Au nom de quelles normes peut-on ou doit-on condamner la prostitution?

Réfléchir sur la prostitution telle qu'elle peut être admise actuellement, sinon valorisée, c'est l'occasion, à l'inverse, de réfléchir aux normes qui nous permettent et même nous obligent à la condamner. On verra, d'une manière étonnante, que Kant nous y aide, en faisant du respect individuel de soi un"devoir de vertu", ce que la prostitution contredit frontalement.

 

       An nom de quelles normes peut-on ou doit-on condamner la prostitution ? 

 

J’ai déjà eu l’occasion de parler d’E. Becker sur ce blog et de la manière dont elle a vécu son expérience de prostituée. Or je voudrais en reparler, sans me répéter si possible, car y réfléchissant en tant que philosophe, je me suis aperçu que je pouvais à cette occasion enrichir ma distinction de la morale et de l’éthique d’un nouveau type de normativité qui s’applique parfaitement à cette situation, dès lors qu’on accepte de la juger et de la critiquer. Ce qui ne fait pas consensus tant notre « modernité », dans le domaine des mœurs, témoigne d’un renouvellement, sinon d’une crise radicale des normes de vie concernant la femme dans son rapport aux hommes et à la sexualité – crise qui remonte aux années postérieures à Mai 68 puisqu’un scandale dans l’ordre des mœurs, également, mais masculines, vient d’éclater rétrospectivement à propos de Gabriel Matzneff[1] – crise qui semblait pourtant en voie d’être dépassée grâce à la réaction des mouvements féministes et au progrès des mentalités[2]. Je ne reviens pas sur l’« enrichissement » et l’« épanouissement » qu’elle en a tirés dans sa vie, ni sur le « sentiment de puissance » intense que cela a déclenché en elle, qui est une puissance sur soi. Mais il y a aussi la puissance sur l’autre, le client, et dont il faut souligner la gravité et que je rappelle donc : étant mise sur un « piédestal »,  « je sentais la puissance de mon sexe sur les hommes. J’avais l’impression que c’est moi qui les gouvernaient et pas eux qui me possédaient », ajoute-t-elle en toute innocence, sinon avec beaucoup d’impudence, reproduisant alors à l’égard de l’homme la puissance que trop d’hommes exercent à l’égard de la femme dans la sexualité, même si l’érotisme, malgré sa noblesse que je revendique, peut aussi s’en approcher, mais s’en approcher seulement : il côtoie alors, comme dans son cas, une forme de sadisme d’un côté, de masochisme de l’autre, sans que l’on en soit sûr. L’exercice de la soumission imposée au partenaire est, toute façon, bien là chez elle, incontestable et assumée avec jubilation !

Mais ce n’est pas là le plus grave. Car s’il est vrai que le rapport sexuel peut être le lieu de pareils  affects – je dis bien « peut » car il peut être aussi, sinon plus, le lieu d’une « extase »[3], vécue dans la plus totale réciprocité et la plus totale liberté, portant alors à son comble l’union, voire la fusion, de deux êtres qui partagent un bonheur charnel. Non le plus grave, ici, est la situation qui lui fait connaître cela et à propos de laquelle il faut indiquer si on doit la condamner et  au nom de quel type de normativité, c’est-à-dire de valeurs ou de normes, on doit le faire. Il s’agit là d’un rapport marchand entre deux personnes qui ne lui pose aucun problème normatif alors qu’il implique la relation sexuelle à l’autre. Or cette relation met en jeu ce qu’il y a de plus intime chez l’être humain : son sexe, sa sexualité.  Si on laisse de côté le libertinage qui en est une possibilité sur laquelle on n’a pas à se prononcer du tout, car elle est hors argent et librement consentie, j’imagine en général et pour le mieux ce rapport comme le fruit de la relation amoureuse dans ce qu’elle a de plus précieux, en dehors de la simple affectivité. La livrer à l’échange marchand revient à en faire un moyen et non une fin en elle-même, à instrumentaliser[4] son corps en vue d’un profit, à l’exploiter si l’on veut, sans que le plaisir chez la prostituée soit toujours là et avec des pratiques qui peuvent la rebuter, mais pour lesquelles elle est payée et auxquelles elle peut être contrainte. Pour conclure sur cette situation et la juger, je trouve qu’elle constitue un manque de dignité, un non-respect de soi.

C’est ici que nous retrouvons clairement la question délicate de la normativité.  Car parler d’indignité, c’est bien porter un jugement de valeur, se situer sur un plan normatif par rapport à cette relation. Déjà, c’est contester cette drôle de mode qui revient actuellement (Virginie Despentes, elle aussi, est sur cette « pente », si j‘ose dire) et qui consiste à ne pas se prononcer, à ne pas juger, à pratiquer une sorte d’indifférentisme normatif qui peut aller jusqu’à la sentence, elle normative à son insu et terriblement narcissique : « J’ai envie, donc j’ai droit »[5] qui donne alors, à propos de la prostituée : « Elle a envie, donc elle a droit », nous n’avons pas à intervenir, à juger ou à interdire. Par contre et étant admis que nous devons juger ou que, comme je viens de le suggérer, nous jugeons de toute façon, quelle type de normativité doit être engagée dans ce cas ou, si l’on préfère, à quel type de normativité avons-nous droit ? Ce que j’exclus d’emblée, c’est la normativité éthique dont j’ai déjà parlé, dont je rappelle simplement qu’elle n’implique que des valeurs personnelles et facultatives, sur fond d’une préférence existentielle et qui est liée au « souci de soi » et non au « souci de l’autre »[6], donc qui n’engage pas essentiellement la relation à autrui – alors que c’est le cas ici. Il semblerait donc que l’on doive se tourner vers la normativité morale quand on décide de juger la prostitution puisqu’elle comporte à la fois un rapport à autrui et un rapport à soi qui contredit la morale bien comprise : utilisation de l’autre pour obtenir de l’argent et ce au moyen d’un rapport à soi dans lequel le sujet instrumentalise son corps dans le même but vénal. La prostitution serait-elle donc immorale au regard des normes morales que Kant a définitivement énoncées dans son impératif du respect de la personne humaine, en autrui et en soi-même[7] ? Auquel cas on pourrait considérer, et certains pays le font, qu’elle tombe sous le coup d’une loi juridique imposée par l’Etat et donc l’interdisant, si l’on admet que l’instance du Droit met en œuvre, plus ou moins bien il est vrai selon les domaines, des normes morales qui deviennent alors contraignantes[8]. Sauf que, et si l’on exclut le proxénétisme et sa pression délibérée, sinon violente qui constitue une exploitation évidente de la femme, la prostitution peut être aussi un acte libre, quoique marchand, au sens où de part et d’autre l’on s’entend pour vendre (la prostituée) et acheter (le client) un service sexuel[9]. Cette « liberté » et cette entente mutuelle interdisent de condamner absolument ou catégoriquement cette situation sur un plan moral et à l’aide d’une législation juridique qui la sanctionnerait, sans pour autant l’approuver. Mais en quel sens alors peut-on ou même doit-on la désapprouver ?

Afin de résoudre cette difficulté il faut faire un détour à nouveau par Kant en raison de la profondeur et de la justesse de ses analyses, même si leur application pouvait être maladroite en raison de sa culture religieuse et de son temps[10]. Dans sa Doctrine de la vertu, deuxième partie de sa Métaphysique des mœurs[11], il distingue deux types de devoirs, terme que j’accepte pleinement, n’y voyant aucun « moralisme » d’un autre temps. D’une part il y a les devoirs de droit qui tombent donc sous le coup d’une « législation extérieure » aux individus, édictée par l’Etat, et dont la transgression est punie par une sanction pénale : c’est le cas, par rapport à notre sujet, du proxénétisme et, pour certains, ce doit l’être de la prostitution elle-même, ce qui entraîne alors son interdiction conçue comme normale. La normativité envisagée ici est bien morale, dotée d’une universalité propre (le respect de la personne humaine) et elle est punitive juridiquement quand on la bafoue, même si on peut en contester parfois l’application. Mais il y aussi des devoirs de vertu, distinction très subtile et pertinente que fait Kant,  même si le vocabulaire de la « vertu » peut paraître dépassé[12] : un devoir de vertu concerne bien aussi notre rapport aux autres et à nous-même et il ressemble du coup à un devoir moral, qui rend une fin de notre action obligatoire, sauf que son infraction ne peut être sanctionnée par une loi civile[13]. C’est pourquoi, malgré l’homologie qui l’apparente formellement au champ de la morale, Kant refuse de l’intégrer directement à celle-ci et il  l’inclût dans ce qu’il appelle l’éthique, en conférant à ce terme un sens très différent de celui que je lui donne et que lui donne un courant moderne de pensée issu de Nietzsche, qui en exclut l’idée d’obligation comme celle d’universalité. Or la critique de la prostitution, précisément et telle que je la comprends et la juge, relève bien de ce type inédit de normativité telle que Kant la définit, écartelée, si j’ose dire, entre la morale et l’éthique dans son acception moderne : comme la morale qui condamne le non-respect de soi, la prostitution exclut ce respect de soi,  transformant le « soi » en moyen mercantile, on l’a vu ; mais en même temps celle-ci peut être vue sous l’angle d’un accord réciproque, voire d’une préférence existentielle, comme chez  E. Becker, et elle relèverait alors d’un choix éthique, au sens que je privilégie. On est bien alors dans un « entre deux », qui permet la condamnation en terme moral, mais faible, d’« indignité », sans y voir pour autant une atteinte radicale à la morale elle-même puisqu’il y aurait un supposé choix individuel réciproque des partenaires, lequel nous déporterait vers une « éthique » soustraite à la « morale », chacun pouvant faire ce qu’il veut de lui-même dès lors qu’il ne porte pas atteinte à autrui.

Tout cela n’est pas de la sophistique destinée censément à concilier le jugement « moral » et l’appréciation spécifiquement « éthique » face à la prostitution. Celle-ci demeure pour moi condamnable moralement, mais sans interdiction d’Etat souhaitable, laissant l’indignité à la responsabilité des individus et je fais donc de son refus un « devoir de vertu », sans le moindre moralisme. Par contre, il faut ajouter deux remarques essentielles, que E. Becker et ceux qui  acceptent ou « tolèrent »[14] qu’elle soit ce qu’elle est et fait, n’envisagent pas. D’abord, il y a d’une manière générale et même largement majoritaire (ce n’est pas le cas chez elle), la contrainte du déterminisme social lié à la pauvreté (j’en ai déjà parlé précédemment)… ce que E. Becker occulte, s’évitant ainsi d’avoir à condamner politiquement cette situation, en l’occurrence une société qui l’engendre, ce qui relèverait d’un minimum de lucidité critique et de générosité sociale ! A quoi s’ajoute un déterminisme spécifiquement psychologique, souvent : des carences éducatives ou, carrément, des violences sexuelles subies par la prostituée autrefois, lesquelles ont abîmé son image de la sexualité elle-même et laissé des traces indélébiles en elle, jusqu’à en faire ce qu’elles est devenue. Ensuite, et pour finir, il y a la situation du client dans ce domaine, à savoir une misère sexuelle liée à divers facteurs : la prostitution lui offre une manière de la compenser. A ces deux points de vue, la prostitution ne saurai être condamnée (moralement ou vertueusement) sans nuances : encore une fois, on peut la « tolérer »… tout en souhaitant vivement sa disparition.

                                                            Yvon Quiniou

 

 

[1] Ecrivain de talent et à succès, un peu dandy aussi, celui-ci est connu pour son apologie de la pédophilie et sa pratique dans ce domaine qu’il évoque dans ses livres, sans qu’on s’en soit ému à l’époque. Je rappelle que la pédophilie, même si elle peut rencontrer l’assentiment de l’enfant, résulte d’une emprise d’un adulte sur celui-ci, adulte qui ne se soucie pas des conséquences psychiques désastreuses que sa conduite peut avoir sur le devenir futur de cet enfant. Seul son plaisir compte.

[2] Ceux qui ont célébré, sans le moindre recul, cette « révolution sexuelle », semblent faire amende honorable aujourd’hui, surtout quand elle touchait à la pédophilie. Voir aussi le livre Le consentement de Vanessa Springora, qui vient de paraître.

[3] Ce terme est utilisé par… Rousseau dans Les rêveries du promeneur solitaire ! Je le fais pleinement mien, même si chez lui, sa vie sexuelle fut plus complexe que ce terme  laudatif et magnifique n’en dit.

[4] Dans l’érotisme il y a bien aussi une instrumentalisation du corps, de part et d’autre, une objectivation de celui-ci, mais totalement partagée et recherchée librement pour elle-même. On est dans un autre monde intersubjectif !

[5] On retrouve cette sentence dans le cas des femmes qui veulent un enfant, mais « sans père », au moyen de la PMA.

[6] Le vocabulaire du « souci de soi » est de Foucault (c’est le titre d’une de ses livres) dans le cadre d’une réflexion sur les normes qui confond allègrement « éthique » et « morale ».

[7] Il s’agit de traiter la personne humaine comme une fin en soi et non comme un simple moyen au service de nos fins égoïstes.

[8]C’est le cas dans certains pays et à certaines époques !

[9] Je laisse de côté le déterminisme social qui intervient sous deux aspects. J’y reviens un peu plus loin.

[10] Je rappelle, par exemple, qu’il condamnait la masturbation et, plus largement « la souillure de soi-même par la volupté » !

[11] La première est la Doctrine du droit. Cette Métaphysique des  mœurs prolonge et concrétise les  Fondements de la métaphysique des mœurs. Je m’excuse pour ces précisions « érudites ».

[12] On parle cependant, mais ironiquement, des prostituées comme de femmes « de petite vertu » ! Reste d’un temps passé et quand on n’a pas compris Kant !

[13] Exemples de devoirs de vertu pour bien comprendre cette expression : le devoir de sincérité ou le refus du mensonge et le devoir de se perfectionner.

[14] Voir mon billet sur la tolérance, différenciée du respect, et ce qu’elle implique. Je rappelle que les maisons closes ont souvent été qualifiées de « maisons de tolérance » et que Claudel affirmait à propos de la tolérance, qu’« il y a des maisons pour ça ».

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