Un film passionnant sur Lucien Sève

Un film passionnant sur le philosophe marxiste Lucien Sève vient d'être réalisé. Il évoque ses "trois vies", comme il dit, à savoir son enfance, sa présence à l'Ecole de la rue d'Ulm, son passage de Sartre à Marx grâce à Althusser, puis les déboires que ses convictions communistes ont entraînés dans sa vie comme dans sa carrière. Mais il y a aussi une oeuvre considérable, trop méconnue.

                                                        Un film sur Lucien Sève 

Voici une chose étonnante, à un double titre : un film sur un philosophe encore vivant et productif, Lucien Sève (seul Marcel Conche a bénéficié de cette faveur dans la dernière période), mais en plus sur un philosophe « marxiste » (= se réclamant de Marx) dont la particularité est d’être ignoré – j’entends : censuré – par la plupart des médias français tant ceux-ci sont au service de l’idéologie néo-libérale dominante, qu’il le sachent et le veuillent ou pas. Cet étonnement s’accroît encore plus quand on prend conscience de l’importance quantitative et qualitative de son œuvre, qui a commencé avec son livre Marxisme et théorie de la personnalité (1969), qui a connu une diffusion internationale considérable (il vient même d’être réédité en Argentine), qui s’est poursuivie avec une réflexion constante sur ce que pourrait être une philosophie disons s’inspirant de Marx, pour le prolonger, l’approfondir et témoigner de son actualité par-delà le  naufrage qu’a constitué l’expérience soviétique, en opposition directe avec les enseignements de l’auteur du Capital. Avec, pour la dernière période d’au moins dix ans, un renouvellement assez important de sa pensée dans une trilogie de trois ouvrages substantiels sous l’égide de Penser avec Marx aujourd’hui, comportant Marx et nous, « L’homme » ? et « La philosophie » ?, qui sera suivie d’un quatrième livre « Le communisme » ?, en préparation. Et l’on remarquera que ces titres mettent entre guillemets des termes connus et sont suivis d’un point d’interrogation, manière de suggérer d’emblée qu’il questionne, s’interroge et ne se contente pas d’affirmer dogmatiquement. Bref, il est en recherche et il faut suivre cette recherche iconoclaste par rapport à ce qui se publie aujourd’hui, même si l’on n’est pas d’accord avec toutes ses conclusions.

Pourtant, l’intérêt de ce film ne se résume pas à l’évocation « abstraite », quoique dialoguée, de sa pensée. Il est en réalité passionnant parce qu’il évoque la vie d’un philosophe et, plus précisément ses trois « vies » successives, avec ses états psychologiques différents et des anecdotes, drôles ou éprouvantes. Il a eu une enfance heureuse, ce qui peut expliquer son équilibre et son dynamisme, avec des parents aimants et engagés politiquement à gauche, spécialement dans le combat laïque. Un détail amusant : enfant, ne pouvant aller à l’école et voyant que son frère aîné y allait, il se mit à hurler et à cogner sur la porte de son habitation, comme si la soif de savoir était déjà là en lui. On le retrouva endormi contre cette porte ! Ses succès scolaires l’entraînèrent jusqu’à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, mais la préparation du concours avait été tellement fatigante que ses deux premières années à l’Ecole il les passa à voir des films et à tenter d’écrire dans divers registres, dont celui de la poésie. L’on retiendra ses impressions très négatives sur cette Ecole : non à cause de son enseignement, de qualité, mais à cause de sa fréquentation par les enfants d’une bourgeoisie privilégiée dont les défauts humains et mondains l’irritèrent au plus haut point. Mais il y avait une cellule communiste, qui l’attirait bien qu’il la trouvât un peu « stalinienne », et surtout il y avait Louis Althusser, dont il suivit les cours et devint l’ami : c’est ce qui le fit basculer de Sartre à Marx, définitivement, comme il le dira. Comment se passa son agrégation, pour lui le brillant sujet ? Ce qu’il en raconte vaut, si j’ose dire, le détour de ce film… comme ce qu’il s’en suivit.

Reçu au petit oral qui conditionnait l’accès au grand oral, il dut traiter de la croyance. Et son exposé irréligieux suscita la colère du jury, alors qu’il n’était pas là pour juger une orientation mais la qualité philosophique de son argumentation, et Sève était donc destiné à être collé. Mais une aide extérieure intervint, qui convainquit ce même jury de l’entendre au grand oral avant de le coller. Or son exposé de qualité, sur un sujet spinoziste « neutre », lui permit d’être reçu : quelle époque ! En tout cas, son allure vestimentaire « mondaine » acceptable lui valut d’être nommé au consulat de Bruxelles… sur une base pour le moins curieuse ! Et dans ce cadre, un nouvel incident, mais pire, intervint : patatras ! On lui proposa un cycle de conférences qui déplut fortement à la bourgeoisie de la ville parce qu’il se fit  alors l’avocat de Marx contre Sartre. Conséquence qu’on a de la peine à imaginer aujourd’hui : il fut limogé de son poste, nommé dans une petite ville, Chaumont, et menacé à terme de radiation de l’enseignement (ce qui eût été parfaitement illégal). Du coup, il anticipa son service militaire pour échapper à cette conclusion, (on ne peut radier un professeur absent !) et partit en Algérie où on l’affectât à un poste très pénible et dangereux, puis dans un bataillon de combat tout aussi dangereux. Et tout cela en guise de représailles pour ses convictions communistes et son appartenance désormais au PC. Je laisse l’auditeur-spectateur de ce film découvrir ses conditions de vie désastreuses et comment il en réchappât au final. Tout cela est édifiant.

Comme fut édifiant sa nomination, ensuite, non à Bordeaux, mais dans un petit lycée de sa périphérie, à Talence. Il avait déjà dans son dossier un rapport d’inspection négatif de G. Canguilhem, excellent épistémologue mais inspecteur abominable, capable de casser une carrière par hostilité idéologique. Heureusement, il s’en sortit bien car il savait enseigner et ce malgré la réputation sulfureuse qu’il avait à l’extérieur : des élèves mal intentionnés rapportaient certains de ses propos en surdéterminant politiquement leur signification… ce qui m’est arrivé aussi à moi ! En tout cas les choses rentrèrent dans l’ordre quand un bonne inspection, honnête intellectuellement, annula la précédente. Il put alors se faire nommer à Marseille et c’est là que son militantisme s’affirma et qu’il se mit pourtant à écrire beaucoup. Il accepta  d’être élu au Comité central du PC, il prit la direction des Editions sociales, ce qui était une tâche écrasante mais qui ne l’empêcha pas de collaborer à diverses revues comme la Nouvelle critique, d’approfondir sa conception de ce qu’il appelait encore à l’époque « La philosophie marxiste » (il renonça par la suite à cette expression, on l’a vu). Mais surtout, tout en étant d’une fidélité assumée à l’extérieur, il s’engagea de plus en plus dans un combat interne pour une « refondation » du communisme et de son parti, mais qu’il manifestait aussi dans des ouvrages politiques, fût-ce à mots couverts ou prudents, avec un forme de fascination pour Lénine qu’il opposait radicalement à Staline. La suite on la connaît davantage : ses rapports compliqués avec la hiérarchie du Parti, ses amitiés fortes dont celle pour Althusser alors qu’il s’éloignait pourtant de plus en plus de ses positions philosophiques, le travail de traductrice de sa femme grâce à qui il put faire traduire et éditer en France les œuvres de Vygotski, ce grand théoricien de la psychologie et de l’art, scandaleusement passé sous silence dans notre pays. Mais son intérêt pour lui atteste de l’importance qu’il a toujours accordé au problème de la personnalité individuelle et donc de la psychologie au sein du marxisme : l’homme est aussi un « je » actif, quels que soient les influences sociales qu’il subit et intériorise.

Je laisse de côté sa troisième « vie », philosophique essentiellement, puisque je l’ai évoquée d’emblée et qu’elle dure encore, avec cette idée qu’il défend avec pertinence : nous sommes à une époque où la retraite peut ne pas être un vieillissement précoce et ennuyeux, sans activité enrichissante. Ce peut être, au contraire, un véritable « vie », la troisième donc. Ce film réalisé par Marcel Rodriguez, vivant, voire drôle et même en chansons parfois, soutenu par la Fondation Gabriel Péri, en est un très beau témoignage. On aimerait donc que les médias en parlent et cessent d’occulter tout ce qui peut déranger leur confort idéologique et politique, ne serait-ce que par honnêteté intellectuelle ! Mais, comme je l’ai indiqué ici même, confondant (comme les communistes de l’époque d’ailleurs) le « marxisme de Marx » et celui de ses continuateurs avec ce qui s’est fait en son nom dans les « pays de l’Est », qui n’en était qu’une trahison, on a l’impression que, pour eux, le marxisme n’existe pas ou est mort et que seules existent les pensées molles de notre temps. Ils risquent fort d’être surpris par le « réveil de la taupe » et ils feraient mieux de l’anticiper ! Ce serait un signe d'intelligence.

                                                                     Yvon Quiniou 

Les 3 vies de Lucien Sève, philosophe. Un film de Marcel Rodriguez. Avec l’appui de la Fondation Gabriel Péri.

 

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