Dans une démocratie pluraliste la victoire n'est jamais acquise par KO. Celui qui avait fait comme si en 2002 et réservé tous les pouvoirs à son clan (moins de 20% des voix au premier tour) a gravement insulté l'avenir, comme la suite l'a prouvé. Il ne voulait pas d'une coalition, à cause d'une cohabitation mal vécue. Il a engagé la vie politique dans une impasse stérile, sauf pour les extrêmes, ces parasites que les échecs collectifs font prospérer.

Celles et ceux qui contestent la portée de l'élection d'Emmanuel Macron sont de mauvais perdants, et pour certains d'entre eux d'évidents candidats à une victoire par KO. Ces derniers feront tout pour saboter la vie politique et empêcher les réformes. Tant pis pour l'avenir ! Tant pis pour nos enfants ! Tant pis pour les chômeurs ! Tant pis pour ceux que les circonstances mèneront à la faillite ! Bref, tant pis pour le pays et le monde… si leur démagogie pouvait encore faire mouche.

Leurs propos d'après l'élection résonnent comme l'écho caricatural de flambées rhétoriques aussi péremptoires que vaines. Sans doute n'ont elles et ils toujours pas saisi ce qui s'est passé en l'espace d'un an. Leur échec procède d'une démarche triplement fautive : 1. ne pas savoir regarder le monde sans la lentille déformante de l'idéologie, avec ses postulats et ses condamnations sans nuances ni appel ; 2. avoir méprisé l'entreprise "incongrue" du nouveau venu ; 3. avoir sous-estimé l'évidente fulgurance des succès de la-dite entreprise et leurs raisons profondes.

 Subjugués par l'image flatteuse que leur renvoyaient leurs zélateurs, elles et ils n'ont même pas conçu l'idée qu'il fallait commencer par analyser les problèmes pris dans leur ensemble et non partiellement, selon un schéma caduque, celui que dessinent une certaine lutte des classes, la diabolisation des banquiers et le culte de l'étatisme. Car Madame Le Pen aussi a joué de ce schéma caduque pour légitimer son projet de fermeture sociétale. Or les enjeux d'aujourd'hui sont globaux. Les percevoir est une chose. En prendre toute la mesure et concevoir une offre politique positive pour les traiter en sont deux autres, décisives, qui marquent le gouffre entre avis de politologues de plateaux et pensée structurée d'un homme d'Etat.

Nous sommes redevables à Emmanuel Macron d'avoir eu le courage de mettre sa personne en jeu en se choisissant le destin de ce qui pourrait être celui de cet homme d'Etat. Il ne s'agit pas d'une ambition politicienne, mais bien d'un engagement qui dépasse complètement l'individu. Eh oui, n'en déplaise à une certaine idée de l'Histoire, le cours de celle-ci peut dépendre de l'initiative d'un homme, en dépit de tous les échecs, erreurs et fautes au passif de sa vie publique passée. L'exemple le plus évident en est apporté par la figure d'un Winston Churchill, écartant les pacifistes et engageant un combat apparemment perdu d'avance contre l'Allemagne nazie. Or Emmanuel Macron ne traîne aucune des casseroles qui affligeaient à raison la réputation du grand homme d'Etat britannique… sauf celle, imaginaire, d'avoir travaillé deux ans dans une banque d'affaires.

Nous avons tous compris que la subversion des opinions publiques par des Führer (le mot allemand pour leader) populistes et nationalistes était en train de conduire nos pays vers l'abîme. Mais qu'Emmanuel Macron ait à plusieurs reprises souligné que cet abîme du nationalisme vers lequel de plus en plus de propagandistes démagogues incitent les peuples à se diriger, c'était à terme la guerre, la vraie, n'a guère ému et fait réfléchir. La guerre, la vraie, qui aurait le courage de la penser ? On a refusé l'obstacle en soulignant les différences de situation d'avec les années 1920-1930, comme si ces détails étaient autant de conditions pour activer ce genre de mécanisme ! Pourtant la vraie guerre, sous sa forme moderne enkystée, est là aux confins de l'Ukraine et de la Turquie. C'est bien la passion nationaliste qui la sous-tend. Quel chaos n'aurait pas engendré un retrait unilatéral de l'Europe, lepéniste, ou mélanchoniste quoi qu'en dise son promoteur quand il donne pour acquis d'avance un accord unanime pour tout changer ? La démolition d'un édifice collectif, alors que raison et responsabilité politiques exigent d'œuvrer à l'améliorer, plongerait chaque pays de l'Union dans le chaos et par effet domino le reste du monde. Or de quoi procèdent les guerres, sinon du chaos politique et de la montée des extrêmes qui en est le corollaire ? Il est des forces dont on ne doit jamais lâcher la bride ! La fin de la campagne présidentielle a montré que bien trop nombreux les "responsables" enclins à lâcher cette bride ou, pire, à se joindre à ces forces.

Le pragmatisme du programme de "En Marche !" déplaît aux tenants de la pensée manichéenne droite contre gauche et réciproquement, et fait vomir les démagogues populistes. Car il coupe l'herbe sous le pied des uns et des autres. Alors, ils enragent et se débattent frénétiquement comme des animaux sauvages pris dans une nasse. L'enjeu des quatre prochaines semaines tient en peu de mots : donner conscience au plus grand nombre que se complaire dans un état de rêve romantique ou s'adonner à de sinistres petits calculs aurait des conséquences funestes pour tous, à commencer pour eux-mêmes et leurs enfants.

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