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Billet de blog 5 août 2018

L'indispensable critique des religions, toujours actuelle.

La religion est l'objet de discours inadmissibles. On nie que leur pluralité les réfute, par définition. Et la volonté de contextualiser leurs discours récuse leur origine divine. Enfin, on arrive même à faire de l'athéisme ou du matérialisme une position religieuse, ce qui n'a aucun sens. D'où un irrationalisme dominant, que les politiques relaient sans vergogne.

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                                  L’indispensable critique des religions, toujours actuelle 

Ce billet m’est inspiré par ce que j’ai entendu, en discutant, dans une réunion amicale qui rassemblait pourtant des gens de qualité comme un architecte connu localement, sa femme grande spécialiste de l’Islam, une autre femme cultivée favorable à l’Islam, etc. Je résume donc tous les propos inacceptables que j’entendis dans une assemblée de gens a priori intelligents et respectables

1 Il y a des religions dont il faudrait accepter la pluralité en droit, sauf à verser dans un dogmatisme intolérant. C’est oublier que chacune d’elles se présente en fait comme l’unique  religion recevable au nom d’un Dieu dont elles ont seules, chacune d’elles, la définition véritable. D’où leurs conflits incessants à travers l’histoire, que seule la conjoncture actuelle de menace qui pèse sur la religion en général les entraîne à tenter de réduire. A voir…  D'autant que c’est oublier que le pluriel « les religions » est le pluriel d’un singulier « religion », qui répond à des contraintes de définition, sans quoi l’on ne sait pas de quoi l’on parle. Parmi ces contraintes définitionnelles, il y a l’idée d’un Dieu transcendant dont la parole révélée ne saurait être mise en doute. On est dans le dogmatisme irrationnel le plus absolu.

2 Il faudrait, m’a-t-on dit – mais c’est une thèse que j’entends partout venant de philosophes religieux ou de spécialistes historiens des religions – contextualiser les religions, leurs dogmes et leurs pratiques, sous peine de ne pas les comprendre dans leur historicité et de les rejeter avec beaucoup de superficialité. Or ce propos est carrément idiot intellectuellement, d'un point de vue religieux, et je ne comprends pas que des intellectuels prétendument intelligents – je ne parle pas des croyants de base – l’acceptent : dans les trois cas de monothéisme que je connais un peu, la révélation religieuse repose sur la parole de Dieu qui se présente, sauf à se nier, comme la révélation absolue de l’absolu. D’où deux questions, la seconde étant la plus importante : 1 Comment peut-il y a avoir plusieurs paroles absolues ? La dame, bien intentionnée au demeurant et à laquelle j’opposais cet argument, me répondit naïvement : « Il faudrait donc être conformiste en religion ? » Passons. 2 Et surtout : comment peut-on contextualiser l’absolu puisque cela revient à le relativiser (historiquement), donc à le nier comme absolu ? Si la religion (ce dont je suis totalement convaincu) est bien une production culturelle aux multiples causes, elle n’est pas ce qu’elle croit être, à savoir d’origine divine, et cela la réfute d’emblée (voir pour le détail mon livre Critique de la religion, La ville brûle).

3 Mais il y a plus, à savoir plus grave. L’architecte auquel j’ai fait allusion et avec qui je tentai de discuter rationnellement (j’ignorais qu’il était partisan du soufisme), non seulement me dit qui‘il y avait des musulmans aux doctrines différentes – ce qui n’est pas faux mais oublie à nouveau que le terme « musulmans » est le pluriel d’un singulier « musulman » qui se réfère au même Coran –, mais que l’idée de « religion » en général n’avait pas de sens, péjoratif en l’occurrence, puisque même l’athéisme ou le matérialisme étaient eux-mêmes des religions. Alors là les bras m’en sont tombés et je me suis contenté de le renvoyer à l’un de mes prochains livre,  Apologie du matérialisme, à paraître le printemps prochain aux «Belles Lettres » où je distingue un matérialisme métaphysique, athée, et un matérialisme immanent, fondé sur la science et agnostique ou athée au sens privatif (= sans Dieu). Je ne sais pas s’il m’a compris, mais ce que je sais c’est qu’il n’a pas compris ce qu’implique  une religion, à savoir de toute façon un culte et une communauté de croyants, ce qui est exclu par l’athéisme ou le matérialisme scientifique, par définition de ces termes.

Conclusion : Nous vivons une triste et même désespérante époque. Le rationalisme est en pleine régression, sinon en pleine débandade, à la fois chez les intellectuels ou les gens cultivés, mais aussi et du coup  dans la conscience des gens d’origine plus populaire, où il fait des ravages sous la forme de multiples croyances à la fois irrationnelles et déraisonnables, portant sur la vie quotidienne ou le monde en général (je pourrais hélas en donner de multiples exemples). C’est, selon moi, ce qui explique aussi la crise politique que nous connaissons, ici ou ailleurs : l’incapacité où est la majeure partie de l’élite au pouvoir de penser le réel à la fois à la lumière de la raison, y compris pratique ou morale, hors de l’appel mystifiant de Macron à une quelconque transcendance ou au rôle soi-disant positif des religions, c’est-à-dire de l’irrationnel, dans la vie de la nation qu'il soutient avec une naïveté ou une rouerie invraisemblables. Mais il y aussi l'incapacité ou le refus délibéré de cette même élite de diffuser une culture rationaliste intransigeante dans le peuple, à travers tout particulièrement l’Ecole et sa laïcité incontournable. Car c’est la raison qui nous sauvera de la barbarie libérale qui nous menace, et non l’irrationnel, c’est-à-dire la déraison.

                                                         Yvon Quiniou 

Pour plus de détails, je me permets de renvoyer à mon prochain livre, à paraître à la rentrée : Bertrand Russell, Pour redonner confiance à la raison, chez M-editer.

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