Le christianisme à l'origine de la laïcité?

Dans son livre sur le "moment catholique", J.-L. Marion prétend nous démontrer que l'idée de séparation des Eglises et de l'Etat, qui définit la laïcité, aurait son fondement dans le christianisme tel qu'il l'imagine. Il oublie son histoire effective qui en a fait le premier adversaire intellectuel de celle-ci, avec tous ses méfaits pratiques. Il alimente ainsi un nouvel obscurantisme.

                                     Le christianisme à l’origine de la laïcité ?

Je reviens une dernière fois sur le cas intellectuel que constitue J.-L Marion, auquel j’ai déjà consacré un billet concernant son livre Pour une brève apologie du moment catholique (Grasset), mais en oubliant un aspect important de sa réflexion (2ème partie du livre) : la laïcité aurait son fondement dans le christianisme et elle en serait donc historiquement le produit. Pour comprendre ce propos, il faut le dire, étonnant, il convient d’entrer dans le cheminement complexe de son raisonnement. Il part d’abord de l’idée, exacte, que la loi de 1905, ne se prononce pas le mot et se contente de proclamer la séparation  des Eglises et de l’Etat. D’où  le besoin selon lui d’en donner une définition rigoureuse, capable de nous faire comprendre la nécessité de cette séparation et de la justifier, en droit en quelque sorte.

Il va le faire d’une manière érudite, sans conteste, mais totalement partiale, sinon historiquement malhonnête. D’abord en précisant que le mot « laïc » remonte à la plus lointaine antiquité et s’appliquait au peuple (= laos) dans son existence profane et non marquée par une appartenance religieuse officielle – ce qu’on retrouvera dans la notion de « laïc » désignant par contre un croyant qui n’appartient pas au clergé tout en se mettant à son service. Ensuite, et surtout (car le rappel précédent n’est pas très important sur le fond), en insistant sur une idée essentielle, selon lui, par rapport au christianisme et théorisée par la théologie : la séparation, précisément, que la Bible proclamerait d’emblée entre l’autorité divine ou spirituelle et l’autorité politique ou temporelle, de façon à ce que, toujours selon lui, on ne puisse sacraliser tel ou tel pouvoir politique, ce qui le transformerait très vite en pouvoir tyrannique ou totalitaire – ce qui se résume dans la fameuse formule : « Rends à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». D’où cette affirmation péremptoire qu’on ne peut évoquer le concept de « laïcité » sans « reconnaître l’origine théologique, l’origine chrétienne de la laïcité » (p. 63), précédée de cette autre affirmation exaltée : « On pourrait (…) réécrire l’histoire du christianisme comme un effort endurant, parfois héroïque et baigné de sang, pour maintenir la séparation ». On croit rêver tant, par-delà le propos théologique qu’il faudrait vérifier dans le détail, cette double idée est en contradiction totale avec l’histoire réelle du christianisme, que Marion connaît bien pourtant, mais qu’il déforme ou occulte par esprit partisan ! Plus : d’une manière qui est scandaleuse moralement si l’on se rappelle un peu cette histoire « baignée de sang » effectivement, mais pas du côté qu’il indique.

Pour démontrer la faiblesse de cette réflexion et, à nouveau, mettre en évidence le plan imaginaire ou fantasmatique sur lequel elle se situe, il me suffira d’énoncer seulement et à la suite quelques faits historiques dont la vérité saute aux yeux de tout esprit rationnel et objectif:

1 La laïcité, définie donc par la « séparation », a rencontré une résistance farouche de l’Eglise catholique (en particulier) et de ses partisans en France, à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème : ils n’en voulaient pas.  

 2 Le fait que les pays où cette séparation existe et où la laïcité est admise et respectée soient des pays où le christianisme est vivant, vaut pour « aujourd’hui », comme il l’indique au passage sans insister (p. 63).

3 Avant, c’est exactement l’inverse qui s’est produit pour l’essentiel. Et quand, comme en Angleterre, un pluralisme religieux existait, il excluait le droit à l’incroyance (voir Hume dans ses écrits politiques).

4 Du coup et indépendamment des guerres que les religions se sont faites entre elles, du fait de leur fanatisme et avec l’aide d’un Etat doté d’une orientation religieuse officielle, il faut rappeler l’invraisemblable guerre que les religions, appuyées par ce type d’Etat toujours, ont mené contre les incroyants ou les athées. L’hostilité qui s’est alors manifestée très longtemps n’a pas été  moindre que celle que l’on rencontre dans l’islam et j’ai presque honte de la mettre en lumière tant cela devrait faire partie du sens commun désormais, lequel devrait être alimenté éventuellement par un enseignement critique et non apologétique du fait religieux. Au premier plan de cette hostilité il y a eu une impitoyable condamnation non seulement de l’incroyance, mais des avancées théoriques de la science pour autant qu’elles contredisaient les dogmes chrétiens portant sur le monde que cette science étudie : la genèse divine des espèces, leur fixité ensuite, la transcendance spirituelle de l’homme. Or, ce qui est terrible et que Marion à aucun moment n’évoque, c’est la double nature de cette condamnation, qui s’est apparentée à une vraie répression, de la connaissance scientifique et de la raison humaine. Intellectuelle donc et d’abord, la religion (catholique ici) confiant l’autorité intellectuelle (et pas seulement politique) à Dieu seul et niant donc la liberté de conscience et d’intelligence de l’homme : où est la laïcité ici, entendue comme liberté de pensée ? Seul Dieu possèderait cette autorité théorique souveraine, excluant le pouvoir profane de l’intelligence humaine, répète à l’envi Marion sans sourciller un instant ! Que cette interdiction vienne d’un Etat ou d’un appareil d’Eglise qui lui est lié  ne change rien à l’affaire : c’est la liberté individuelle qui est refusée,  ce qui a fait du catholicisme une forme particulièrement dure de totalitarisme anti-laïque. Exemples : le refus du géocentrisme de Galilée, de la théorie de l’évolution de Darwin longtemps, la récusation du matérialisme qui s’ensuit, la suspicion à l’égard de Freud, etc. Sait-on, pour changer de religion, qu’en Turquie tout récemment on vient d’interdire radicalement l’enseignement de Darwin ? Ou tout simplement, pour revenir au christianisme, sait-on que le créationnisme se trouve parfois légitimé dans tel ou tel pays occidental ? Ensuite, il y a la forme pratique très dure, pour le moins, qu’a prise cette répression qui ne fut pas qu’intellectuelle : Giordano Bruno brûlé en place de Rome pour cause d’hérésie, Galilée mis à la question et condamné à résidence, etc. A quoi s’ajoutent, plus tard : les interdictions de carrière pour ceux qui professaient une vision athée du monde comme Feuerbach, Bruno Bauer, Marx, et même l’interdiction de l’enseignement du matérialisme dans les lycées sous Victor Cousin au 19ème siècle, avec un programme officiel de philosophie dans les lycées se terminant par « Nos devoirs envers la famille, la patrie et Dieu » ; plus récemment, il y a toutes les avanies universitaires que dut subir Bertrand Russell, le plus grand philosophe du 20ème siècle, en raison de ses positions irréligieuses et ce dans des sociétés éminemment chrétiennes comme l’Angleterre ou les Etats-Unis (voir son admirable Autobiographie, Les Belles Lettres). Question : comment J.-L. Marion peut-il passer tous ces faits sous silence ? Aveuglement ? Mensonge hypocrite ? Stratégie idéologique ? Cela n’est  pas digne d’un philosophe d’aujourd’hui, même chrétien.

5 Quant à affirmer que cette séparation « chrétienne » empêcherait la sacralisation du pouvoir politique en transférant le sacré hors du monde, là aussi c’est oublier ce qui s’est passé en fait un peu partout et que j’ai rappelé dans le précédent billet: la collusion de la religion et des pouvoirs politiques en place (et souvent les pires), dont Spinoza, déjà, avait dénoncé l’effet pervers, les homme se battant alors « pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut »  et, j’ajoute, comme s’il s’agissait de leur « liberté » d’enfants de Dieu.

6 S’ensuit une déclaration proprement ahurissante, à savoir que dans les pays non chrétiens « l’athéisme personnel devient impensable et impraticable, sinon dans la clandestinité et la marginalité » (p. 64). Où a-t-il vu cela ? D’autant que, parallèlement, il reproche aux ex-régimes de type soviétique d’avoir imposé un athéisme officiel ! Où est ici la cohérence ? A quoi on ajoutera une critique de la « religion civile » que Rousseau préconise à la fin du Contrat social, religion naturelle ou non révélée et qui s’accompagne chez lui de  l’idée que les chrétiens sont de mauvais citoyens de par leurs querelles permanentes. Avec le reproche supplémentaire suivant, que formule Marion : une société fondée sur un « contrat » horizontal, immanent et inter-humain », érigerait le contrat ou la laïcité en nouveau monothéisme, « le premier monothéisme sans Dieu, le plus abstrait donc le plus dangereux » (p. 66) !

7 Le marxisme est alors attaqué parce qu’il transformerait l’athéisme en religion d’Etat, qui serait aussi une religion de l’Etat. S’il a en vue ce qui s’est passé dans les pays dit « socialistes » ou « communistes », il a parfaitement raison. Sauf qu’ils n’étaient ni communistes, ni même socialistes au sens où Marx l’entendait. Et je rappelle que la critique de l’aliénation religieuse chez lui excluait toute répression étatique du phénomène religieux et toute atteinte aux croyants ! C’est que Marx était précisément laïque ! Il comptait seulement sur le progrès historique pour faire dépérir le besoin religieux, mais sans complaisance particulière à son égard : la dénonciation de la religion était pour lui justifiée, mais elle respectait fondamentalement la liberté de croyance.

7 Dernier point dans cet inventaire à la Prévert (si j’ose dire), la critique justement du rôle de l’Etat dans le combat laïque (p. 70-82). Non qu’il récuse l’exigence absolue de sa neutralité liée à la « séparation » (heureusement !), mais parce qu’il commence par soutenir que la réussite du combat contre l’islam dans ce qu’il a de totalitaire ( qualificatif exact, que je  que je fais mien) ne relève pas de l’Etat lui-même, mais de la reviviscence des autres religions, la catholique en premier, donc d’un renouveau « des ressources d’abord spirituelles », avec cette exhortation : « Que les catholiques retournent à la messe le dimanche ! », propos dont on appréciera la profondeur théorique ! Et propos qu’il élargit aux religions autres que la catholique, demandant à l’Etat non de les appréhender d’une manière critique (au sens de l’esprit critique) pour en limiter les formes d’intolérance mutuelle, mais de les considérer au contraire des « alliés » et non des « menaces »  (p. 74). Des alliés ? Mais où est alors la « séparation » que Marion ne cesse d’exiger ? Il la revendique quand cela l’arrange, sinon il en atténue l’exigence de principe et se replie sur une vision communautariste de la laïcité plus ou moins stimulée par l’Etat. Et tout cela en référence à un christianisme idéal mais, je répète, imaginaire !

 

Bref et pour conclure : je suis assez effaré de voir à quel point ce livre n’a pas reçu le moindre commentaire critique et, au contraire, n’a suscité que des éloges : il a été applaudi par Le Figaro (bien évidemment), Le Point (normalement), et Le Monde (assez curieusement). Comme si l’obscurantisme anti-laïque, décidément, gagnait de plus en plus du terrain en France, comme en Europe et dans le monde, d’ailleurs. Attention : danger !  

                                               Yvon Quiniou                                                                                         

 

NB : Marianne lui a aussi consacré un article (bref, il est vrai) très positif. Ce qui me paraît difficilement compréhensible vu la ligne laïque intransigeante et courageuse qui est la sienne, que je partage totalement et qui est unique dans le paysage journalistique français.

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