Le danger Zemmour

Zemmour, par son talent même, constitue un vrai danger idéologique. Devant un auditoire d'extrême-droite, il a été capable de dénoncer justement des réalités effectives (comme la mondialisation) mais aussi de dériver dans une critique de la Technique, sans attaquer le capitalisme. Quant à l'immigration, il oublie d'inscrire son procès dans un horizon émancipateur.

                                                    Le danger Zemmour 

Eric Zemmour n’est pas n’importe qui et le danger qu’il représente, tel qu’il s’est exprimé récemment à la Convention de l’extrême-droite, ne doit être traité ni à la légère en lui tournant le dos ni, surtout, par un violent rejet idéologique, sans la moindre lucidité sur le fond de ce qu’il pense et sur les procédés rhétoriques habiles grâce auxquels il fait passer ses obsessions et ses fantasmes fascisants.

Sur le fond, d’abord. Sauf à être soi-même illuminé et aveuglé pas des convictions progressistes  unilatérales et a-critiques, il a l’art de signaler des réalités que seul le parti-pris amène à nier.  La paupérisation des classes populaires et moyennes, renforcée par Macron : incontestable. Le libre échange qui y contribue, tout en affaiblissant la France, par les délocalisations : oui. La domination de l’économie (ce qu’on appelle l’économisme) sur nos activités, avec le consumérisme marchand qui l’accompagne et son spectacle quotidien en même temps que l’incitation à s’y soumettre par la publicité : oui encore. A quoi on ajoutera : une mondialisation qui affaiblit les souverainetés nationales au plan politique au bénéfice d’une mondialisation sans foi ni loi, sauf celle du profit, qui est celle désormais d’un capitalisme transnational et, sur un plan plus philosophique, une question que rares sont ceux qui osent l’aborder en face (hormis les partisans de la décroissance, dont je suis en tant qu’homme de gauche) : celle du progrès. Il y a là une vraie question, qui a deux faces : celle du progrès technique et celle du progrès social (dont Zemmour ne se soucie guère, comme l’extrême-droite, sauf peut-être dans les mots). Restons sur la première, qui pose justement un problème qu’il a raison de souligner : celle de la technique érigée en idole censée, dans toutes ses dimensions, nous mener au bonheur, en tout cas améliorer nos vies. Or notre idéologue a, il faut le dire, le mérite d’y voir aujourd’hui un mythe néfaste, avec, par exemple la détérioration non seulement de la nature (que la crise écologique atteste), mais aussi de notre rapport existentiel à celle-ci, laquelle devient une réalité indéfiniment manipulable et exploitable, et non un objet de contemplation esthétique, qu’on photographie éventuellement pour en garder un souvenir, mais qu’on ne regarde pas vraiment. Il y a du Heidegger dans tout cela : je le dis à destination des heideggériens, médiatiques comme Fienkielkaut ou pas, qui sont les premiers à dénoncer cette dimension de la technique et à pester contre notre temps. Il y a aussi sa dénonciation, insupportable elle, de nos mœurs  et de l’homosexualité au nom d’un catholicisme exécrable mais qu’il a l’air de vénérer, ce qui l’entraîne habilement à revendiquer non un simple retour en arrière, ni possible ni convaincant, ni une simple conservation puisque selon lui bien des choses bonnes du passé ont été détruites et qu’il n’y a plus grand-chose à conserver, mais une restauration – joli nom pour déguiser le « retour en arrière », formule qui passerait mal. Enfin, il y a l’immigration, sur laquelle il a des mots très durs et insultants, de type clairement racistes, et sur laquelle je reviendrai car il joue malheureusement, ici aussi, sur des réalités comme celles de la vie dans nos banlieues,.opposée à  la vie des habitants du 16ème  arrondissement de Paris.

Du coup, et si l’on est d’accord avec cette présentation (partielle) de sa pensée qui n’invente rien, il s’agit non de l’injurier et de prendre la posture de la belle âme indignée, ce qui ne coûte rien mais vous met en valeur comme dans beaucoup de médias, mais d’examiner avec rigueur ce qui ne va pas sur le fond, lui opposer tout autre chose quand cela s’impose, par delà ses artifices rhétoriques et les fantasmes dangereux qu’ils engendrent. Dans l’ordre donc.

1 Sur la société telle quelle va ou plutôt ne va pas, son diagnostic est malheureusement juste : nous nous appauvrissons, l’économisme domine et médiocrise nos existences, le rôle de la France s’amenuise sur la scène internationale. Sauf que la solution réelle, liée à l’intelligence  effective des causes de ce qui se passe, n’est absolument pas envisagée, à savoir la remise en cause du capitalisme et de la propriété privée de l’économie. L’extrême-droite de Le Pen, soutenue en particulier par les petits patrons et les commerçants, leur est favorable, elle incarne les intérêts d’un capitalisme national mû tout autant par la recherche de la richesse et du profit que le capitalisme transnational, qui se fera sur le dos des travailleurs dont elle paraît, mais paraît seulement, se soucier. C’est donc le même système qui est approuvé, celui de l’exploitation de l’homme par l’homme, mais à une autre échelle et je n’ai pas entendu une seule fois Zemmour dénoncer cela ni envisager un seul instant, au positif, une alternative socialiste à la réalité actuelle. Il en arrive même à faire des parallèles délirants, non seulement avec le nazisme mais entre ce dernier et le « communisme » soviétique, sans se demander si c’était véritablement du « communisme ». Curieux, non ?

2 Quant au progrès, il faut être clair et dénoncer ses amalgames, ses simplifications outrancières. Il oublie simplement de distinguer le progrès social dans sa spécificité – qu’il a l’air de nier ou de sous-estimer, y compris en terme de démocratie – et  le progrès technique sur lequel il se centre pour le critiquer au nom d’un passé mythique. Or cette notion est ambivalente, ce qu’il ne soupçonne pas ou ne dit pas, car, s’agissant du progrès technique, tout dépend de ce qu’on en fait et des domaines où on le déploie. D’une part il a contribué et contribue encore à améliorer la vie des êtres humains dans toute une série de domaines comme la santé, l’espérance de vie, la vie quotidienne, le confort, la communication entre les hommes, y compris entre des peuples qui s’ignoraient et se percevaient comme des ennemis sans motif, mais faute de se connaître, la domination de la nature au profit de l’humanité dès lors qu’elle est elle-même maîtrisée démocratiquement par elle, etc. Je n’en finirais pas d’énumérer ces acquis positifs de la technique qui sont à la source d’un progrès humain évident dont Zemmour ne paraît guère avoir conscience. Son anti-progressisme est ici totalement réactionnaire, prisonnier d’une vision idyllique du passé, sans le moindre fondement. Se souvient-il seulement de Descartes affirmant, dans le Discours de la méthode, que les « progrès de la médecine valent toutes les leçons de sagesse » ? Et d’autre part, il est vrai qu’il y a des dangers ou des conséquences humaines  néfastes de la technique portée à l’absolu : non seulement dans le domaine de la nature, mais aussi dans des domaines spécifiquement humains comme celui de la procréation et de la parentalité, où je partage ses inquiétudes.  Mais ils exigent qu’on en voit la source réelle (j’y ai déjà fait allusion) : non la technique en tant que telle, mais l’usage qu’en fait le système capitaliste à son seul profit ou encore, il faut le dire comme lui, la dégradation éthique ou morale des êtres humains, dont le capitalisme, à travers de multiples médiations, est encore une fois responsable. Sait-on que la PMA ou la GPA sont aussi une source de profit, fût-ce au bénéfice des  pauvres ? Et puis, face à cela, pourquoi ne songe-t-il pas un seul instant à la décroissance (dont Paul Ariès est un bon représentant), laquelle est une croissance sélective qui ne révoque pas intrinsèquement la technique mais l’arrête quand, d’une manière ou d’une autre elle nuit à l’être humain ? Quant aux  mœurs  dans le domaine sexuel, rien ne justifie sa défense de l’hétérosexualité, accolée du qualificatif de « catholique », ni sa condamnation de la liberté sexuelle : point n’est besoin  ici, du moindre argument rationnel : c’est une position inique, sinon inhumaine et  d’un autre âge, qui frise le racisme dans l’ordre de la sexualité : à bas la « race » des homosexuels, hommes ou femmes !

3 Reste la question la plus délicate à traiter : sa position face à l’immigration, alors que des  attitudes diverses et parfois contestables, à gauche, s’expriment de façon irresponsable, voire moralement contestable devant la question religieuse, je le dis franchement, quitte à susciter l’ire de contradicteurs éventuels. Je m’explique. L’immigration aujourd’hui est un véritable problème car, d’abord et contrairement à ce que je lis, elle n’est pas comparable à celle que nous avons connue autrefois avec l’arrivée en France de polonais, de hongrois, d’italiens ou de portugais, sans compter les habitants de pays ou régions francophones (Afrique, Vietnam, etc.) : elle était bien moins massive et les migrants, la plupart du temps, s’intégraient à la culture française et étaient intégrés socialement par notre pays, fût-ce d’une manière insuffisante, car nous avions les moyens de les accueillir économiquement, à peu près en tout cas. L’immigration musulmane est d’un tout autre ordre et Zemmour joue malheureusement sur du velours et peut susciter ou tout simplement alimenter et exacerber alors des affects hostiles (qui existent déjà) dans les quartiers populaires ou sévit non seulement la pauvreté mais la misère. D’autant plus que ces nouveaux émigrés ne veulent pas renoncer à leur identité religieuse, voire la renforcent… alors même que les interdits dont elle est porteuse sont refusés de plus en plus dans leur pays d’origine et que, par ailleurs, ils contredisent la loi républicaine de la France, dans le rapport homme/femme par exemple. Car il faut avoir le courage de le penser et de le dire, face à la démission invraisemblable de la gauche dans ce domaine et que je ne comprends pas, voire qui me désespère, même si c’est par électoralisme à courte vue : la religion musulmane prise à la lettre et que je connais pour avoir lu et étudié le Coran dans le détail (et écrit sur lui), est une religion fondamentalement réactionnaire et détestable, dans son fond doctrinal et les pratiques qu’il commande, qu’aucun progressiste (tant pis pour l’anti-progressisme de Zemmour) ne peut honnêtement et de bonne foi accepter. Je ne démontre  pas ce que j’ai déjà dit ici ou dans mon livre.

Est-ce donner raison à Zemmour ? Pas vraiment car son hostilité idéologique à l’Islam (justifiée, je le répète) se transforme aussitôt en une haine fantasmatique mais réelle à l’encontre des musulmans, qui frise le racisme anti-arabe, s’exprimant dans des termes inadmissibles et débouchant sur le fantasme, tiré de sa lecture  de Renaud Camus, du « grand remplacement », d’une « colonisation » musulmane menaçante que seule une minorité (mais une minorité tout de même) envisage politiquement (mais dont il faut cependant avoir aussi conscience). Mais surtout, ce qui est grave dans les imprécations de Zemmour, ce sont les graves insuffisances humaines de ses solutions. D’abord, s’il faut  contrôler davantage l’immigration dans un pays qui est déjà au bord de l’implosion du fait de sa politique économique néo-libérale, encore faut-il assurer des conditions vie honorables aux immigrés, à tous points de vue et au même titre que ceux qu’on accorde tant bien que mal aux français – y compris au niveau du droit de vote aux municipales dans un premier temps, qui faciliterait leur intégration. D’autre part, il faut lancer une politique éducative ambitieuse et laïque à leur égard, ce qui faciliterait leur évolution vers une approche critique et humaniste de leurs croyances religieuses, qui ne sont pas acceptables telles qu’elles (bien des intellectuels progressistes d’origine musulmane sont sur cette position, comme Adonis, feu Meddeb, Zineb  et d’autres), Enfin, il faut cesser d’y voir une « race » opposée à la race blanche ou à « l’homme blanc », ce qui n’a pas de sens et renforce chez eux leur affirmation, elle aussi fallacieuse, de la « race musulmane » qu’ils défendent parfois. Dernier point : toutes ces propositions doivent être situées dans une vision critique de notre monde et des Etats musulmans en guerre entre eux ou avec leurs minorités religieuses, Etats plus ou moins dictatoriaux que l’on soutient honteusement pour des raisons économique (voir nos rapports avec l’Arabie saoudite).. Au bout de cet horizon critique il y  a une solution que je soutiens et ai soutenu dans le passé, même si elle n’est plus trop en vogue : celle du co-développement : il faut aider les pays d’où viennent ces migrants, économiques plus que politiques, à se développer, ce qui pourrait tarir à terme le besoin d’émigrer, avec tous les dangers et les victimes qu’ils suscite, y compris la perte d’identité culturelle.

Voilà tout ce qui manque à la réflexion de Zemmour, malgré son talent et sa culture – culture qui ne lui sert apparemment à rien, sauf à enfumer un peu plus ses auditeurs naïfs. C’est en quoi ou pourquoi il constitue un danger qu’il faut affronter de face et intelligemment.

                                                 Yvon Quiniou

 

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