquelle le capitalisme marchand l’a confiné. Il doit redevenir les racines d’une communauté, d’un bassin de vie et donc réinvestir l’espace social et politique de son « pays ». L’autonomie alimentaire, solidaire et démocratique locale est le fil rouge idéal pour reconstruire cet arbre de vie sociale.

Les paysans doivent-ils être réduits à des attractions touristiques ? © Yves Guillerault Les paysans doivent-ils être réduits à des attractions touristiques ? © Yves Guillerault

Le monde paysan, celui des beaux et bons produits de terroir, avec ou sans label bio, celui des artisans de la nature, ne peut pas se contenter d’être un parc d’attraction pour CSP+1, pour touristes, de simples niches économiques à la frange du système capitaliste, à la lisière des villes et des beaux quartiers. Malgré le succès de la bio, des filières courtes et des visites à la ferme, les paysans jouent dans les limites de leurs cours (de ferme), tandis que l’agro-industrie et la grande distribution règnent, pour leur plus grand profit, sur le marché de l’alimentation populaire grâce à la malbouffe. Que ce soit sur le plan alimentaire, foncier, environnemental ou social, aucune bataille n’a été gagnée par les paysans pour sortir de la marginalisation vers une agriculture résiliente et un système alimentaire autonome, démocratique et populaire.

C’est, entre autres, le constat, amer mais lucide, fait par le collectif de l’Atelier paysan2 dans son livre : « Reprendre la terre aux machines, manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire »3 (Je reviendrai sur son contenu extrêmement fécond).

Manifeste de l'Atelier paysan © Atelier paysan Manifeste de l'Atelier paysan © Atelier paysan

Les paysans se sont laissé enfermer dans une niche économique du système libéral, abandonnant la politique agricole aux mauvais soins de l’oligopole de la FNSEA et de l’agro-industrie, tandis que la grande distribution a, dès que les zéros se sont alignés derrière les chiffres de la demande, vampirisés le créneau des produits de terroirs, lancé la bio industrielle ou ont accaparé leur image positive pour leur marketing. Un hold-up rendu d’autant plus facile que leurs lobbies ont tenu la main des rédacteurs européens et nationaux des cahiers des charges des différents labels. Les paysans, qu’ils soient nouveaux ou survivants, se sont laissé marginaliser par le système financier et  bureaucratique, happer dans une course infernale vers les linéaires, noyer dans la charge de travail, une main sur les dossiers administratifs l’autre dans la terre, pour finir relativement esseulés dans leur cour de ferme, malgré le capital sympathie dont ils bénéficient. Les plus engagés se sont repliés, souvent par dépit, sur leur écosystème immédiat, comme des survivalistes adeptes de la permaculture dans leur coin de nature. « Plus qu’une pratique, cela correspond à un imaginaire. C’est un choix qui permet de se positionner moralement dans la société, en opérant un mouvement de retrait du monde », explique Anahid Roux-Rosier, doctorante en philosophie à l’Université Lyon-III.4

À l’autre bout de la chaîne, dans les banlieues quadrillées par les supermarchés, les classes populaires, matraquées par la publicité, n’ont d’autre choix que la malbouffe de l’agro-industrie, en promo et en tête de gondole, mais exorbitante au regard de sa qualité nutritionnelle et des dégâts sanitaires et environnementaux. Parallèlement, certains paysans produisent des aliments d’exception, mais les réservent à une clientèle triée sur le volet du compte en banque, notamment à travers les tables de chefs étoilés. Même les Biocoop et autres vitrines des produits bio et/ou paysans se tiennent loin des quartiers populaires et de leur pouvoir d’achat, qui est plutôt un impouvoir5 d’accéder à une nourriture de qualité, faute d’information, d’éducation populaire (notamment à la nutrition) ou tout simplement de liens sociaux avec ceux qui travaillent la terre.

Bien sûr, toutes ces constatations supportent les exceptions et les initiatives joyeuses, courageuses, sont nombreuses. Mais cela reste des pousses bien fragiles et isolées dans un désert agricole qui avance aussi vite que les vents de sable dans le Sahel.

Réinvestir le champ social

Si, et encore plus en ces temps de pandémie, le citadin cherche à renouer des liens avec la ruralité, le paysan doit lui-même réinvestir le champ social et politique, du champ à l’assiette. Les paysans n’ont même pas une vision corporatiste de leur profession, trop dispersés et isolés qu’ils sont, au contraire des exploitants agricoles de la FNSEA, qui forment un oligopole et qui ont la main mise sur la politique agricole, avec les résultats que l’on connaît. Le seul syndicat à défendre les paysans, la Confédération paysanne, endosse avec courage le rôle de la sauvegarde d’une agriculture paysanne, ce qui est un rude challenge dans le contexte d’agriculture industrielle et d’accaparement des terres. Mais ce costume est bien trop étroit au regard de la bataille à mener pour reconstituer une chaîne alimentaire et le lien social qu’elle suppose, chaîne aujourd’hui profondément segmentée par le capitalisme libéral. Pour filer la métaphore, entre le monde agricole productiviste, les firmes déguisées en pseudos coopératives, les revendeurs de chimie présents à tous les étages, les industriels hypers transformateurs et la grande distribution de promos qui n’en sont pas, le solide arbre de vie sociale qui reliait agriculteurs et mangeurs-buveurs a été débité en tranches, broyées et reconstituées en une vulgaire planche d’aggloméré.

"Mémoires paysannes" du regretté Jean Anglade, éd. Gérard Tisserand, diffusion De Borée. "Mémoires paysannes" du regretté Jean Anglade, éd. Gérard Tisserand, diffusion De Borée.

Même si elle existait, la seule corporation paysanne ne pourrait mener une révolution à elle seule.

Reconstruire un écosystème pour une autonomie sociale alimentaire et locale suppose de mobiliser sa communauté au sens large, celle de son pays, de son bassin de vie ou au moins d’une fraction de celui-ci lorsqu’on s’insère à la lisière des métropoles. Il est nécessaire d’investir les différentes strates d’une chaîne alimentaire, d’y créer des liens sociaux, d’y promouvoir l’autonomie démocratique de décision et l’éducation populaire mutualiste.

1. La politique communale

L’échelle de la commune semble la plus appropriée pour (re)créer cette chaîne sociale de proximité : les paysans qui ont choisi la vente directe, les communes qui sont allées à la recherche de producteurs pour leur restauration collective, les marchés de plein air, sont autant de précurseurs de liens sociaux. Selon les propositions de Murray Bookchin, militant de l’écologie sociale et promoteur du municipalisme libertaire6, c’est également l’échelle appropriée à l’autonomie collective de décision, à la mise en place d’une démocratie intégrale permettant à tous les acteurs, du producteur au consommateur en passant par les transformateurs et autres artisans, de choisir collectivement de ce qu’ils vont produire et manger en quantité et qualité. Un contrat social peut ainsi être défini démocratiquement prenant en compte les besoins, la production, l’aménagement du territoire et sa nécessaire insertion dans l’écosystème local. Simon Tremblay-Pepin, chercheur notamment en démocratisation de l’économie à l’université de Saint-Paul d’Ottawa, prône une « planification démocratique »7 dans le cadre du « ré-encastrement » de l’économie que Karl Polanyi appelait de ses vœux. Qu’on l’appelle « démocratique ou participative ou participaliste ou tout ce que l’on voudra [cela] signifie que l’allocation se fait consciemment et directement” par celles et ceux qui consomment et produisent ».

La tâche n’est pas simple. Si quelques maires s’engagent, dans la mesure restreinte de leurs prérogatives, dans des expériences de démocratisation, de préservation des terres ou de restauration collective bio (les régies municipales agricoles se multiplient), ce sont les exploitants agricoles propriétaires, qui dominent encore largement dans les fauteuils de maires des communes rurales (4 789 au total)8. Et la très grande majorité est soit proche du syndicat patronal de la FNSEA, soit impliquée dans sa « chaîne de commandement » du monde agricole et de ses orientations corporatistes.

La mise en place, ne serait-ce que d’îlots autogérés, est donc difficile mais pas impossible pour peu qu’elle mobilise un échantillon suffisamment important et diversifié de la population, et que ces îlots deviennent îles puis archipels, préambules à des réseaux voire à une forme de fédéralisme.

Désert paysan © Riwan Erchard Désert paysan © Riwan Erchard

2. La propriété

Il est vital de sortir de l’« idéologie propriétaire », cheval de bataille du philosophe Pierre Crétois9 : « Il n’y a rien qui puisse être absolument approprié et, dans toute propriété, il existe une part de commun auquel on doit faire droit. Cela implique évidemment de débarrasser cette propriété d’un certain nombre de ses attributs que je considère comme étant idéologiques : le droit d’exclure absolument autrui, le droit de vendre et plus généralement le droit de faire ce que l’on veut avec ce qui nous appartient ».10 La part de commun existant dans la terre agricole nourricière, cultivée ou sauvage, est évidente : l’alimentation étant indispensable au maintien de la vie, une seule caste de propriétaires ne peut s’arroger le pouvoir exorbitant de main mise sur cette base de l’alimentation. La propriété foncière doit donc muter vers la propriété d’un droit d’usage découlant d’un contrat social démocratique.

Le droit de propriété, un des quatre droits « naturels » introduits dans l’article 2 de la Déclaration des droits de l’Homme, a été et est encore l’objet de débats, controverses et théories de la part des historiens, juristes, économistes, etc, dont je ne fais pas partie. Je me limiterai donc à rappeler que l’un des rédacteurs phares en était un religieux qui ne pleurait pas misère (il deviendra un politicien professionnel des plus roués), l’abbé Sieyès11, et qu’il était aussi le promoteur du vote censitaire12, qui limitait l’accès aux sièges de députés de l’assemblée unique aux membres bourgeois dotés de richesses et revenus suffisants pour dépasser le niveau d’impôts requis. La propriété étant la source principale des revenus de la grande bourgeoisie, dominante chez les rédacteurs de ce document fondateur, ce droit ne pouvait qu’intégrer ce dernier. De plus, l’influence anglo-saxonne est évidente puisque Mirabeau et Jean-Joseph Mounier, principaux rédacteurs, sont monarchiens, c’est-à-dire partisans d'une monarchie constitutionnelle à l’anglaise, pays dans lequel le système de propriété privée a définitivement éliminé l’agriculture de coopération et de gestion en commun des terres après le mouvement des enclosures des XVIe et XVIIe siècles.

Le pouvoir quasi absolu du propriétaire est ainsi institutionnalisé, traduit en pouvoir politique.

Les paysans d'aujourd'hui doivent créer leur France paysanne (La France paysanne éd. Scala) Les paysans d'aujourd'hui doivent créer leur France paysanne (La France paysanne éd. Scala)

La définition du droit de propriété est éloquente puisqu’elle est le droit d'user (usus), de jouir (fructus) et de disposer (abusus) d'une chose, d'en être le maître absolu avec, inclus, droit de mort (esclaves) ou de destruction (bien matériel). Elle n’est limitée, avec plus ou moins de conviction selon les pays, que par la loi. En France, l’article 544 du Code civil stipule que « la propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements ». Mais ces limitations à la propriété privée ou publique sont de plus en plus affaiblies par le libéralisme à tout crin du capitalisme contemporain.

Ce droit absolu de propriété (privatisation) s’étend désormais à des domaines vitaux (indispensables à la vie) comme l’eau potable, la génétique humaine ou l’alimentation. Après avoir éliminé toutes les formes de gestion commune des approvisionnements, le capitalisme a mis sous cloche la chaîne alimentaire, notamment avec le régime des brevets, arme de pointe de l’industrie agro-industrielle. L’alimentation est aujourd’hui sous le joug d’une triade agro-industrie‒grande distribution‒marketing, de la semence et de la génétique au panier et à l’assiette du commun des mortels. Le règne suprémaciste des organismes génétiquement modifiés (ancienne ou nouvelle formule) qui est en train de se dessiner en est le symptôme le plus effrayant.

Aujourd’hui, les quelques initiatives de contrôle commun des terres agricoles doivent composer avec le droit de propriété, pilier de la société capitaliste. Des communes préemptent des terres agricoles, notamment autour des forages d’eau potable, pour y installer des paysans avec des baux emphytéotiques et l’objectif d’alimenter la restauration collective (régie municipale ou bail emphytéotique). Dans le Tarn, ce sont des citoyens qui ont décidé de reconstituer une chaîne alimentaire communautaire et l’arbre de vie sociale en rachetant collectivement des terres pour y installer des paysans qui passeront contrat avec les membres du collectif. L’engagement sera mutuel.13

Philippe, paysan d'aujourd'hui © Ivan Constantin Philippe, paysan d'aujourd'hui © Ivan Constantin

Pour faire face aux firmes propriétaires et contourner la politique castratrice des brevets (génétiques mais pas seulement), le monde paysan ne peut pas se limiter aux réseaux informels d’échanges de semences anciennes ou à la satisfaction personnelle de sauvegarder quelques dizaines de têtes de races anciennes, tout en servant d’alibis aux politiques agricoles et de curiosités folkloriques pour les offices de tourisme.

Là encore, les paysans doivent faire nombre et intégrer des collectifs citoyens. Ces collectifs agiront sur le plan politique, investiront les champs, non seulement pour protéger les terres agricoles de la prédation propriétaire et spéculative mais aussi pour s’impliquer dans leur gestion démocratique aux côtés des paysans.

A suivre

PS : dans ce constat d’une certaine impuissance du monde paysan, nous en prenons notre part, ma femme et moi, nous qui avons été paysans pendant vingt ans. Notre engagement dans différentes organisations de soutien à l’agriculture paysanne a été frustrant à bien des égards, comme l'expose l'Atelier paysan . Les collectifs auxquels nous avons participé ont connu quelques succès locaux sans dévier significativement la marche du rouleau compresseur de l’agriculture industrielle de notre « pays ».

1 : CSP+ : en analyse économique ou marketing, désigne les catégories socio-professionnelles les plus favorisées.

2 : https://www.latelierpaysan.org/Qui-sommes-nous.

3 : https://www.latelierpaysan.org/PARUTION-D-UNE-NOUVELLE-PUBLICATION-Reprendre-la-terre-aux-machines-manifeste.

4 : https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2021/06/25/au-lieu-d-attendre-que-le-monde-change-on-pouvait-deja-changer-de-monde-la-permaculture-ou-le-nouveau-retour-a-la-terre_6085729_4497916.html (payant).

5 : Igor Martinache, « L’impouvoir d’achat. Quand les dépenses sont contraintes », La Vie des idées, 7 mai 2019. https://laviedesidees.fr/L-impouvoir-d-achat.html.

6 : Sur le fonctionnement possible du municipalisme libertaire inspiré des propositions de Murray Bookchin, lire : https://www.revue-ballast.fr/le-municipalisme-libertaire-quest-ce-donc/. De nombreuses expérimentations et adaptations concrètes ont cours dans le monde.

7: https://www.cahiersdusocialisme.org/de-la-decroissance-a-la-planification-democratique/

8 : Voir le graphique interactif par département du Dauphiné Libéré (https://www.ledauphine.com/actualite/2019/01/11/age-sexe-et-profession-nos-elus-mis-a-nu-teyb) ou la base de données gouvernementale (https://www.data.gouv.fr/fr/datasets/repertoire-national-des-elus-1/).

9 : Pierre Crétois : La part commune aux éditions Amsterdam (220 p – 16 €).

10 : Pierre Crétois sur Médiapart : https://www.mediapart.fr/journal/economie/291220/le-philosophe-pierre-cretois-veut-sortir-la-propriete-privee-des-droits-fondamentaux.

11 : Il terminera d’ailleurs sa carrière propriétaire d’un des grands domaines nationaux, rentier et compte d’empire, ce qui couronne son ambition.

12 : La Constitution du 3 septembre 1791 met en place une monarchie constitutionnelle. Dans ce régime, la souveraineté appartient à la Nation mais le droit de vote est restreint.

Le suffrage est dit censitaire. Seuls les hommes de plus de 25 ans payant un impôt direct (un cens) égal à la valeur de trois journées de travail ont le droit de voter. Ils sont appelés “citoyens actifs”. Les autres, les “citoyens passifs”, ne peuvent pas participer aux élections. Le suffrage est aussi indirect, car les citoyens actifs élisent des électeurs du second degré, disposant de revenus plus élevés, qui à leur tour élisent les députés à l’Assemblée nationale législative (https://www.vie-publique.fr/fiches/23911-les-etapes-de-la-conquete-du-droit-de-vote).

13 : Voir mon billet sur l’initiative des Terres citoyennes albigeoises : https://blogs.mediapart.fr/yves-guillerault/blog/220421/terres-citoyennes.

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