Marcel Conche: quand le grand âge n'altère pas l'intelligence

Marcel Conche est étonnant: Malgré son âge avancé, il nous offre une rétrospective des moments forts qui ont marqué sa vie d'homme mais, tout autant, de philosophe. C'est ainsi que dans son dernier livre, il nous offre des réflexions épatantes sur le monde et l'homme, mais aussi des remarques sur l'amitié, l'amour ou la politique, à la fois généreuses et lucides. Un grand esprit!

                       Marcel Conche : quand le grand âge n’altère pas l’intelligence 

Décidément, M. Conche nous étonnera toujours. Alors que son âge (96 ans) le rapproche de l’échéance finale, il nous livre, dans Regard(s) sur le passé, une rétrospective, fragmentée mais étonnante de lucidité et de sensibilité, sur divers moments de sa vie qui lui restent en mémoire et qui les sauve du néant par l’écriture. Aspects douloureux de son enfance liés à la mort de sa mère qu’il n’a pas connue, créant une béance en lui, inguérissable, si tant est, comme il le dit, que l’amour réciproque de la mère et de l’enfant constitue le plus grand amour qui soit. Mais il y a aussi les conditions matérielles de vie difficiles d’un fils de paysan en Corrèze, qui ne l’empêchèrent pas de réussir brillamment à l’Ecole normale d’instituteurs, puis, après et grâce à ses sentiments amoureux pour son enseignante de français qui devient sa femme, de s’orienter vers la philosophie, avec un succès tel que, après l’agrégation et un poste à l’Université de Lille, il devient le titulaire de la chaire de métaphysique à la Sorbonne, devenant un grand spécialiste de la philosophie grecque et, en suite, de Montaigne.

Mais ce qui est tout aussi important est le philosophe qu’il fut aussi, ce qui n’est pas le cas de tous les professeurs d’Université, trop souvent enfermés dans leur rapport érudit, et fût-il remarquable, à l’histoire de la philosophie, devenant des spécialistes de la pensée des autres. Il assume ce second aspect de sa personnalité, s’en dit fier et heureux, tant pour lui le bonheur est lié à la création intellectuelle et à l’ambition qu’elle active, en dehors de laquelle il a tendance à s’ennuyer… au point de ne pas aimer les voyages ! Mais cette ambition sera née chez lui très tôt dans sa jeunesse quand, marchant sur une route de campagne, il se demanda si elle continuait après le tournant qu’il apercevait au loin, ce qui lui suggéra l’idée de l’infini, qui se retrouvera ensuite au cœur de son œuvre. D’où une vocation précoce et indéracinable, qui, par le commerce des idées, lui fit côtoyer, dit-il, l’éternité du vrai et échapper à l’obsession douloureuse de la mort, même si, parallèlement, il affirma que la philosophie devait l’affronter, mais sur un plan intellectuel. L’un des intérêts de ce livre, clair comme de l’eau de roche, est donc de faire parler le philosophe comme si son état physique déficient (il ne voit plus que d’un œil et se déplace difficilement) ne portait pas atteinte à son intelligence des choses, homme compris. D’où de nombreuses réflexions qui retiendront ceux qui ne l’on pas lu dans le détail ou qui les rappelleront aux autres avec plaisir : la vérité du sensible et de ses apparences, l’infinité de la Nature, distinguée de l’indéfinité des éléments qui la composent, sa critique de Sartre (qu’il apprécie par ailleurs) chez qui la nature est absente, la notion de monde « fini » lié à tel ou tel être vivant et distingué de l’Univers infini et celle de la Nature elle-même qui peut contenir plusieurs univers. L’absence de Dieu  s’ensuit et par conséquent un athéisme radical mais serein, accompagné d’une critique philosophique de la religion considérée comme une illusion véhiculant des croyances fausses et culpabilisantes comme celles du mal et du péché originel, et qui dévalorisent la vie. A quoi s’ajoute chez lui, pour motiver en profondeur son refus de l’idée de dieu, le constat de la souffrance des enfants, qui constitue un « mal absolu » incompatible avec l’hypothèse d’un Dieu à la fois puissant et bon. Son athéisme est donc aussi, sinon surtout, axiologique.

Cependant il y a aussi le moraliste qui se rappelle à nous, avec toute son acuité.  Il parle alors de l’amour et de l’amitié, séparant clairement les deux en raison de la présence ou non du désir, tout en intégrant la seconde dans le premier quand l’amour est véritable et se distingue d’une simple affection. Et il multiplie justement les distinctions comme celle de la patience et du courage face à l’adversité, ou encore celle de la liberté et de la volonté, seule la volonté éclairée par la raison nous faisant échapper à une liberté débridée qui peut mal faire. Dans le même registre, il y a cette notation d’une grande subtilité qui lui fait remarquer que le bonheur a besoin de la réflexion : c’est elle qui en nous indiquant ce que les autres n’ont pas, comme nous, nous fait prendre conscience que nous sommes heureux. Ce que je confirme en ajoutant que, par opposition, le malheur s’apparaît d’emblée à lui-même : nous en sommes tout de suite conscients, hélas ! Mais cette méditation d’ensemble serait incomplète si Conche n’intervenait pas aussi dans le domaine politique : contre le racisme, l’antisémitisme, la souffrance sociale, pour les Droits de l’homme et, du coup, l’aveu implicite de ses convictions communistes, même s’il se refuse à les proclamer haut et fort (il a été membre du PC un temps dans sa jeunesse). Bref, c’est un philosophe progressiste et humaniste, qui ne sépare pas la morale (qu’il a réhabilitée dans un grand ouvrage) et la politique et qui  institue la première en base de son progressisme, contre une espèce de nihilisme moral en vogue ces temps-ci qui transforme cette dernière en gestion économique et cynique du désordre social.

Enfin, on ne saurait oublier tout ce que sa personnalité et donc son itinéraire de vie et ses idées, pour un part, doivent à son affectivité. C’est un être sensible, attaché à l’amitié masculine ou féminine et frôlant l’amitié amoureuse dans ce dernier cas. Il parle ainsi de la femme et de sa beauté avec beaucoup de finesse – la beauté faisant un tout selon lui, et il rend constamment un hommage à sa femme, même si son rapport à elle fut parfois compliqué. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les quelques chapitres où il fait état méticuleusement des événements, parfois minuscules, où ses états affectifs ont été en jeu. Ce n’est pas une complaisance à soi, mais le témoignage du prix qu’il accordait à ses relations amicales qui y étaient impliquées. Comme quoi l’intelligence de l’esprit n’est pas incompatible avec le poids du cœur ! En témoigne aussi l’intérêt qu’il porte à la poésie, dont je ne connaissais pas l’importance et que je laisse le lecteur découvrir.

                                                            Yvon Quiniou

 

Marcel Conche,  Regard(s) sur le passé, HD, Essais.

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