Lire ou relire René Guy Cadou

René Guy Cadou n'a pas la renommée qu'il mérite. Sa poésie est d'une grande richesse: nostalgie de l'enfance et du père mort prématurément, admiration pour sa Brière d'origine, culte de l'amitié avec ses amis de l'Ecole de Rochefort, amour enfin pour sa femme, Hélène. C'est elle qui aura calmé en partie son angoisse de la mort. A lire pour se consoler de notre crise politique!

                                           Lire ou relire René Guy Cadou

 

Je sais bien que Médiapart est d’abord un média politique. Mais il n’est pas que cela et, surtout, il n’y a pas que la politique sur terre, la poésie existe aussi qui peut donner du sens à nos existences, surtout quand tout va mal dans notre vie collective (voire personnelle). C’est pourquoi j’invite à lire ou relire le poète René Guy Cadou dans l’œuvre  duquel je me suis replongé récemment, tellement pris par l’émotion que j’ai du mal à en sortir ! Ce qui suit va suggérer  ce qu’il y de fascinant en elle.

Cadou n’a pas l’audience ou la renommée qu’il aurait pu avoir s’il n’avait pas choisi de rester vivre en province, du côté de Nantes alors que, en raison de la qualité de sa poésie, ses amis  lui avait suggéré de « monter à Paris » pour être davantage connu. Mais il leur avait répondu, en poète, qu’il n’y trouverait pas ce qu’il avait chez lui, comme l’odeur des lys : « Oui, mais l’odeur des lys ! Oui, mais l’odeur des lys ! » répète-t-il dans un poème pour répondre à ceux qui lui vantaient les charmes de la vie parisienne, leur préférant donc, sans hésitation, ceux de son enracinement provincial. En un sens, tout est contenu dans cet aveu, si l’on dépasse la seule mention du parfum des  « lys » : elle renvoie en réalité à tout ce qu’il a vécu depuis son enfance, qui restera inscrit dans sa mémoire affective, au point d’être en quelque sorte contenu dans une odeur délicieuse de fleurs.

Car cette poésie n’est pas un exercice formel comme il en existe (et que j’aime aussi) : elle a un contenu existentiel fort, voire douloureux, qui s’organise autour de quatre thèmes dans lesquels, si l’on transpose leur contenu concret, on peut y reconnaître une forme d’affectivité universelle. Il y a d’abord l’enfance, cette plaie toujours ouverte chez lui. Non seulement parce qu’il a perdu ses parents tôt, mais parce que, du coup, le bonheur à la fois de les avoir connus, de les avoir aimés et d’avoir été aimé d’eux, en est sorti renforcé par une nostalgie  irrémédiable. C’est à son père surtout qu’il aura été attaché (il aura survécu quelques années à la mort précoce de sa femme) par une tendresse étonnante : instituteur de campagne d’abord (avant de l’être en ville ensuite) Cadou se souvient avec émotion de son école, de ses odeurs particulières de bois ou de craie qu’il retrouvait à chaque rentrée : « Odeur des pluies de mon enfance Derniers soleils de la saison ! A sept ans, comme il faisait bon Après d’ennuyeuses vacances , Se retrouver dans sa maison ! » et « La vieille classe de mon père, Pleine de guêpes écrasées, Sentait l’encre, le bois, la craie Et ces merveilleuse poussières Amassées par tout un été. » La découverte, adolescent, qu’il écrivait en secret de la poésie comme son fils, le lia définitivement à lui, au point qu’il aura vécu sa mort comme la sienne, suscitant le désir obsessionnel de le rejoindre dans ce qu’il croyait être une éternité (Cadou était croyant) ou, en tout cas, creusant en lui une angoisse de la mort et du néant (dans ce cas) qui surgit régulièrement dans son œuvre.

Mais cette enfance, c’est aussi une région, les pays de la Loire autour de Nantes, qu’il parcourut en tant qu’instituteur remplaçant, la Brière en particulier où il naquit, avec ses étendues d’eau, son ciel bas et ses éclairages doux, les cris de ses oiseaux et sa population laborieuse qu’il aimait pour son amour de la terre et sa dignité dans la pauvreté (il était de sensibilité communiste, ce qui explique cette affection, éloignée de toute morgue) : « Ô temps charmant des brumes douces, Des gibiers, des long vols d’oiseaux , Le vent souffle sous le préau, Mais je tiens entre pomme et pouce,Une rouge pomme à couteau » et « Sainte-Reine-de-Bretagne En Brière où je suis né A se souvenir on gagne Du bonheur pour des années ». Mais ce n’est pas pour autant une poésie régionaliste qui s’enfermerait dans des descriptions concrètes et complètes, sans porter au-delà ou résonner davantage en nous. Les siennes sont discrètes et allusives, habillées d’images ou coupées d’ellipses qui laissent l’imagination vagabonder. Surtout, la subjectivité y refait surface, d’une manière étonnante, qu’on n’attendait pas : la mémoire ne le distrait pas vraiment de son présent où Hélène va survenir. Elle est hantée, littéralement, par la conscience que le passé est mort, comme son père, qu’il ne le récupèrera pas et que le souvenir d’un bonheur enfui est aussi un souvenir douloureux, malheureux, dont on sort meurtri ; « Mais j’ai déjà courbé tant d’ombres sur mes routes Remis tant de beautés pour apaiser mes doutes Que vous ne pouvez plus fantômes m’attendrir Il faut bien me laisser le temps de repartir ». Mais repartir où ?

C’est l’amitié qui fut alors l’un de ses refuges et l’un des grands thèmes de son inspiration, ce qui n’est pas fréquent. Il a en effet, passée sa vingtième année et déjà poète reconnu, noué des amitiés, affectives autant que littéraires, l’un dans l’autre, avec des écrivains de sa région. C’est ainsi que fut créée L’Ecole dite de Rochefort, car c’est là, dans ce village au bord de la Loire, que le groupe d’amis – Michel Manoll, Jean Bouhier, Luc Bérimont et bien d’autres – se réunissait régulièrement : ils se lisaient leurs poèmes, en discutaient bien évidemment et vivement,  jubilaient de la sympathie profonde qui les unissaient, bataille de jeux de mots à l’appui, voire en profitaient pour, comme on dit, « lever le coude » en faisant la tournée des cafés du coin… sans cesser d’être lucides ! Au-delà de ces anecdotes, importantes cependant, il y a ce que cette vie de groupe a inspiré à Cadou : un culte de l’amitié rare, qu’il a célébrée magnifiquement dans ses poèmes et qui, avec son amour pour Hélène, l’a sauvé en partie de son désespoir rampant et secret – secret car il n’entendait pas le communiquer aux membres du groupe et il ne le confiait qu’à certains de ses textes, explicitement tout au moins. Or ce qui caractérise ce thème dans son œuvre, c’est ce qu’on pourrait appeler son amour de l’amitié. Il était tellement intense que lui et ses amis, chez lui, ne faisaient qu’un, au point qu’il en intériorisait la présence en lui et sans que cela abîmât la singularité de chacun. C’est ainsi que s’adressant à Michel Manoll, en difficulté d’existence, il lui dit, y associant sa femme : « Choque ton cœur contre le nôtre Ecoute le tinter Ecoute les sons de cloche de l’amitié ». Et parmi ses amis réels, si l’on peut dire, il y eut Max Jacob, qu’il admirait particulièrement, à qui il vouait une amitié très forte, interrompue par sa mort tragique, et à qui il adressa ces quelques mots posthumes : « Je t’aime et je fais bien et c’est un réconfort Ô Max de te savoir au-delà de la mort, En moi  présent intact et toujours secourable ». Et puis il y eut, au-delà des amitiés réelles et vivantes, son affection admirative pour ceux à qui il dédia une « Anthologie »  oû défilent Jacob (à nouveau), Eluard, Jouve, etc., bref les plus grands de son époque, Aragon compris.

Reste, bien entendu, le thème suprême de sa vie et de sa poésie, celle-ci reflétant constamment celle-là dès lors qu’il aima sa femme et fût-ce en pointillés ou d’une manière sous-jacente, voire en concluant un poème dont elle paraissait absente au départ : Hélène. Cet amour est immense et réciproque : on peut dire que, de sa part, il est fusionnel, la fusion n’étant pas une confusion mais une identification à l’autre (qui reste un(e) « autre ») et une intériorisation de celui-ci ; et c’est à ce prix qu’elle le sauva en partie de lui-même et de ses angoisses de mort, un peu comme la lumière supprime l’obscurité : il vivait en elle et par elle, dans son rayonnement, sans s’y perdre, en s’y ressourçant même ! Il l’avoue avec tendresse : « Tu étais la présence enfantine des rêves Tes blanches mains venaient s’épanouir sur mon front Parfois dans la mansarde où je vivais alors Une aile brusquement refermait la lumière J’appelais, je disais que vienne enfin la grande La belle la toujours désirable et comblée Et j’allais regarder souvent à la fenêtre Comme si le bonheur devait entrer par là ». L’expression de cet amour recourt aux images ou aux  comparaisons végétales, aux transpostions aussi, comme l’indique le titre d’un de ses recueils, Hélène ou le règne végétal, car elle le séduit comme il est séduit par la nature, trace ineffaçable de son enfance ; d’où des images ou des associations tirées de  l’univers naturel. Ainsi cette strophe : « Il parlait seul son beau visage Ruisselait d’algues l’horizon Le roulait dans ses frondaisons D’étoiles et d’œillets sauvages Amour trop fort pour sa raison » ou encore ces vers : « Tu es une grande plaine parcourue de chevaux Un port de mer Tout entouré de myosotis Et la rivière où le nageur descend A la poursuite de son image ». Pourtant cet amour n’est pas seulement affectif, puisant dans ses attentes inconscientes (quel amour, d’ailleurs, se réduit-il à cela ?), il est aussi charnel, sensuel, sexuel et l’on sait que, chronologiquement, l’attirance amoureuse commence sur ce registre, même si on ne peut le séparer artificiellement de l’autre. Ainsi L’étrange douceur qui commence par : « Comme un oiseau dans la tête Le sang s’est mis à chanter Des fleurs naissent c’est peut-être Que mon corps est enchanté et qui se termine par : « Je me penche sur tes lèvres Premiers fruits de la saison », mais aussi ce début de L’amour qui exprime ce point sans la moindre impudeur : « La double pêche de tes seins dans la coupe de la journée Voici que ton ventre se lève Entre les branches du figuier », comme la fin qui dit tout, ou presque : « Mes doigts possèdent le secret De t’éveiller de t’épanouir De te perdre avant de dormir comme un enfant dans la forêt. »

Je pourrais m’arrêter là, ayant épuisé mon programme indiqué. Sauf que, ce serait le trahir que de ne pas évoquer, évoquer seulement, la dimension de sa foi. Elle s‘exprime assez souvent, de plus en plus présente à l’approche de sa mort qu’il pressentait (il mourut très jeune, à 31 ans), avec des élans mystiques dans son expression. Chacun peut-il s’y  reconnaître ? Je ne sais. Mais ce que je sais ou que je devine, c’est que l’amour de son père, décédé quand il avait encore besoin de lui, l’aura jeté dans l’amour de Dieu. L’amour humain d’Hélène et le sien pour elle n’auront pas suffi pour le guérir  de son angoisse personnelle.

                                                                    Yvon Quiniou

 

Références : Comme un oiseau dans la tête, Poèmes choisis, Points.

                     Un double coffret de DVD, comprenant un très beau film de Jacques Bertin sur lui et le groupe de Rochefort, ainsi qu’une interview émouvante d’Hélène Cadou, toute en modestie et intelligence..

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