Devons-nous interpréter les textes religieux pour les sauver?

Devons-nous interpréter les textes religieux pour leur donner un sens acceptable? Cette question, que le christianisme a connue, resurgit face au Coran et aux thèses insoutenables qu'on y trouve, qui inspirent les djihadistes. En réalité, il s'agit pour les religions et les Eglises qui les représentent de sauver, une fois de plus, leurs dogmes.

Devons nous interpréter les textes religieux pour les sauver?

 

La question de l’interprétation des textes religieux se pose à nouveau frais aujourd’hui car, si elle concerne tous les textes religieux, c’est la barbarie de ceux qui se réclament du Coran qui nous l’impose d’une manière brûlante. Et l’article de T. Oubrou, imam de Bordeaux dans Le Monde du 4 août, nous impose de la soulever, même succinctement, tant elle me paraît révélatrice du motif qui suscite cette question et que je vais indiquer. Je laisse de côté son idée finale que c’est au niveau de la situation sociale des djihadistes en France que se trouve la solution profonde à leurs dérives meurtrières – ce qui est juste. Ce qui me gêne vivement, c’est son argumentaire initial, qui demande que l’on en vienne à une herméneutique du texte coranique, aux diverses formes, de façon à accommoder l’islam au contexte républicain français.

Cette demande d’interprétation, déjà ancienne, fait problème philosophiquement : elle me paraît procéder d’une stratégie elle-même religieuse et que je trouve hypocrite, à savoir sauver le texte religieux de sa lettre, à laquelle on a pourtant adhéré dogmatiquement, voire fanatiquement,  pendant des siècles, parce que le sens littéral, donc, qui lui est lié est devenu choquant, voire irrecevable, au regard de l’évolution historique. Soit sur le plan intellectuel de son opposition au savoir scientifique (voir Galilée, Darwin), soit sur le plan des règles éthiques de vie comme la condamnation de la chair ou de l’homosexualité, soit enfin sur le plan politique quand telle religion accepte des régimes insupportables moralement, voire les préconise comme ceux qui se réclament de la charia, ou même commandent et pratiquent la haine et le meurtre de l’infidèle ou de l’incroyant.

 A ce niveau, deux conceptions de l’herméneutique se présentent. D’abord il y a la question du sens à donner à la formulation des textes, donc aux mots qui les composent. C’est ainsi que l’on signalera que, quand le Christ, dans le Nouveau Testament, affirme qu’il est venu apporter « non la paix mais l’épée », on voit des interprètes dire que le mot « épée » (ou « glaive » dans d’autres traductions)  n’a pas de connotation violente : il peut vouloir signifier non ce qui coupe violemment les liens interhumains, mais ce qui permet de marquer une distinction ou une séparation sur le sol – sous-entendu entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. J’ai même lu l’idée apaisante que l’épée, quand on la renverse et qu’on l’enfonce dans le sol, prend la forme d’une croix, ce qui voudrait dire qu’il est venu magnifier la foi ! En réalité, la suite même du verset résout la question : le Christ est venu apporté la « division » entre lui et ses proches, s’opposer à eux, donc ; il y aura ceux qui le suivront et ceux qui ne le feront pas, et il rencontrera l’hostilité de ces derniers. La  difficulté ici est celle de savoir si cette division est un objectif inhérent au prosélytisme de Jésus, assumé comme tel, ou une simple conséquence de celui-ci. Dans le premier cas on ne peut accepter une pareille formule, mais si, par l’interprétation, on lui donne le deuxième sens, plus apaisant, elle devient acceptable. On a sauvé le texte ! Mais dans tous les cas, il est clair que la religion divise et n’unit pas seulement, comme on le prétend malhonnêtement. On peut prendre un autre exemple, de portée plus large : le récit de la Genèse, donc de la création séparée des espèces. Ce récit a été soutenu sans faille pendant des siècles, avec ses conséquences dramatiques pour les scientifiques qui s’y sont opposés. Or il a été démenti par Darwin et il a fallu attendre la fin du 20ème siècle pour que le pape Jean-Paul II admette la théorie de l’évolution (et en partie seulement), plus précisément en 1996. Conséquence : pour accommoder le texte biblique et donc le sauver, on a été lui chercher un sens caché, par l’interprétation précisément : le fait que la création ait eu lieu en six jours, mettrait l’accent sur sa dimension temporelle, que l’on retrouve justement… dans la théorie de l’évolution et dont la Genèse serait alors la métaphore anticipée, attendant son interprète ! Simplement, la parole divine ne pouvait pas le dire faute d’un essor suffisant de la science et elle s’est donc adaptée au contexte culturel de son époque. Ainsi compris, ce récit à double entrée, devient acceptable et la Bible est sauvée!

Autre forme de l’interprétation, très différente de la première : la sélection des textes. Deux exemples, ici. L’on admet communément et à juste titre que si l’Ancien Testament comporte une violence horrible, le Nouveau Testament est lui très différent, diffusant un message, de paix, d’amour et de charité, condamnant absolument le meurtre : « Tu ne tueras point ! ». Et la figure de Jésus en est la preuve, la bonté étant sa marque propre. Sauf que, cette lecture, si elle est massivement exacte, ne l’est pas totalement, et l’on fera alors abstraction des paroles ou manifestations de celui-ci, même minoritaires, qui le montrent aussi violent : une lecture fine et complète du Nouveau testament (sans parler de l’Ancien) en donne la preuve. La sélection des textes a ainsi sauvé l’image d’une religion faite exclusivement d’amour ! Autre exemple, qui nous fait revenir à notre terrible actualité : celui de le l’islam et de son texte fondateur, le Coran. Je ne vais pas développer ici ce que je crois avoir démontré, hélas, ailleurs (voir mon livre : Pour une approche critique de l’islam et différents billets de ce blog) : ce texte est un texte extrêmement violent et dogmatique, rejetant les incroyant et les vouant à la mort ou à l’enfer, la Géhenne. Et s’il y a des formulations, donc des passages qui préconisent l’amour, ils ne s’appliquent qu’aux membres de l’umma, la communauté des musulmans. On oubliera donc ces textes complémentaires, qui explicitent le champ de cet amour. De même, s’agissant de la violence dogmatique et du prosélytisme religieux à l’encontre des « mécréants » qui habitent la plupart des textes, on les taira et on sélectionnera quelques rares passages comme celui qui dit : « Point de contrainte en religion ! » Bien entendu, on oubliera aussi (et ceci est un autre forme de sélection textuelle) tout ce qui concerne le statut de la femme, la non-autonomie de l’homme quand il s’agit d’édicter les lois du vivre-ensemble, la charia donc, mais aussi la condamnation de l’homosexualité, particulièrement outrageante pour les homosexuels et moralement indigne, qu’on retrouve d’ailleurs dans les autres religions. Or, il y a là un contenu normatif, pour reprendre une expression d’Oubrou, dont la société française n’aurait pas à s’occuper selon lui, dès lors qu’il ne se manifeste pas publiquement et reste interne à l’islam, à sa pratique. Je m’excuse : la défense de l’inégalité homme/femme comme la condamnation de l’homosexualité sont contraires et à la morale universelle telle que l’humanité en a pris conscience désormais et aux lois d’une République laïque et sociale. Ce n’est pas enfreindre la laïcité que de l’indiquer et de demander à l’islam de se réformer dans ces domaines comme dans d’autres !

Reste un dernier problème, lié à la stratégie herméneutique : dans tous les cas et sous ses deux formes, l’exigence de l’interprétation serait liée à celle de contextualiser historiquement les textes religieux, pour relativiser ce qu’ils comportent de gênant (au minimum) et, par conséquent, de les recontextualiser en fonction de notre nouvelle situation historique pour les rendre acceptables humainement aujourd’hui. J’avoue être sidéré théoriquement par cette demande, pour la raison suivante : comment peut-on vouloir contextualiser l’Absolu ou la parole de l’Absolu et concevoir que cela soit possible ? Cela est contradictoire avec la conscience que toute religion a d’elle-même, à savoir qu’elle émane, à travers la foi et les textes qui l’expriment, de l’Absolu lui-même. Cela est encore plus vrai du Coran qui est censé exprimer une Vérité incréée, valable de tout temps, éternellement ! J’avais demandé, dans un débat public, à Stéphane Lavignotte, pasteur progressiste au demeurant, de m’expliquer cette aporie… ce qu’il n’avait pas su faire, malgré toute sa bonne volonté. Ma position est simple (ce qui ne veut pas dire simpliste) : on ne peut contextualiser les religions sans les nier comme religions fondées sur un Transcendance et, donc, sans les réduire à des phénomènes culturels produits par l’homme dans des conditions données appelées à disparaître – ce qu’elles sont de tout évidence et ce qui nous donne le droit de les interpeller critiquement.

 

                                                                                        Yvon Quiniou  

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