Actualité de la pensée de Marx

L'actualité de la pensée de Marx se vérifie par la justesse théorique de ses concepts pour analyser le capitalisme, que personne n'a su réfuter, comme celui d'exploitation. Mais c'est aussi un grand théoricien de la macro-histoire, sauf qu'il a cru que le communisme en était la fin inéluctable. Il faut se contenter d'en faire un projet possible, porté par des valeurs morales incontestables.

                                                         Actualité de la pensée de Marx

Mediapart ayant décidé de traiter ce thème et bien que l’ayant déjà abordé ici, mais assez longuement, j’y reviens en quelques points que tout je ce que j’ai écris à ce sujet (depuis Problèmes du matérialisme) m’autorise à formuler, en allant à l’essentiel.

1 Marx est l’analyste scientifique, dans Le Capital, du mode de production capitaliste, dans le cadre d’une approche  théorico-critique unique en son genre et dont les concepts demeurent toujours valables : propriété privée de l’économie, exploitation de la force de travail des prolétaires au sens ou il l’entendait (ceux qui contribuent directement ou indirectement à la production des richesses dans le cadre de la grande industrie), donc extorsion ou « vol » de la plus-value, pourtant créée par eux, salaires dérisoires permettant seulement la reproduction de la force de travail, conditions de travail misérables ou difficiles, vie aliénée hors du travail, etc. Personne, je dis bien personne dans le monde scientifique, y compris J. Schumpeter qui était pourtant hostile aux idées communistes, n’a été capable de les récuser, d’en démontrer la fausseté.

2 La seule chose qu’on peut dire cependant et qu’il faut admettre, est que les formes concrètes de cette exploitation ont évolué depuis le 19ème siècle, du fait des progrès techniques et des progrès sociaux que la lutte de classe syndicale et politique a imposés au capitalisme : rares en effet sont ces conquêtes sociales (sécurité sociale, congés payés, éducation et santé pour tous, augmentation des salaires, etc.) qui sont venues spontanément de celui-ci et qui auraient répondu à sa logique économique propre ! Et, en plus, la menace, fût-elle fantasmée du « communisme » soviétique au 20ème siècle, a contraint le capitalisme international à faire des concessions à ses classes ouvrières respectives pour éviter le risque d’une « révolution », toujours possible.

Sauf que la chute du système soviétique a déclenché une vague néo-libérale un peu partout, avec un appauvrissement inédit des classes populaires et des classes moyennes et une aggravation des inégalités à la fois ahurissante et scandaleuse dans tout le monde occidental et même ailleurs. D’où cette idée forte qui fait son chemin dans les esprits : les analyses de Marx redeviennent actuelles et même un critique de cinéma comme Jacques Mandelbaum l’a souligné après avoir vu le film Le jeunes Karl Marx ; et il a même ajouté qu’elles posent à nouveau la question d’un futur post-capitaliste pour nous, ici et maintenant (je le cite… en l’approuvant !). C’est dire que l’antagonisme des classes, dans leurs intérêts économiques spécifiques tel qu’il l’a mis en avant, demeure, même s’il s’est complexifié

3  Mais il y a un autre Marx, tout aussi important et que l’on a tendance à négliger : le penseur de la macro-histoire, qui analyse donc la succession des types de société depuis l’Antiquité jusqu’à à nos jours (pour faire vite) et donc la succession des modes de production en son sein. Il le fait sur un base strictement matérialiste, partant de l’évolution des forces productives et des rapports sociaux de production qu’elle déterminent et sans exclure du tout  le poids d’autres facteurs comme le rôle de l’idéologie. Par contre, il est vrai que, même s’il s’est intéressé prioritairement (mais pas seulement) à l’histoire occidentale, il développe ici une vision déterministe du développement historique. On n’a pas à la contester dogmatiquement et a priori, car le déterminisme est le prix à payer si l’on veut comprendre la réalité dans tous les domaines, donc aussi dans le domaine de l’humain et de l’histoire. Non, ce qui fait problème ce sont deux choses :1 Le durcissement qu’il fait subir à ce déterminisme en se laissant influencer par une dialectique inspirée de Hegel, au point de verser dans une espèce de nécessitarisme, voire de téléologie qui orienterait l’histoire vers une fin heureuse (comme chez Hegel). 2 D’où aussi la thèse que le mode de production capitaliste est destiné à dépérir du fait de ses contradictions internes, donc à s’effondrer inévitablement (le terme est chez lui, dans le Manifeste). Or, c’est là selon moi (mais je peux me tromper), confondre un souhait ou un désir avec une prédiction ou une prévision qui se veut scientifique, donc projeter le souhait ou le désir sur le réel lui-même, sans en avoir conscience : c’est ce que Freud appelait une illusion, laquelle ajoutait-il subtilement, n’est pas nécessairement une erreur, mais risque fort de l’être (voir L’avenir d’une illusion).

4 C’est sur la base de ces présupposés théoriques préalables (et il y en aurait d’autres touchant à l’anthropologie, c’est-à-dire à la nature humaine et à sa face négative éventuelle) qu’un débat sérieux sur l’actualité de Marx peut et doit avoir lieu. Présupposés auxquels j’en ajouterai pourtant deux autres, tout aussi décisifs. D’abord, l’idée que le projet politique ou pratique de Marx – lequel n’est pas seulement et ne s’est jamais voulu seulement un théoricien – ne saurait se laisser déduire de sa seule analyse scientifique de la société capitaliste, comme toute une doxa marxiste, en l’occurrence « marxiste-léniniste », l’a prétendu. Il s’agit d’une option normative, comme toute option politique, qui engage donc des valeurs, en l’occurrence d’abord des valeurs morales fondées sur le respect de l’humain dans toutes les dimensions de son existence et donc, d’abord, dans son existence sociale. Celles-ci ont leur autonomie, fondée sur la raison humaine que l’évolution, naturelle puis historique, a su faire progressivement émerger. Marx est donc un grand humaniste pratique dont les valeurs, y compris dans le domaine de l’épanouissement de l’individualité humaine, n’ont pas pris une ride et sont rigoureusement impératives : nous devons y souscrire ! On est alors à l’opposé du cynisme et de l’amoralisme qui dominent lamentablement aujourd’hui dans la majorité de la classe politique, où l'on ne se sent guère de d'obligations à l'égard des autres.

Ensuite, dernier présupposé que je répète régulièrement mais dont la répétition n’a guère d’effet sur la droite et nombre d’observateurs politiques : le communisme n’a pas grand-chose, sinon rien, à voir avec ce qui s‘est fait dans  le système soviétique. Marx ne le pensait possible (sinon nécessaire) que sur la base du capitalisme développé (voir plus haut) et sous une forme démocratique. Les régimes de type soviétique issus de la révolution d’Octobre nous en ont offert une illustration directement contraire. Tant que ce contresens habitera les consciences, le pessimisme demeurera en qui concerne un éventuel communisme ou socialisme à venir, alors que tous les sondages le montrent : en France tout au moins, la grande majorité de la population est hostile au capitalisme… parce qu’elle en souffre ! Mais elle n’y voit pas d’alternative attractive ou crédible, du fait de ce contresens désastreux que les médias ne cessent de répandre !

Conséquence ou conclusion : le communisme (ou le socialisme à nouveau) n’est certainement pas inévitable ou assuré : il doit être construit par les hommes, il relève de leur pratique éclairée par l’analyse socio-économique. Par contre, il est parfaitement possible à partir des conditions d’une société capitaliste développée comme la nôtre et telle que Marx en a analysé la structure profonde. Et en plus, non seulement il est souhaitable – les  hommes y ont concrètement intérêt et y gagneraient en bonheur – ,mais en plus il est moralement exigible, même si Marx a eu tendance à négliger cette dimension de son projet, craignant de verser dans un moralisme impuissant.

                                                                  Yvon Quiniou

NB : Je me permets de signaler que la lecture récente de J. Dewey et de B. Russell, auteurs postérieurs  à Marx,  m’a confirmé pleinement dans cette vision à la fois réaliste et normative du « communisme ». Voir mon prochain livre à paraître chez Kimé en septembre : Nouvelles approches matérialistes de la morale. Hume, Rousseau, Dewey, Russell, Marx, Gramsci.

 

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