"Gilets jaunes" et "gilets bruns"?

Le mouvement social actuel fait l'objet de dénigrements sans fondement sous le prétexte des exactions inadmissibles des casseurs. On voit ainsi une journaliste pourtant de qualité occulter sa dimension démocratique et sa revendication de davantage d'égalité sociale. C'est oublier toutes les causes qui, en amont, l'ont provoqué. Oui, c'est bien un "peuple" qui est colère!

                                          « Gilets jaunes » et « gilets bruns » ? 

Une journaliste que j’estime pour sa défense de la cause laïque et du féminisme – Caroline Fourest, pour la nommer – vient de déraper, à ma grande déception, dans un article de Marianne où elle reprend à son compte l’association insultante du mouvement des « gilets jaunes » et de l’extrême-droite incarnée par les « gilets bruns ».

Certes, il y  a eu et il y aura encore des débordements de violences qui sont inacceptables. Mais là n’est pas la question.  Car ces débordements ont toujours existé, malheureusement, dans les grands mouvements sociaux, quitte à être eux-mêmes alimentés, sans qu’on en  ait souvent conscience, par la police elle-même : a-t-on remarqué que parmi les « casseurs » arrêtés ne figurait aucun spécialiste de la casse organisée, de l’extrême-droite ou de l’extrême-gauche ? Passons. Ce qui est plus grave est de n’apprécier ce mouvement qu’à la lumière de ses excès dommageables, donc par le « petit bout de la lorgnette » et, surtout, de lui attribuer des significations essentiellement négatives, ce qui n’est pas dignes d’une journaliste politique sensée et informée. Son texte est donc un sottisier, une addition de jugements sans fondement. Je vais les présenter et, en les inversant, on aura la juste analyse de ce qu’est ce mouvement social plutôt extraordinaire, qui aura surpris tout le monde par sa soudaineté et son ampleur.

Il « tourne à l’insurrection antidémocratique » prétend-elle… alors qu’il est soutenu par, disons, 80/100 des français : c’est confondre la légalité et la légitimité, ce mouvement étant parfaitement légitime du point de vue de la norme de la démocratie (la majorité, et, ici, l’immense majorité). L’auteure force alors le trait en affirmant qu’« il ne mènera ni à plus d’égalité ni à plus de démocratie, mais à plus de tyrannie » : là, à nouveau, son aspect démocratique est nié, au minimum sous la forme d’un risque ou d’une menace, comme si notre actuel président n’incarnait pas déjà une absence de démocratie réelle, par son exercice solitaire et arrogant du pouvoir et, tout autant sa négation des pouvoirs intermédiaires, oubliant au surplus qu’il a été élu par un minorité d’électeurs potentiels (vu l’abstention) et au surplus par défaut : pour éviter Le Pen. Le risque de la tyrannie, lui, relève d’un fantasme personnel et haineux que je laisserai de côté. Quant à l’égalité, asséner que ce qui se passe ne contribuera pas à l’améliorer, c’est occulter totalement la signification profonde du mouvement des « gilets jaunes » : il revendique avant tout plus d’égalité dans une société qui est de plus en plus inégalitaire. Tout le monde le sait ou le constate : l’écart entre les riches et les non-riches s’accroît à un niveau qui est proprement scandaleux et, au surplus, ce phénomène s’accompagne d’une paupérisation absolue (comme on dit) des classes populaires et des couches moyennes, qui affecte au surplus un nombre croissant de pauvres ou de chômeurs qui ne peuvent vivre correctement. Et la modification considérable de l’ISF aura été la mesure la plus symbolique de la volonté de notre président de favoriser encore plus ceux « d’en haut ».

Il est vrai que nous avons un modèle social que tout le monde nous envie et dont on se sert pour dévaloriser le mouvement actuel, en comparant l’état de la France à celui d’autres pays. C’est oublier que ce modèle, issu de la Résistance (le programme du CNL, impulsé par des communistes), ne cesse d’être mis à mal dans de nombreux secteurs comme les services publics (santé, éducation nationale, poste, transports, etc.) et par les privatisations, rampantes ou non. A quoi s’ajoutent des atteintes à la démocratie syndicale initiées par le gouvernement Macron,  alors qu’elle est là, précisément, pour défendre l’égalité sociale et l’emploi. Certes, tout cela n’est pas neuf, la crise de 2008 étant passé par là. Mais il faut aller bien au-delà dans la recherche des causes, ce que notre journaliste ne fait pas, voire dénie : la mondialisation non heureuse mais malheureuse, au service d’une classe transnationale de riches capitalistes et, tout autant, une Europe qui la relaie au lieu de nous en protéger. A ce niveau la manière qu’elle a d’évoquer la présence d’« antieuropéens » dans la masse des manifestants et déguisés en « gilets jaunes », est choquante et irresponsable politiquement : c’est refuser de voir le réel, en l’occurrence l’Europe, non en elle-même mais telle qu’elle est : capitaliste dans sa fin et ses moyens.

Enfin et pour conclure cet exposé des injures ou des préjugés ici rapportés, il y a, sous le prétexte de l’action des casseurs, le refus d’y voir un mouvement populaire, et non poujadiste, et de conférer à ses acteurs le nom de « peuple ». Là c’est trop, et le vase, déjà plein, déborde. Oui, et malgré l’absence d’organisation, de clarté ou de cohérence globale dans les revendications et les objectifs, l’absence aussi d’une défense résolue de la cause écologique, c’est bien un peuple qui est, enfin et à juste titre, en colère ! Et le « brun », réel ou menaçant, ne saurait masquer le « jaune » massif, voire, de mon point de vue, le « rouge » éventuel.

                                                                 Yvon Quiniou

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