Le stalinisme en questions

L'époque s'y prêtant, on doit faire un bilan de ce qu'a été le stalinisme et, plus largement, l'expérience soviétique, qu'une propagande partiale et guère intelligente assimile au communisme. Moyen facile de se débarrasser de celui-ci, alors que ce n'était pas du tout du communisme: malgré ses contradictions, et parce qu'un projet pareil ne pouvait réussir qu'à partir du capitalisme développé.

                                           Le stalinisme en questions

 

Il y a des moments où, brusquement et vu l’époque, on fait des bilans sur le passé idéologique de notre société, quitte à critiquer et à réviser des jugements anciens qui faisaient pourtant une quasi-unanimité. C’est le cas d’un numéro intéressant et courageux du journal Marianne sur ce qui se pensait dans nombre de domaines lors de la décennie qui a suivi  Mai 68, avec des dérives insupportables, que ce soit dans le domaine des mœurs sexuelles, du gauchisme politique tenté par le terrorisme, le rapport aux expériences dites « communistes » comme en URSS ou en Chine – tout cela avec l’appui d’intellectuels connus mais aveugles ou aveuglés, dont Foucault (cette fausse vedette théorique) soutenant le nouveau régime iranien islamique et faisant l’apologie de la religion, refusant même d’y voir un « opium du peuple ».

Dans ce contexte, je voudrais revenir brièvement sur le système soviétique et ce qu’on appelé justement le « stalinisme », mais à l’aide de quelques remarques iconoclastes qu’on voudra bien entendre, je l’espère. Elles viennent de quelqu’un qui a été constamment anti-stalinien, y compris quand il était au PCF, sans y être entendu, mais qui est agacé par la déferlante idéologique hostile à l’expérience soviétique, le stalinisme étant un bon moyen, croit-on, pour rejeter définitivement le communisme dans les « poubelles de l’histoire ». Je voudrais, tout en le mettant en question, bien évidemment, poser différentes questions à son propos, questions qu’on ne lui pose pas et qu’on ne se pose pas, ou peu.

1 D’abord on ne peut pas parler de l’expérience soviétique dans son ensemble sans distinguer d’abord des périodes ; celle inaugurée par Lénine, celle de Staline et de son stalinisme, puis l’ère post-stalinienne, entamée par le rapport Kroutchev et poursuivie par les  efforts tardifs de rénovation de Gorbatchev. Le jugement que l’on peut et doit porter sur elles ne saurait être le même et uniquement négatif, contrairement à qui se dit d’une manière homogène et unilatérale un peu partout.

2 D’où l’idée corrélative qu’on ne peut non plus porter un jugement global sur cette expérience (et celle des pays qui lui furent associés) comme avait cru pouvoir le faire G. Marchais en parlant de « « bilan globalement positif »  – sauf sur un point essentiel que j’évoquerai pour finir et qui est très rarement évoqué ou pris en compte.  En réalité, ce fut une expérience contradictoire, avec du blanc et du noir. Terrible ce noir qu’il faut regarder en face : le stalinisme, avec ses millions de victimes, directes ou indirectes, fut une forme de criminalité politique de masse. Avec en plus une dictature non « du prolétariat », qui s’apparentait chez Marx à une démocratie généralisée, s’imposant, il est vrai, à une minorité d’exploiteurs (Engels en donna pour exemple, très tard, la « Commune de Paris !), mais une dictature du parti sur le prolétariat et de Staline sur le parti et donc sur l’ensemble du peuple. Sans compter les multiples atteintes à la liberté de pensée et d’expression dans les domaines de l’art et de la culture en général, l’atteinte à l’intelligence scientifique comme dans le domaine de la biologie génétique, censée contrevenir aux canons de la théorie de l’influence du milieu, transformée en idéologie dogmatique anti-scientifique, ou encore l’imposition de normes officielles de vie dans le domaine des mœurs : tout cela est inexcusable, injustifiable.

Mais en même temps, il y aura eu un développement industriel accéléré étonnant, faisant sortir le pays du sous-développement où il était à l’origine, en quelques dizaines d’années (un peu comme dans la Chine post-Mao), lequel profita aussi au peuple et non seulement à une « nomenklatura » liée au Parti et au pouvoir. Dans le même ordre d’idées, il y eut des acquis sociaux incontestables comme la sécurité de l’emploi (= l’absence de chômage), un accès du peuple à l’éducation, à l’alphabétisation, à la culture (fût-elle officielle), une égalité de la femme et de l’homme officiellement proclamée très vite et pour la première fois dans le monde, et réalisée au moins dans les rapports de travail. Enfin, et on ne peut le nier, une politique étrangère pacifique et favorable aux pays sous-développés, comme le rappelle incidemment le film soudanais sorti récemment Talking About Trees (l’un des personnages a reçu une formation de cinéaste en URSS). A quoi on doit ajouter la lutte contre le nazisme qu’elle a contribuée à rendre victorieuse, au prix de millions de victimes, ainsi qu’une idée très importante que la plupart des analystes politiques oublient, et que seul mon ami, le grand philosophe Marcel Conche – il est vrai « communiste de cœur et de conviction » – rappelle avec force depuis longtemps : une large part des « défauts » de l’URSS auront été dus à l’encerclement capitaliste et à l’hostilité hallucinante et constante que les pays capitalistes lui auront manifestée concrètement dès le départ, contre ce qui se présentait comme du « communisme ». Ils l’auront contrainte, par exemple, à développer considérablement son industrie militaire au détriment d’une économie utile socialement. Sans cette hostilité militante de l’Occident et sans raison autre que capitaliste ou impérialiste, l’URSS n’aurait-elle pas présenté un bien meilleur visage, en l’occurrence positif ?

3 Or la présence simultanée ou successive (Lénine n’était pas un dictateur, ni Gorbatchev)) du positif et du négatif ou du blanc et du noir doit être bien comprise et jugée : pour rester dans la métaphore de la couleur, on ne saurait faire une moyenne du blanc et du noir qui donnerait un gris plus ou moins sombre selon les avis. Car il faut oser le dire franchement : le blanc ne justifie pas ou n’excuse pas le noir et le noir n’annule pas le blanc C’est bien pourquoi il faut parler d’une expérience contradictoire, au sens strict et fort du terme.

3 Par contre, ce qu’il faut comprendre, c’est comment du côté des communistes, qui vont fêter l’anniversaire de la naissance de leur Parti au Congrès de Tours, cette année, il y eut cette adhésion massive au système soviétique, non seulement au début, ce qui peut se comprendre (qu’aurais-je fais moi-même à cette époque ? Je n’en sais rien), mais ensuite, jusqu’à la fin du système où il leur fallut se rendre à l’évidence : l’expérience avait échoué et le regard officiel sur elle changea profondément… même si certains « staliniens » le nièrent, contre l’évidence précisément. L’explication que j’en donne s’énonce en deux points.

D’abord il y eut un extraordinaire phénomène d’illusion au sens profond que Freud a donné à ce terme : beaucoup de militants, de la base ou de l’appareil mais aussi de nombreux intellectuels de renom, en furent victimes. On a cru en la réalisation d’un désir, parfaitement louable, celui d’une société incarnant le Bien en politique, au sens le plus fort et le plus authentique de ce terme, au service de l’humanité pleine et entière (je ne développe pas) que l’on a alors projeté sur le réel en l’embellissant : on y a perçu le communisme lui-même, avec toutes ses vertus, tel que Marx l’avait conçu. Pour reprendre Aragon, on a pris le « mal » pour le « bien », mais c’est le « bien » qu’on avait en vue, ignorant que l’on se trompait ou ne voulant pas le savoir tant une illusion, surtout celle-là, est rassurante, gratifiante, donne du sens à sa vie quand on est engagé au service de valeurs politiques fondamentales. Au point que l’aveuglément peut correspondre à un désir inconscient d’aveuglément ! Par ailleurs, l’on sait grâce à Freud, justement, qu’« une illusion n’est pas nécessairement une erreur » (je le cite) : elle aurait donc pu correspondre au réel ! Mais le poids du désir est tel qu’il empêche d’aller vérifier ce qu’il en est ! Cependant, cela ne justifie pas, sur le fond, cette illusion aveuglante : on pouvait savoir ce qu’il se passait en URSS ! D’autres intellectuels s’en rendirent compte, comme B. Russell, partisan intransigeant d’un socialisme démocratique et qui revint d’un voyage dans ce pays, dès 1920, très déçu et donc très lucide et critique ; ou encore Gide qui, lui aussi, dit sa déception dans son Retour de l’URSS et son additif, dans la   décade 1930, au point de douter clairement que ce soit du « communisme ». Comme quoi on pouvait savoir… si l’on désirait savoir !

Mais il y a aussi autre chose, qui relève de l’ignorance de la pensée de Marx, du contresens qui était fait sur la réalisation possible de son projet et que certains aujourd’hui (c’est le cas de Lucien Sève désormais, de moi-même bien avant) mettent enfin à jour : une révolution visant le communisme, avec quelque chance de succès, ne pouvait avoir lieu dans un pays sous-développé industriellement comme la Russie, sauf à être aidée par une révolution en Occident qui n’eut pas lieu. C’est là une leçon impeccable de sa conception matérialiste de l’histoire, à laquelle j’adhère pleinement et à laquelle il faut adhérer intellectuellement et politiquement, même si l’on n’en veut pas. Et c’est seulement sur cette base réelle ou objective que le communisme peut être à la fois une totale  démocratie  et une réussite sociale et économique, sociale parce que économique. Or c’est bien le contraire qui eut lieu en Russie et, à la fin de sa vie, Marx en débattit avec une intellectuelle russe, révolutionnaire et de haut niveau, Vera Zassoulitch,  pour lui annoncer son pronostic d’échec qui, hélas, se vérifia ensuite.

4 Dès lors, parler de « communisme » à propos de ce qui s’est passé en Union soviétique ou ailleurs sous le même vocable, c’est injurier l’idée même de « communisme » au regard de son fondement marxiste – j’entends « marxien », à l’opposé de ce que le « marxisme-léninisme » (formule qui vient de Staline, au demeurant) lui a fait dire. Non seulement il faut admettre que « l’idée communiste » y a été défigurée, spécialement sous l’angle de la démocratie sous toutes ses formes, mais il faut comprendre que sa réalisation y était objectivement (pas subjectivement) impossible et vouée à se transformer en son contraire. Toute la classe capitaliste, mondialisée aujourd’hui, à intérêt à penser le contraire (ce qui est le cas, vu son inintelligence et soninculture, par ailleurs) et à le faire croire auprès de l’immense majorité de la population. C’est pourquoi le rôle des intellectuels progressistes et soucieux des intérêts de toute l’humanité est de démontrer le contraire de ce contraire idéologique : le communisme, qui par ailleurs est exigible moralement, n’est possible que dans les conditions de notre Occident développé ainsi qu’à partir de lui, et l’on s’apercevra un jour, pas trop tard je l’espère, pas pour moi mais pour les générations à venir car je ne serai plus là pour m’en réjouir, qu’il est de toute façon factuellement nécessaire ou indispensable si l’on veut éviter les catastrophes qui s’annoncent de toutes parts. Et c’est pourquoi aussi, et malgré ses acquis sociaux partiels, il faut dire pour une fois que, globalement ici, le stalinisme et plus largement le système soviétique, ce n’était pas du communisme. En comprenant cela, qui est essentiel, on comprend aussi que le communisme n’est pas derrière nous, mort et enterré comme on le prétend largement, mais, éventuellement, devant nous.

C’est ainsi que l’on peut dépasser les illusions du passé, à la fois rationnellement et raisonnablement et tendre vers un avenir totalement inédit : au possible (raison théorique) et au souhaitable ou à l’exigible (raison pratique), on est tenu !

                                                             Yvon Quiniou

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.