Hiroshima et Nagasaki : le hasard et la nécessité ont sauvé le Japon

Chaque année début août, on commémore les horribles dégâts humains causés par ces deux explosions, auxquelles la légende attribue la fin des hostilités en Asie. Nul doute que cette contre-vérité fera de nouveau florès sous la plume et dans la bouche de commentateurs « autorisés », qu'aucune contradiction ne leur sera opposée, et que "l'utilité" des arsenaux atomiques ne sera pas mise en cause.

Yves Lenoir, août 2016, auteur de La Comédie Atomique, La Découverte, 2016

La deuxième guerre mondiale a suscité le développement à marche forcée de quatre nouveaux systèmes technologiques complexes : le turboréacteur, le missile de croisière autoguidé, la fusée balistique et la bombe atomique. Depuis, le premier est à l'origine de révolutions dans le transport aérien et l'aviation militaire ; les deux suivants ont été déployés et utilisés à la fin de la guerre et lors des conflits armés ultérieurs. La bombe atomique en revanche n'a concrètement servi qu'à détruire deux villes japonaises, Hiroshima au matin du 6 août 1945 et Nagasaki trois jours plus tard.

Chaque année début août, on commémore un peu partout dans le monde les horribles dégâts humains causés par ces deux explosions, salutaire rappel de ce à quoi l'Homme ne devrait plus jamais se livrer.

Cependant, le rôle réellement joué par ces deux crimes de guerre (au sens des Conventions de Genève sur le droit humanitaire et à celui du droit de la guerre qui oblige à limiter autant que possible les pertes civiles) reste le plus souvent l'objet d'idées reçues infondées ou de spéculations in abstracto hasardeuses. Nul doute que dans les jours à venir ces contre-vérités historiques feront de nouveau florès sous la plume et dans la bouche de commentateurs « autorisés », qu'aucune contradiction sérieuse ne leur sera opposée, et que la conviction dominante de l'intérêt à maintenir les arsenaux atomiques en sera renforcée.

Or les deux bombardements n'ont pas plus provoqué la reddition du Japon qu'il n'ont préservé la vie de deux cents mille GIs qui n'auraient, vu l'affaiblessement des forces de l'adversaire japonais, de toutes façons pas eu à débarquer. Les circonstances qui ont donné aux américains l'occasion de les mener ont été réunies in extremis dans un contexte d'information incomplète où les deux grands alliés, Staline et Truman se livraient une partie de poker mais aussi à une course de vitesse, comme quelques mois plus tôt les divisions alliées et soviétiques convergeant vers Berlin pour sonner l'hallali du IIIème Reich.

La Bombe n'a pas défait le Japon… mais elle a donné la victoire aux américains.

La légende d’une arme miracle aux effets terrifiants arrêtant net une guerre totale interminable, depuis longtemps dénoncée par les travaux historiques sérieux, reste bien vivace dans l'opinion. Car il s’agit bien d’une légende, dont la vraisemblance tient à des circonstances particulières et au recours aux moyens de l’exercice du pouvoir, dans l’ordre de leur mise en œuvre : renseignement, escompte, mystification, diversion1. Les manuels scolaires d’histoire au programme en Occident affirment en effet que les bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki ont contraint le Japon à reconnaître sa défaite. La chronologie semble leur donner raison : Nagasaki a été détruite le 9 août 1945 et le 10, les autorités japonaises annonçaient leur intention de capituler.

Et pourtant, voici ce qu’on peut lire dans les conclusions du rapport de la commission d’enquête uniquement composée de civils, mise en place le 15 août 1945 à la demande du président Harry Truman2 : « Les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki n’ont pas vaincu le Japon, ni, d’après les témoignages des leaders ennemis qui ont mis fin à la guerre, n’ont persuadé le Japon d’accepter une capitulation sans conditions. L’empereur, son Lord Conseiller gardien du sceau, le Premier ministre et les ministres des Affaires étrangères et de la Marine avaient décidé dès mai 1945 [la défaite de l’Allemagne étant consommée, NDA] qu’il fallait mettre fin à la guerre, même au prix de l’acceptation des conditions des Alliés. […] Sur la base de recherches approfondies sur tous les faits et avec leur confirmation par les dirigeants japonais survivants, l’avis de la commission d’enquête est que certainement avant le 31 décembre 1945, et en toute probabilité avant le 1er novembre 1945, le Japon aurait capitulé même si la bombe atomique n’avait pas été larguée, même si la Russie n’avait pas déclaré la guerre, et même si l’on n’avait ni planifié ni envisagé un débarquement3. »

L'affaire est suffisamment grave – la place réelle de la bombe atomique dans l'histoire de la guerre – pour y consacrer ici quelques dizaines de lignes. D’où l’importance d’exposer ici les éléments essentiels pour comprendre l’enchaînement des faits et la genèse de l’accommodement d’avec la vérité qui convenait aux deux parties, japonaise et américaine, à savoir attribuer un rôle décisif à la bombe d’Hiroshima4.

Les 19 et 20 juin 1944, la flotte japonaise est pratiquement anéantie dans la bataille navale qui précède la prise des Îles Mariannes dans la Mer des Philippines. La chute du gouvernement ultra-militariste de Tojo s’en suit et des partisans de la recherche de la paix font leur entrée dans le nouveau cabinet, dirigé par Koiso. L’attaché militaire japonais à Stockholm approche le prince Folke Bernadotte pour discuter une médiation du roi en faveur de la fin des hostilités ; sans suite. Les dirigeants japonais croient encore aux « armes miraculeuses » des Allemands5 et pensent que si la guerre va être perdue, ce sera à des conditions négociées. En mars 1945, est envisagée la demande d’une médiation à la Chine, à qui on proposerait en échange le retour à la situation d’avant 1931, avant l’agression japonaise et la création du Mandchoukouo ; sans suite. Mars voit le début des raids massifs de l’US Air Force contre les villes de l’archipel. Chaque nuit, une ou plusieurs villes sont détruites par le feu et les explosions. Dans la nuit du 9 au 10 mars 1945, 1 700 tonnes de bombes incendiaires sont ainsi larguées sur Tokyo, dont 30 km2 sont réduits en cendres, plus de 100 000 habitants tués et encore plus blessés. Le 1er avril, Okinawa tombe et une semaine plus tard le Premier ministre Koiso est remplacé par Suzuki. Tant que l’Allemagne reste en guerre, les partisans de la paix font profil bas par crainte d’un coup d’État militaire. De toute façon, la capitulation sans conditions qu’exigent les Alliés est hors de question, y compris pour ceux qui cherchent les voies de la paix.

Côté Alliés, les choses ont évolué comme suit. Au début de la guerre, ayant obtenu grâce au pacte de non-agression entre le IIIReich et l’URSS signé par Molotov et Ribbentrop un répit avant l’agression allemande, Staline attaque les armées japonaises pour stopper leur avance en Chine et en Mongolie et le 13 avril 1941, peu de temps avant que la Wehrmacht n’envahisse l’URSS, il impose in extremis au Japon un pacte de neutralité valable cinq ans. Le 2 février 1943, l’Armée rouge gagne la bataille de Stalingrad et le rapport des forces s’inverse sur le front Est. La victoire des Alliés en Europe n’est qu’une question de temps. Les dirigeants, Churchill, Roosevelt et Staline, commencent à préparer le partage du monde. Fin novembre 1943, réunis à Téhéran, ils conviennent que le débarquement anglo-américain aura lieu en Normandie en juin de l’année suivante. Ils se retrouvent à Yalta début février 1945 pour fixer les modalités de la fin de la guerre et de l’après-guerre (zones d’influence, création de l’ONU) : Staline s’engage à déclarer la guerre au Japon deux à trois mois après la victoire sur l’Allemagne ; il s’agit pour lui de se donner le temps de déplacer ses troupes à l’autre bout de l’Union et de leur assurer une logistique suffisante. Il ignore qu’en septembre 1944, Churchill et Roosevelt ont retenu le principe d’utiliser la bombe atomique contre le Japon. Il demande aux Américains de préparer l’invasion du Japon. Les Américains lui font savoir en juin 1945 qu’ils préparent des plans pour débarquer le 1er novembre sur l’île de Kyushu, la plus au sud de l’archipel. Les stratèges américains prévoient la dislocation des forces japonaise de l’île avant le 15 novembre ; ils ont pour objectif d’envahir la plaine de Tokyo le 1er mars 1946 au plus tard. Le 18 juin 1945, un document de travail de quarante-cinq pages est l’objet de discussions avec le Président. On aborde notamment l’effet qu’aura la déclaration de guerre de l’URSS. Il est clair que personne ne compte alors sur la bombe pour arrêter la guerre. Car, depuisseptembre 1944 les idées américaines ont évolué. Les physiciens ont cerné la potentiel des bombes A, annihiler une ville moyenne, ce qui est loin de l’idée apocalyptique qu’on s’en faisait. De plus, les japonais ont montré que la destruction de plusieurs dizaines de leurs cités, y compris Tokyo, n’affaiblissait, ni leur capacité de résistance, ni leur détermination à lutter. Plus de 100 000 tonnes d'explosifs classiques ont en effet été déjà déversées sur une soixantaine de grandes villes du Japon qui ne sont plus que des champs de ruines ; raser une ou deux villes de plus n’apportera pas la victoire.

La défaite de l’Allemagne le 8 mai et la demande pressante de l’empereur d’en finir conduit le gouvernement Suzuki à prendre contact avec les Soviétiques en vue d’une négociation indirecte avec les Américains. Pour ce faire, il est demandé à Moscou d’accueillir un ambassadeur spécial, le prince Konoye, dont la mission sera de réchauffer les relations russo-japonaises, puis de discuter l’intercession auprès des Américains. Les dirigeants japonais escomptent que la perspective des lourdes pertes que subiraient les Américains s’ils débarquaient conduiront ces derniers à accepter des conditions japonaises minimales pour une capitulation dans l’honneur. Bien entendu, Staline et Molotov font traîner, puisqu’ils ont prévu d’attaquer le Japon en Mandchourie et à Sakhalin dès que leurs troupes auront été acheminées. Le temps passe, la situation militaire et économique de l’empire se dégrade et l’empereur s’impatiente : il veut à tout prix éviter la destruction totale de la nation. Moscou répond le 13 juillet, alors que Staline et Molotov viennent de partir rejoindre Truman6, Chiang Kaï-Shek et Churchill à Potsdam près de Berlin, pour la grande conférence où le dernier acte de la guerre va s’écrire : la réponse, manœuvre de diversion, est qu’il faut attendre le retour des deux dirigeants…

Il est avéré qu’avant de se rendre à Potsdam, Truman a eu vent des tentatives japonaises auprès de Moscou. Il est de plus convaincu que l’entrée en guerre de l’URSS entraînera très vite l’écroulement d’un Japon exsangue, coupé du monde par un blocus efficace, avec une population rationnée à l’extrême, sans réserve de carburant ni de charbon, incapable de remplacer les avions abattus. Truman avait la réputation d’un joueur de poker hors pair. La partie qui se joue va lui offrir l’occasion de le prouver pour l’histoire… Il est conscient que les Russes sont potentiellement maîtres du jeu militaire. La conférence commence le 17 juillet, le lendemain du succès du test Trinity7. Le même jour, le Japon fait savoir qu’il se battra jusqu’au bout si l’ennemi insiste pour une capitulation sans condition. Deux solides atouts dans le jeu du président américain. Il fait rédiger une déclaration en treize points à l’intention du gouvernement japonais, signée par les trois alliés, Chine, Grande-Bretagne et États-Unis, dont la conclusion est sans appel : « Nous sommons le gouvernement japonais de proclamer dès maintenant la reddition inconditionnelle de toutes les forces armées et de fournir toutes assurances appropriées et adéquates qu’elle se fera de bonne foi. L’alternative est la destruction prompte et totale du Japon. »

À réception du message, le 26 juillet, le cabinet est divisé. Suzuki exprime son indifférence devant un texte qui n’ajoute rien aux demandes de reddition antérieures. Le 30 juillet, Truman a mis un point final à la déclaration, préparée depuis le 21 juin, qui annoncera au monde le bombardement d’Hiroshima, un long texte mettant en relief l’avance scientifique et technologique acquise par les États-Unis. Une semaine plus tard, le 6 août, Hiroshima reçoit une bombe atomique. Truman lit sa déclaration, relayée par toutes les radios du monde. L’affaire est traitée sans hâte à Tokyo. L’empereur n’est informé que le lendemain qu’il s’agit d’une arme atomique. Les discussions sur la réponse à donner à l’ultimatum de Potsdam reprennent sans qu’un consensus se dégage.

Le 8 août, tenant parole, Staline dénonce le pacte de neutralité russo-japonais et déclare la guerre au Japon. La nouvelle arrive à Tokyo à 7 heures du matin le lendemain. C’est immédiatement la panique autour de l’empereur. Moscou n’est plus neutre : la stratégie retenue tombe à l’eau. Les troupes russes sont déjà entrées dans la Mandchourie occupée par les Japonais. L’existence du Japon est en jeu. Tous ont conscience qu’un débarquement soviétique au Nord de l’île de Hokkaido, aux défenses clairsemées, est une affaire de jours. Réunions et conférences s’enchaînent sans interruption. Les partisans de la paix sont en meilleure position, mais la menace d’un coup d’État militaire plane toujours. À 23 h 30, Suzuki demande que l’empereur se prononce. A 3 heures du matin, le 10 août, l’avis de Shōwa Tennō (nom de règne de Hirohito) s’impose. La conférence est close. À 7 heures, l’acceptation des termes de la déclaration de Potsdam est envoyée aux Américains via l’ambassade du Japon à Berne. La réponse des Américains parvient à Tokyo le 12 à 4 heures du matin par le journal parlé d’une radio de San Francisco, et officiellement le lendemain à 7 heures. Les conditions de l’occupation américaine du Japon y sont présentées. Les militaires font savoir leur opposition et force est de recourir une fois de plus à l’empereur pour trancher. La conférence terminale se réunit le 14 à 10 heures en présence de l’empereur. Tout le gouvernement, le Conseil de guerre suprême et les chefs d’état-major sont là. À aucun moment, il n’a été question des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki (le second ayant eu lieu le 9 août, après la déclaration de guerre des Soviétiques, dont le rôle dans la capitulation japonaise a été, seul, décisif).

Truman vient de gagner la moitié de la partie : le Japon se rend aux Américains, pas aux Soviétiques. Le texte du 6 août de Truman était extrêmement habile. Aucune phrase n’y fait référence aux victoires de l’Army et de la Navy dans le Pacifique, ni aux ravages que l’Air Force a infligé à la mère patrie. Le Japon n’avait jamais été vaincu. Le pays reste fanatiquement attaché à la personne de l’empereur, un être d’essence divine. Lui seul peut annoncer la défaite et la faire accepter. Truman lui a tendu la perche : ce ne sont pas les forces armées américaines qui ont vaincu la glorieuse armée impériale, mais la science américaine avec une « arme de destruction cruelle » contre laquelle le pays est démuni, selon les termes du souverain dans son adresse au vaillant peuple japonais, le 15 août à la radio. Truman a donc raflé la mise : la victoire est américaine et obtenue grâce aux bombes atomiques ; les immenses dépenses du MP, 2 milliards de dollars8, trouvent une justification ex post, avoir sauvé la vie de centaines de milliers de GI’s qui n’auraient jamais eu à combattre… Autre side effect appréciable, ayant miraculeusement fait cesser les hostilités, les deux bombardements ne seront pas considérés comme des crimes de guerre. Objectivement, Shōwa Tennō et Truman ont mystifié le monde entier, l’un pour éviter non seulement « l’effondrement et l’anéantissement de la nation japonaise, mais encore l’extinction totale de la civilisation humaine9 » et sauver son trône, l’autre pour stopper l’expansionnisme de Staline et imposer la loi d’un nouvel attribut de la puissance dont seuls les États-Unis disposent. L’arme et l’énergie atomiques en sortent prestigieuses et incontestables. Et donc hautement désirables.

Une uchronie réaliste : le Japon aurait cessé d'exister !

Staline avait été informé par ses espions de la réussite du test Trinity. Par ailleurs, le programme soviétique de bombe atomique dirigé par Kourtchatov n'avait pas reçu les moyens suffisants pour aboutir. L'historien Marc Ferro10 suppose que cela tient au fait que Staline n'avait pas une grande considération pour les capacités scientifiques américaines. Cette erreur de jugement avait déterminé sa stratégie, d'être le premier à Berlin avant de se retourner contre le Japon. Le succès de Trinity l'obligea à hâter au maximum la préparation de l'attaque contre les forces japonaises en Mandchourie.

Imaginons maintenant que Trinity ait été un échec ou que les deux autres bombes n'aient pas été prêtes, ce qui du point de vue de notre fiction est équivalent : Staline aurait rompu le pacte de neutralité avant que les américains ne soient en mesurer de tester les effets de leurs bombes atomiques en les lâchant sur Hiroshima et Nagasaki. Sur le plan politico-militaire les choses auraient tourné d'une toute autre façon. En effet, comme évoqué supra, hors de portée des bombardiers stratégiques américains, l'Île du Nord, le Hokkaidō, et Sakhaline, que le Japon partageait avec la Russie depuis 1905, ne disposaient pas de défenses solides. Pour preuve, lorsque les russes passèrent à l'attaque le 11 août, il leur suffit de deux semaines pour vaincre la résistance des troupes japonaises, acharnée certes mais en grande infériorité numérique. La guerre cessa donc sur ce front le 25 août, onze jours après la reddition aux américains.

Alors, si ces derniers n'avaient pas été en mesure « d'offrir » à l'Empereur les arguments pour une reddition sans conditions honorable, il est fort probable que le parti de la paix conduit par Suzuki aurait été balayé du fait de l'échec de sa stratégie de médiation basée sur une appréciation à l'évidence complètement erronée des intérêts et du jeu de Staline. La guerre aurait donc continué, comme en Allemagne, jusqu'à la défaite totale de l'armée de terre japonaise, dont les capacités avaient apporté la preuve de leurs limites lors de la bataille perdue contre les soviétiques en Mandchourie au début de la guerre, et maintenant dans la déroute de Sakhaline.

Les américains auraient débarqué au sud après que les russes auraient envahi Hokkaidō et la sanglante course de vitesse vers Tokyo aurait désigné le vainqueur. Voilà le genre de « prévision » possible in abstracto, sans tenir compte de l'état d'affaiblissement du pays. Car les évaluations préalables des américains, confirmées par le rapport de la commission d'enquête présidentielle de septembre 1945, conduisent à un tout autre scénario : l'Empereur, principal partisan de l'arrêt des hostilités, aurait rapidement imposé la reddition. Il aurait dû se résoudre à reconnaître la défaite, inimaginable et insupportable pour l'ensemble de la population. Le pouvoir impérial aurait d'un seul coup perdu toute sa légitimité. Le fondement symbolique de la nation disparu, la cohésion sociale aurait volé en éclats. Les trois alliés, Etats-Unis, Chine et Russie, se seraient distribué des zones d'influence. Chacun aurait imposé son ordre. La révolution chinoise aurait exacerbé les tensions en exportant ses conflits au sein de la zone d'occupation de Pékin. La suite de l'Histoire mondiale aurait été complètement différente de celle que nous avons connue : pas de miracle économique nippon forçant les économies américaine et européenne à relever le défi de la modernité, mais aussi un tout autre statut pour l'armement atomique et l'énergie atomique qui n'auraient pas bénéficié du formidable impact symbolique de leur puissance manifestée.

Les bombes de Hiroshima et Nagasaki ont sauvé le Japon, au prix de plus d'un quart de million de victimes civiles et de la vie obérée de dizaines de milliers de hibakusha. Personne ne devrait se réjouir des souffrances subies par un ennemi défait du fait des horreurs de la guerre et de leurs séquelles. Les innombrables êtres humains volatilisés, déchiquetés et carbonisés par les explosions atomiques, et les milliers de victimes des retombées dépecées et mises en bocaux par les biologistes américains, tous privés de sépulture, ont laissé autant d'âmes errantes en quête de l'hommage et de la mémoire des vivants. Ces derniers aussi n'ont jamais manqué de souffrir de n'avoir pu honorer leurs défunts. Reconnaître que cet épouvantable sacrifice a préservé l'essentiel lui donne un sens : il a permis la renaissance du Japon par la préservation de son unité et de sa culture.

1 Percy Kemp, Le Prince, Seuil, Paris, 2013.

2 La commission avait établi ses quartiers à Tokyo en septembre 1945, avec des antennes à Nagoya, Osaka, Hiroshima et Nagasaki, et des équipes mobiles opérant dans le reste du Japon, dans les Îles du Pacifique et sur le continent asiatique.

3 United Sattes Strategic Bombing Survey, Japan’s Struggle to End the War, Chairman’s Office, 1er juillet 1946, <ur1.ca/mn5gn> ; et son résumé : United States Strategic Bombing Survey, July 1, 1946, President’s Secretary’s File, Truman Papers, <ur1.ca/mn5yy>.

4 Voir les sources suivantes : Ward Wilson, Five Myths about Nuclear Weapons, Houghton Mifflin Harcourt, New York, 2013, p. 21-53 (traduction française d’un chapitre : <ur1.ca/mmyga>) ; Foreign Relations of the United States, Diplomatic Papers. The Conference of Berlin (the Potsdam Conference), vol. 1, 1945, <ur1.ca/mnvy8> (aller au volume 2 à partir du site) ; Harry S. Truman, The Decision to Drop the Atomic Bomb, Library et Museum, <ur1.ca/mn5yy>.

5 L'avion à réaction Messerschmitt 262, l'intercepteur aile volante à moteur fusée Messerschmitt 163, le missile de croisière V1 et le missiles balistique V2.

6 Roosevelt est décédé le 12 avril 1945 et le vice-président lui a constitutionnellement succédé.

7 Le tir expérimental de la bombe A au plutonium à Alamogordo dans le désert du Nouveau-Mexique.

8 Soit environ 40 milliards de dollars de 2016.

9 « Discours de capitulation de l’empereur du Japon », Perspective Monde, <ur1.ca/mo80j>.

10 Marc Ferro,Ils étaient sept hommes en guerre, 1918-1945 : Histoire parallèle, Robert Laffon, 2012.

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