Pour les Lumières

Un mouvement idéologique se manifeste aujourd'hui, critiquant l'Universalisme dont les Lumières ont été les initiateurs. Il s'appuie sur une apologie inconsidérée des différences, oubliant à quel point certaines d'entre elles peuvent séparer et opposer les humains. C'est aussi le cas des religions, dont les Lumières ont inauguré la critique radicale, oubliée par les "différentialistes".

                                                                       Pour les Lumières 

Un appel a été lancé récemment dans  un hebdomadaire contre le « décolonialisme », à savoir  cette idéologie qui surgit ces temps-ci dans une partie de la gauche et surtout de l’extrême-gauche  qui tend, au nom de l’identité et de son respect sous toutes ses formes  (d‘origine, de genre, de sexe, voire de race), à réhabiliter ou à valoriser des revendications différentialistes qui n’ont pas à l’être, tel le souci de voir ses coutumes ou ses croyance religieuses respectées, y compris quand elles véhiculent les pires préjugés ou les pires pratiques comme dans l’Islam (pensons à l’inégalité de la femme et de l’homme, au port du voile, à son dogmatisme, etc.)… et cela au  prétexte d’un colonialisme ancien qui les aurait étouffées : c’est ce qu’on appelle, dans ce dernier cas, « l’islamo-gauchisme ». Il en est de même pour l’identité féminine, dont il faudrait renforcer la défense ou la promotion  du fait que les hommes ne l’auraient pas vraiment respectée dans le passé. Cela donne concrètement, pour les  partisans de cette idéologie à plusieurs points d’application, des demandes officielles aberrantes, comme celle de réunions militantes séparées sur la base de ces critères différentiels (les femmes sans les hommes, les musulmans sans les incroyants ou les laïques), la réhabilitation parfois de la notion de race (eh oui !) qui prend la forme d’un « racialisme" inédit (qui est un racisme à l’envers) ou encore la défense du port du voile par certaines féministes, présenté comme une auto-affirmation libre, ni aliénée ni aliénante, de la femme musulmane ! On est ici en plein délire !

Je suis donc d’accord avec l’essentiel de ce texte, même si je suis gêné de le voir signé par des intellectuels franchement de droite comme A. Finkielkraut  (avec qui il m’est arrivé de débattre d’une manière désagréable à la télévision), dont l’apport à la pensée progressiste est proche de zéro. Mais je voudrais surtout rappeler pourquoi, sur le fond, il faut être du côté des Lumières et comment il faut en tirer des conséquences concrètes. Celles-ci caractérisent la philosophie, nommée ainsi, du 18ème siècle (avec ce prédécesseur que fut Spinoza au 17ème siècle). L’essentiel fut pour elle, à travers Hume, en partie, mais surtout Kant et Rousseau, de mettre en avant le rôle de la raison universelle – universelle car présente potentiellement en tout être humain – ainsi que les valeurs qu’elle énonce et qui sont précisément universelles, susceptibles de valoir, d’être reconnues et d’être appliquées partout, même si de fait ce n’est pas le cas, avec des conséquences politiques évidentes : ce sont l’égalité et la liberté de tous les hommes que la Déclaration de 1789 proclame et qui sera suivie de progrès ultérieurs, qui vont l’enrichir et la préciser (comme avec le vote des femmes). C’est ainsi que Kant, au nom de la morale que la raison énonce et qui n’est pas, dans son contenu et en droit, relative à une époque particulière, fera de l’Universel (et non de la différence) le critère suprême de ce qui est bien, ce qui l’entraînera à prendre parti avec courage pour la République, avec son universalité de contenu politique propre (malgré des restrictions liées, elles, à son temps… particulier !) et que Rousseau approfondira, disons par anticipation, cette exigence avec son projet de « Contrat social » qui fait de la volonté générale, à l'énoncé  de laquelle tous les citoyens participent, le critère de ce qui est juste  en politique. Et, pour en revenir à Kant, c’est  bien lui qui érigera la paix entre toutes les nations en valeur essentielle dans son Projet de paix perpétuelle, définissant celle-ci comme « le chef d’œuvre de la raison » (pratique) !

Or ce mouvement ne s’arrête pas là et en ce temps. Il se poursuit au 19ème siècle sous des formes concrètes liées à l’émergence des sciences humaines, qui en spécifieront le message dans la sphère sociale et économique. C’est l’immense intérêt de Marx que d’avoir opéré ce travail en  révélant ce qui, dans les rapports sociaux et économiques inhérents au capitalisme, contredit l’Universel moral ; c’est clairement le cas de l’exploitation économique du travail qui, par définition, ne peut être universalisée : tout le monde ne peut être exploité, l’exploitation divise, différencie l’exploiteur et l’exploité, et cet argument vaut aussi pour la domination qui suppose et oppose des dominants (peu nombreux) et des dominés (très nombreux), etc. La critique marxienne du capitalisme s’inspire donc des valeurs des Lumières, elle les met en œuvre dans le concret de la vie collective, même si le Marx de la maturité a pu, à tort, refuser de théoriser ce point et donc d’admettre sa présence dans sa propre oeuvre. Et le communisme, à l’inverse, est la forme politique effective de l’Universel : il est, comme le disait magnifiquement Ernst Bloch, « ce qu’on a cherché en vain longtemps sous le nom de morale » (dans Droit et dignité humaine).

A quoi il faut ajouter (ce qui est souvent méconnu) que le mouvement des Lumières a été aussi caractérisé par une extraordinaire critique de la religion (de toutes les religions), distinguée de la foi subjective : on la trouve chez tous les philosophes que j’ai cités, qui sont d’une rare virulence à son égard, et elle a été prolongée, au siècle suivant par la critique, concrète là aussi, de l’aliénation religieuse, comme chez Feuerbach, Marx à nouveau et Freud pour qui la religion relevait d’une illusion psychologique frisant la névrose (collective) – tout cela étant pensé et dit dans la perspective de rendre les êtres humains davantage autonomes et libres. Face à un retour, en politique, du religieux le plus intégriste et le plus rétrograde qui soit, il y a là à une leçon non seulement à méditer, mais à réactiver et à mettre en pratique !

On voit, à travers ce bref rappel, incontestable, que l’apologie des différences ou, en tout cas, de certaines différences séparant et opposant les humains entre eux, est profondément réactionnaire et ne saurait s’habiller du voile d’un quelconque progressisme. Non, ce n’est pas l’Universel, tel que la raison morale et politique le conçoit, qui est totalitaire (j’ai lu ce propos hélas,  sous la plume d’Etienne Balibar, ancien marxiste), c’est l’apologie inconditionnelle de la différence, le différentialisme donc, qui est aliénante.

                                                                                         Yvon Quiniou

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.