L'Eglise catholique et l'extrême-droite

Ce qui se passe au Brésil est catastrophique: non seulement un homme d'extrême-droite, sinon fascisant, risque de devenir président, mais l'Eglise catholique se reconnaît publiquement dans ses valeurs comme l'opposition à l'avortement, sa vision de la famille et du libéralisme, son homophobie ou sa défense de "l'école libre". Attention, danger pour tout le monde car la religion revient!

                                L’Eglise catholique et l’extrême-droite

Qu'on le veuille ou non, et quitte à me faire traiter de sectaire, une évidence s’impose de plus en plus : l’Eglise catholique est en train de virer à droite et de retrouver ses vieux démons réactionnaires d’antan, comme le prouve ce qui se passe dans des pays comme la Pologne et la Hongrie et, désormais, au Brésil dont je vais parler.

Mais d’abord je voudrais rappeler que, dans ma vie d’intellectuel engagé fortement à gauche, j’ai connu une époque (disons les années 1970) où la CFTC avait donné naissance à la CFDT qui abandonnait toute référence religieuse dans l’action syndicale, où il y avait des prêtres-ouvriers soutenant les combats de la classe ouvrière et où une « théologie de la libération » existait en Amérique latine, privilégiant l’horizontalité du Christ et son ouverture au peuple des pauvres contre le rapport individuel, égoïste et vertical à un Dieu transcendant, enfin une époque où l’Eglise reconnaissait le droit à un chrétien de se dire socialiste au nom de son christianisme ! Et tout récemment, j’ai eu l’occasion d’assister à l’hommage rendu à un grand médecin de ma ville, longtemps adjoint au maire dans une municipalité d’Union de la gauche et leader local autrefois du PSU, dans le département le plus catholique et le plus à droite de France, la Vendée, et capable d’assumer son rapport au christianisme dans son engagement dans les termes suivants, que je trouve parfaits : « Ce n’est pas à cause du christianisme que je suis socialiste ; être socialiste c’est ma manière à moi d’être chrétien » soutenait-il. Combien de chrétiens peuvent penser et dire cela aujourd’hui quand on sait que la doctrine sociale officielle de l’Eglise est favorable au libéralisme économique ? Combien de chrétiens oseraient affirmer que être socialiste (ou communiste), c’est une manière pour eux d’être chrétiens ?

Mais il y a pire : ce qui se passe donc et va se passer au Brésil. On assiste à un mouvement massif de l’Eglise officielle, en consonance avec les Evangélistes, très nombreux et actifs dans ce pays, qui tend à soutenir à l’élection présidentielle un candidat non seulement de droite mais d’extrême-droite, voire fascisant (il manifeste  une sympathie rétrospective pour Pinochet !), homophobe, prêtant attention au refus du mariage pour tous haï par les Evangélistes et, plus largement, perçu comme « étant le seul à défendre les valeurs de l’Eglise » (propos d’un brésilienne pauvre et désemparée qui va voter pour lui ). Plus précisément encore, un député, prêtre et traditionaliste, a avoué sans le moindre scrupule : « Il y a unanimité sur le fait que Bolsonaro (le candidat en question – Y. Q.) est le seul candidat de la vie, de la famille et de l’économie libérale, de l’école libre et contre la théorie du genre. Questions impertinentes, mais qu’il faut absolument poser : 1 Quelle « vie » quand on sait que le refus de l’avortement peut tuer une mère ou vouer des enfants à une vie misérable dans les milieux défavorisés… et que la contraception existe qui pourrait empêcher cela ? 2 Quelle « famille » quand on connaît les pesanteurs et mêmes les injustices envers les femmes que comporte la famille traditionnelle d’inspiration religieuse ? 3 Quelle valeur de « l’économie libérale » si l’on a conscience des dégâts humains qu’elle produit partout et que paraissent oublier tous les futurs électeurs de ce candidat ? Ne serait-ce pas à l’Eglise de leur en faire prendre conscience et de rappeler qu’« il faut aimer son prochain comme soi-même  », donc aller vers le partage des richesses et l’appropriation sociale de la production ? 4 « L’« école libre » ? Mais ce terme est une imposture : partout elle est fréquentée en majeure partie par les enfants des classes aisées et dominantes et partout l’Eglise y impose, sous des formes diverses ou à des degrés divers, sa doctrine officielle, refusant de former l’esprit critique : cette école n’est pas libre mais liberticide, ayant été le soutien des pires dictatures du passé ! 5 Enfin la « théorie du genre » : je ne dis pas qu’il faut la soutenir inconditionnellement et a priori, mais qu’elle mérite un examen intellectuel libre (précisément) de façon à intégrer l’histoire ou la culture dans la compréhension du  façonnement de la sexualité humaine : c’est tout, mais c’est important si l’on veut éviter un aveuglement inverse.

Tout cela est grave car ce mouvement idéologique de masse rencontre de plus en plus d’équivalents dans le monde (voir aussi les Etats-Unis). Certes, on peut et on doit lui trouver des raisons objectives, liées aux conditions sociales et culturelles (ou idéologiques) que le capitalisme économique triomphant tend à imposer aux peuples du monde entier, France comprise, la religion redevenant clairement cet « opium du peuple » que Marx dénonçait en son temps. Mais cela n’empêche pas de rappeler la nécessité de fond de procéder une fois de plus à une critique idéologique, intellectuelle, morale et politique, des Eglises et des religions car la misère ou la pauvreté ne condamnent pas inéluctablement à croire subjectivement à ce qui, en réalité, entretient votre malheur, ni les Eglises à y collaborer, sciemment elles.

Nous devons donc  absolument retrouver l’esprit des Lumières et des penseurs qui leur ont succédé (Feuerbach, Marx donc, mais aussi Nietzsche et Freud) dans notre rapport aux idées dominantes et ne pas alimenter des croyances qui font désespérer de l’avenir sur le long terme. D’autant que, ici où là, on voit des embryons d’espoir apparaître : le retour de la pensée issue de Marx, par exemple, en France mais aussi aux Etats-Unis et en Angleterre, est réconfortant de ce point de vue. Ils peuvent nous entraîner à penser que le malheur n’est pas fatal, mais pour contribuer à l’éviter activement, il faut éclairer les esprits et non pas, comme je l’ai lu dans un journal citant un militant brésilien de gauche (mais croyant), se rapprocher « culturellement des pauvres »… propos que je trouve ahurissant ! « La critique des idées religieuses est la condition préliminaire de toute critique » disait au contraire et déjà le cher Karl, car elle est le préalable à tout projet d’émancipation humaine. Il ajoutait même, après en avoir fait la démonstration, impeccable implacable, que cette critique irréligieuse débouchait sur « l’impératif catégorique de renverser tous les rapports sociaux qui font de l’homme un être humilié, asservi, abandonné, méprisable ». Qui dit mieux ? Pas l’Eglise catholique en tout cas, qui a besoin du malheur humain pour vivre et survivre.

                                                                     Yvon Quiniou

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