Et pourquoi pas des "gilets rouges"?

Le mouvement des "gilets jaunes", malgré son aspect composite et ses ambiguïtés, mérite le soutien des formations authentiquement de gauche. Il est la bulle d'essence "qui fait déborder le vase", fait d’insupportables régressions sociales impulsées par le gouvernement de Macron, aux ordres des impératifs budgétaires d'une Europe libérale. Alors, pourquoi pas des "gilets rouges"?

                                                          Pourquoi pas des « gilets rouges » ? 

Le  mouvement massif  en faveur des « gilets jaunes » (_82/100 de soutiens favorables selon le dernier sondage officiel) ne peut que poser problème aux forces de gauches officielles dans cette conjoncture pourtant exceptionnelle, qui rejoint leurs analyses de fond quand ces mêmes forces demeurent de gauche, comme la  France insoumise ou  le PCF, ou encore  une partie du PS. Certes, c’est un mouvement composite et inorganisé, exploité au surplus par une extrême-droite aux aguets, guère soucieuse des intérêts du peuple le plus pauvre, favorable seulement aux intérêts des petits capitalistes nationaux, sacrifiés par le capitalisme transnational, et peu soucieuse d’écologie. Et il serait délicat, de ce point de vue, pour ces mêmes forces, sauf, il est vrai, du cas de la France insoumise du fait de sa radicalité populiste (on peut le dire comme cela), de s’associer ouvertement à eux inconditionnellement, dans ce mouvement pourtant immensément populaire.

Cependant, ce qu’il faut voir en lui, c’est le message inédit dont il est porteur : une protestation, enfin, contre « la bulle d’eau qui fait déborder le vase », comme il a été dit, sauf qu’il s’agit d’une « bulle d’essence diesel ». Car, et c’est là l’essentiel, il y a, avant, le vase fait de régressions sociales hallucinantes dont le gouvernement de Macron est directement responsable, même si elles ont été préparées auparavant par celui de Hollande lui-même, dont Macron ne fait qu’accentuer la politique économique ouvertement libérale, trahissant ainsi son appartenance politique officielle antérieure, malgré les ambiguïtés de celle-ci. Or, il y a aujourd’hui un ras-le-bol général contre les inégalités que ce gouvernement engendre, accompagnées d’une souffrance sociale qu’elles produisent d’une manière inédite, chez les gens d’« en bas » ou une partie des classes moyennes,  alors que ceux d’« en haut », les riches et encore plus les « très riches », s’enrichissent d’une façon scandaleuse et ne s’en portent pas plus mal, c’est le moins que l’on puisse dire. C’est cela qu’il faut voir et apprécier lucidement, comme l’a très bien fait Le Hyaric dans L’Humanité Dimanche  récemment : il s’agit d’un mouvement social de grande ampleur et dont les racines sont profondes, objectivement anti-capitalistes, même si ses acteurs n’en ont pas subjectivement une claire conscience, ayant seulement exprimé qu’ils « avaient mal partout ».

Par ailleurs, il est clair que l’argument « écologique » avancé par le gouvernement, selon lequel l’augmentation du prix du diesel serait un moyen de luter contre la crise écologique en incitant à réduire la consommation d’une essence particulièrement polluante, est largement  fallacieux. Non seulement le gouvernement va, au passage, prélever une taxe qui lui permettra de réduire un peu son déficit public, en se soumettant aux  impératifs budgétaires d’une Europe totalement libérale et au service des puissances d’argent ; mais en plus il fait l’impasse sur les immenses exigences de la transition écologique qui nous sont désormais imposées si l’on veut éviter la menace mortelle qui pèse sur l’espèce humaine elle-même, selon l’avis de l’immense majorité des scientifiques (15 000 à ce jour). Or, il s’agit bien d’anticiper une nouvelle forme d’organisation sociale, clairement anti-capitaliste et dont la pensée – je l’ai entendu ce jour même à la radio, avec surprise, dans la bouche d’une responsable écologiste – suppose que l’on (ré) introduise la prise en compte essentielle de la morale en politique, à savoir le souci du facteur humain avant toute autre préoccupation et, spécialement, avant l’exigence de l’efficacité.  Celle-ci est mise en avant par Macron et définie par lui par lui comme ayant une priorité sur celle de la justice sociale, voire bizarrement, la rendant possible (voir son livre-programme Révolution), comme si l’une entraînait automatiquement l’autre –  propos qui relève d’une sophistique philosophique inadmissible, que même Ricœur, son maître soi-disant, aurait  violemment rejetée!

Alors, quand on est encore de gauche au sens  fort de ce terme comme le sont certaines formations politiques, dont le PCF, ne faut-il pas être clairement à côté  des « gilets jaunes » en y portant des « gilets rouges » ? La question se pose, hors de toute récupération politicienne.

                              Yvon Quiniou, auteur de Haïr le capitalisme, H§O.

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