Le bel hommage à Gérard Philipe, de Jérôme Garcin

Dans "Le dernier hiver du Cid", Jérôme Garcin nous livre un bel hommage à Gérard Philipe. Il combine le récit, d'une grande sensibilité, de son hospitalisation à cause d'un cancer dont il va mourir, le portrait de l'homme qu'il a été et l'évocation de sa vie d'acteur de cinéma et de théâtre, aux talents multiples. Vraiment, un hommage réussi, très bien écrit.

                                Le bel hommage à Gérard Philipe, de Jérôme  Garcin

 

Je ne connaissais pas l’écrivain Jérôme Garcin, seulement le talentueux animateur du Masque et la plume. Je le découvre ici en présence d’un livre d’hommage posthume à Gérard Philipe qui m’a à la fois ému, bouleversé et, si j’ose dire dans ce cas, ravi : Le dernier hiver du Cid.

Il n’était pas facile d’écrire un livre pareil qui joue sur deux registres, qu’il a su articuler finement : le récit au quotidien de son hospitalisation et de son retour chez lui, après la vaine tentative de le guérir d’un cancer qui le vouait à une mort proche, qu’on s’efforce de lui cacher, et en même temps l’évocation du grand acteur qu’il fut.

Le récit est en quelque sorte terrible pour le lecteur tant il y a d’empathie de la part du narrateur qui nous donne l’illusion d’être là, présent auprès d’un homme qui souffre, comme s’il s’agissait de son ami. Terrible parce qu’il nous fait entrer dans la conscience de l’acteur allongé et amaigri, en proie à sa souffrance malgré les médicaments, dormant mal et se laissant aller à de vagues rêveries où la douleur se mêle à des espoirs existentiels que l’on sait illusoires, mais que Garcin décrit avec une sensibilité et une élégance extrême. Mais cette dimension est atténuée (je ne dis pas supprimée) par la fluidité d’une écriture attentive et poétique, qui restitue le bref temps de vie à venir dans l’éclairage d’une lumière qui va et vient selon l’heure et qui lui permettra de contempler une dernière fois Paris, par la fenêtre de sa chambre une fois rentré chez lui. Et il y a aussi la présence de sa femme, Anne, d’une qualité humaine rare et dont on apprend le rôle décisif qu’elle eut dans sa vie d’acteur pour lui éviter d’être pris par ses succès considérables mais superficiels, et le recentrer sur des rôles ambitieux, à la hauteur de son immense talent. Ils furent pleinement complices et ce d’autant plus qu’elle lui offrit deux enfants dont ce récit nous montre à quel point Gérard leur était attaché et combien, réciproquement, ils l’adoraient. Cette humanité ne se manifestait pas seulement dans l’intimité : elle aura irrigué sa vie de citoyen engagé dans la perspective communiste comme dans le pacifisme, et capable de pardonner à son père, réfugié en Espagne, d’avoir été pro-nazi et franquiste. Elle aura aussi  soutenu son choix, auprès de Jean Vilar, de se vouer à un théâtre allant au devant du peuple et pas seulement destiné aux favorisés de la naissance et de la culture ou encore son combat syndical pour améliorer la vie des comédiens, quels qu’ils fussent.

Mais il y aussi l’évocation de sa vie d’acteur de théâtre et de cinéma, de ses amitiés successives avec ceux qui l’auront fait jouer et qui figurent parmi les grands du cinéma de l’époque : René Clair, Autant-Lara, Jacques Becker, René Clément en particulier, mais aussi et pour finir, si l’on peut dire, Bunuel pour son dernier film. Ce qui est émouvant dans cette  rétrospective, pour le cinéphile que j’ai été depuis mon adolescence (mais aussi pour tout lecteur, je suppose), ce sont les souvenirs admiratifs qui  me reviennent en mémoire, grâce ce livre, et qui remuent une part de mon passé : sa jeune présence dans Le diable au corps, le don Juan déprimé et las dans Monsieur Ripois, le médecin déboussolé et alcoolique dans La fièvre monte à El Pao, où on le voit être la risée d’une foule excitée parce qu’il demande à boire, scène qui vous laisse pantois et accablé. Ces films dramatiques qui m’ont surtout marqué, sur fond d’amour et de tristesse, ne doivent pas faire oublier son panache d’acteur de théâtre, dont j’ai pu entendre des éclats à la radio faute de pouvoir l’entendre directement sur scène, comme dans Le Cid. Sa capacité à incarner, ici, des être exaltés par leur vitalité et capables d’affronter le destin comme dans le théâtre grec, aura été l’autre face, lumineuse et davantage connue, de sa personnalité théâtrale. C’est pourtant l’autre qui est peut-être la plus marquante, comme si la douleur, entre autres, était aussi une lumière quand on la joue devant une caméra.

La fin du livre décrit la mort de Gérard Philipe, son enterrement à Ramatuelle, son havre de paix, et nous ressentons une émotion d’autant plus forte que, bien qu’annoncée, elle survient brutalement, laissant Anne pantoise, ainsi que tous ceux qui n’étaient pas au courant. Et l’émotion du lecteur est d’autant plus forte qu’il venait à peine de s’imaginer en famille dans cette montagne enneigée qu’il croyait revoir et qu’il aimait tant. Sans doute parce qu’elle reflétait cette pureté juvénile qui était au fond de lui et qui le caractériserait peut-être le mieux.. Ce fut, bien entendu, un évènement populaire touchant tous les milieux du fait de la grande variété de ses rôles d’acteur. Pourtant, Jérôme Garcin ne s’en tient pas là. Il préfère finir sur une note plus discrète en décrivant celui qui l’aura formé au théâtre, Georges Le Roy, et qui, dans son appartement, songe tout seul à cet acteur qu’il aurait aimé être ! Peut-être songe-t-il aussi à ce que Camus, cité dans ce livre, a pu dire, dans Le mythe de Sisyphe, de l’acteur en général, aux vies multiples et « dont la mort prématurée est irréparable ». Car « le temps vient où il faut mourir à la scène et au monde » et seule la mémoire littéraire peut nous en sauver.

                                                                      Yvon Quiniou 

Jérôme Garcin, Le dernier hiver du Cid, Gallimard, 198 pages.

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