Le retour d'une désolante religiosité collective

Nous assistons à un désolant retour d'une religiosité collective. Elle oublie la grande critique de la religion issue de la philosophie des Lumières et des penseurs qui l'ont suivie, fondée sur la raison humaine, théorique, voire scientifique, ainsi que morale. L'oublier ou l'occulter, relève d'une lâcheté inexcusable qui oublie qu'il faut préférer les hommes à Dieu.

                                        Le retour d’une désolante religiosité collective 

La parution d’un livre de Ismaël Saïdi sur l’islam (Mais au fait qui était vraiment Mahomet ? Flammarion), interrogé par un islamologue et interviewé dans Le Monde, est l’occasion pour moi de m’interroger à nouveau sur cette nouvelle religiosité qui nous envahit depuis quelques années, quitte à agacer, au minimum et à nouveau, beaucoup de lecteurs de Médiapart – et alors qu’un nouvel attentat commis par un islamiste radicalisé vient de nous endeuiller.

Je commence par commenter brièvement cette interview d’un esprit croyant, mais ouvert à la réflexion critique, car ses propos demeurent curieux. Il paraît convaincu du caractère pleinement historique de Mahomet et il l’admire d’avoir constitué une « nation » arabe sur la base d’une « identité » religieuse (ce sont ses termes), de même qu’il admet que la l’admiration qu’il a pu exercer et qui a entraîné beaucoup à croire, repose sur le complexe paternel, sur le rapport au père qu’il incarnerait et dont les croyants auraient spécialement besoin. Or, comment accepter alors que Saïdi le considère comme « le transmetteur oral de la parole d’un Dieu qu’il disait entendre » (sic) ?  Car, même si la formulation reste prudente (« qu’il disait entendre »), que Mahomet soit un prophète inspiré par Dieu est bien une thèse essentielle à l’islam, qui donne au Coran un caractère sacré et inaltérable – c’est la parole absolue de l’Absolu divin – et l’on voit mal comment historiciser ce personnage sans en faire, sur le plan religieux, une stricte illusion de la conscience humaine, dans des circonstances historiques données. Au surplus, c’est au nom de cette croyance au caractère divin de son message tel que le Coran l’énonce, que des crimes ont été et sont encore commis – ce que l’auteur condamne sans réserve, heureusement – et que des pratiques interpersonnelles ont été justifiées et (re)commandées sur le plan conjugal familial et sexuel, qui doivent être rejetées comme le fait à nouveau et justement l’auteur (il parle même de « fadaises »). D’où à nouveau ma question : comment suggérer que « la cause » islamique que les islamistes radicaux invoquent soit une « supercherie » qu’il convient de « démasquer », comment « vérifier ce qui est crédible ou non » en elle puisqu’elle se réclame du Coran, lequel est, en particulier et la plupart du temps, d’une violence rare et inacceptable moralement à l’égard des incroyants : j’ai tenté de le démontrer dans un petit livre (paru chez H&O) fondé sur un lecture attentive du texte coranique. Ou encore : comment continuer à croire au caractère divin du message coranique dès lors qu’on l’examine sur la base d’une « raison » et d’un « esprit critique » qui sont le sien (et de son collaborateur) dont il reconnaît qu’il les doit à « l’éducation » et à « la culture européennes » ? Bref, comment continuer tout simplement à croire en cette religion ?

Je peux et je dois alors élargir mon propos. Cette attitude de crédulité religieuse revient dangereusement, selon moi, dans la conscience collective à des niveaux différents et ce, à l’encontre du diagnostic que formulait il y a déjà longtemps Marcel Gauchet, d’un « désenchantement du monde » lié à l’extinction, inéluctable selon lui, de la religion à l’époque contemporaine. Or, c’est l’inverse qui se passe et cela me désole, je dirai pourquoi ensuite. Mais d’abord le constat. En premier, il y a malgré une crise des  Eglises et de l’Eglise catholique en particulier (baisse du culte, diminution de nombre des candidats à la prêtrise dans les séminaires, scandales sexuels) un retour à l’engagement religieux sous une forme clairement intégriste, à la fois chez les jeunes et les prêtres eux-mêmes (avec le port de la soutane, par exemple, qui revient). Ensuite, ce retour se manifeste  publiquement en politique, avec une critique des formes de liberté des mœurs, comme le mariage pour tous ou le respect officiel de l’homosexualité, pourtant obtenues démocratiquement et qui n’enlèvent rien à l’éthique des catholiques en interne, aussi contestable soit-elle (j’en ai déjà parlé sur ce blog). C’est ce même retour auquel on assiste dans des pays comme la Hongrie ou la Pologne, avec des excès insupportables visant la liberté démocratique elle-même, dont celle d’expression d’idées adverses. Il se manifeste aussi, sous une forme certes différente, chez nos politiques, quand on voit des dirigeants se rendre à Rome pour recevoir le titre de « chanoine de Latran »… ou dialoguer d’une manière indécente avec les représentants des religions, voire, comme Macron, s’avouant il est vrai  habité par la transcendance (ce qui le regarde mais ne regarde pas les citoyens), proposer aux religions de revitaliser la vie de la nation. Enfin, s’agissant de la France, une menace pèse sur la laïcité issue de la loi de 1905 : non seulement on a entendu le chef de l’Etat prétendre qu’il fallait réparer le lien qu’elle aurait brisé avec ces mêmes religions, mais l’on sait qu’il serait question de la modifier, c’est-à-dire de l’altérer, pour que l’Etat français s’attribue le monopole exclusif du financement de l’Islam de France. Ce qui implique le financement public d’une religion, qui est absolument contraire à la laïcité elle-même !

Dernier point cependant, que j’indique pour ne pas être considéré injustement comme un esprit sectaire. Cette dérive pro-religieuse atteint les milieux intellectuels depuis quelque temps, avec des ouvrages qui se remettent à parler au positif de la religion en général, comme, il n’y a pas longtemps, un livre de J.-L. Marion a pu le faire ou encore celui de Denis Moreau, récemment, Comment peut-on être catholique ?, plaisant à lire au demeurant. Sauf que ce mouvement s’accompagne d’une dérive intellectuelle qui  constitue une vraie régression sur le terrain propre de l’intelligence. Trois exemples le montreront, dans lesquels j’ai été impliqué. Pour éviter de se confronter critiquement aux textes dits sacrés dans ce qu’ils ont d’insupportable, la stratégie de l’interprétation refait surface et j’ai eu l’occasion d’en débattre avec un pasteur protestant, S. Lavignotte : elle consiste, on le sait depuis longtemps, à tenter de donner un sens implicite aux textes en question, quand leur lettre n’est pas soutenable théoriquement, au regard de la science actuelle ou simplement moralement à notre époque. On les interprète donc, pour mieux les sauver aujourd’hui. Ainsi du texte de la Genèse qui n’est pas acceptable tel quel… mais qui comporterait l’idée d’une temporalité de la création et donc anticiperait l’idée d’évolution ! Autre exemple, D. Moreau lui-même, dans son livre où il entend intégrer les acquis de la cosmologie et de la théorie de l’évolution sans restriction apparente (sauf le matérialisme qu’ils imposent), est capable de les présenter honnêtement, mais en ajoutant (p. 104) que tout cela, qu’il ne conteste pas, a eu lieu « pour qu’au bout de la chaîne » apparaisse un homme nommé Jésus, être à la fois « naturel et surnaturel » ! Cela n’est pas admissible de la part d’un philosophe aussi compétent que lui, par ailleurs, étant donné que cela revient à finaliser l’ensemble du processus cosmique à la lumière d’une fin divine qui relève d’un credo qui ne s’avoue pas comme tel ! Enfin dernier exemple : ayant été invité récemment à donner un cours-conférence à des étudiants de Master à la faculté de Nantes, dans le cadre d’un séminaire sur « la religion et le religieux », par ce même D. Moreau (qui a fait preuve dans ce cadre d’un grand esprit d’ouverture que je salue) et présentant ma vision critique de la religion, j’ai été littéralement stupéfait par la stupéfaction (si je puis dire) des étudiants présents : au-delà du simple plaisir qu’il avaient à m’écouter sans me contester, qui n’importe pas ici (encore que..), ils apprenaient qu’il y a une grande critique des religions qui remonte à la philosophie des Lumières, précédée par Spinoza, et suivie par celle des penseur du 19ème siècle ou du 20ème  (Feuerbach, Marx, Nietzsche et Freud). Comment, parvenu à ce stade dans des études de philosophie, peut-on ignorer cela ? Cette ignorance, ajoutée à tout ce que j’ai déjà indiqué, m’inquiète profondément. Comment peut-elle préparer à l’esprit critique, base de la philosophie ?

Mais, me dira-t-on (et je laisse de côté le risque d’être traité d’islamophobe du fait de mon point de départ), pourquoi s’inquiéter ? Après tout, les religions ont pu jouer un rôle positif dans l’histoire : dans « religion » il y a lien, donc unité interhumaine et certaines d’entre elles transmettent un message moral qui est bienfaisant et qu’il faut entendre, comme celui que l’on trouve dans les Evangiles avec l’impératif d’« aimer son prochain comme soi-même », dont les effets historiques ont pu être positifs. Un chrétien militant, connu dans ma ville (deux fois adjoint au maire), décédé récemment et qui était à la fois profondément socialiste et favorable à la cause écologique, disait que « sa manière à lui d’être chrétien, était d’être socialiste ». Belle formule, mais qui ne dit qu’un aspect restreint de ce qu’on été et fait les religions. Je ne tiens pas à me répéter sur ce blog, mais il faut tout de même développer ce point tellement on tend massivement à l’occulter, y compris quand on est censé vouloir enseigner le fait religieux…. lequel  risque de ressembler fort à son encensement a-critique. Je rappelle d’abord qu’une critique honnête et rigoureuse des religions ne vise pas la foi en tant que telle, mais la religion en tant qu’elle s’incarne dans une communauté de croyants encadrée par des Eglises et qu’elle implique la dimension inéliminable du culte. La foi en une transcendance n’en est qu’une partie, intime et subjective, qui relève de chacun, même si toute foi étant la foi ou la croyance en quelque chose, ce contenu de la foi peut très bien être critiqué par la raison humaine… comme toute croyance, dès lors que l’on ne porte pas atteinte au croyant lui-même. Non, ce qui est en jeu, c’est donc la religion comme phénomène collectif public, tant au niveau théorique que pratique, pour autant que ces deux niveaux sont souvent indissociables, la « théorie »  fondant la pratique et l’animant.

 Or, sans vouloir du tout me livrer à une attaque partisane sans justification (je n’ai aucun compte individuel  à régler ici), je reviens sur les héros et les hérauts intellectuels de cette critique, cités ou suggérés plus haut, en leur associant à chaque fois un énoncé critique entièrement fondé sur l’exercice de la raison humaine telle qu’elle est ou sommeille en chacun : Spinoza : religion = superstition et esclavage politique (Traité théologico-politique) ; Hume ; religion = « les rêves d’un homme malade » au service des pouvoirs existants (L’Histoire naturelle de la religion) ; Kant examinant La religion dans les limites de la simple raison : toute une part de la religion est à la fois irrationnelle et déraisonnable, comme le fait de croire que le culte pourrait être un signe de mérite pour Dieu, alors que seule la moralité l’est ; Rousseau : les chrétiens sont « de mauvais citoyens » car ils s’occupent plus de Dieu et de leur salut personnel que des hommes( fin du Contrat social )  ; Feuerbach : la religion est une aliénation de l’homme qui projette ses désirs dans un monde imaginaire au lieu de les satisfaire « ici-bas » (L’essence du christianisme); Marx : la religion vient du malheur social auquel elle offre une compensation de substitution, qui détourne de le combattre, c’est une idéologie conservatrice  (Critique de la philosophie du droit de Hegel, Introduction); Nietzsche : la religion comme la morale (selon lui !) est une « anti-nature » qui dévalorise et mutile la vie terrestre (Le Crépuscule des idoles) ; enfin, Freud : la religion est une « névrose collective » issue de l’enfance et, tout autant, un ensemble d’illusions dans lesquelles nous croyons pouvoir satisfaire des désirs que nous ne pouvons réaliser dans notre existence effective (L’avenir d’une illusion). Quand on a compris toute cela, qui relève du simple exercice de l’intelligence rationnelle et scientifique de l’homme, on comprend aussi que la religion, toute religion, relève d’un obscurantisme  qui doit être dénoncé et dépassé pour rendre l’homme plus libre et autonome, théoriquement et pratiquement. « Ose penser par toi-même » disait Kant, « sois à toi-même ton propre maître"! Comment refuser cette leçon pleinement humaniste que les religions ne cessent, elles, de récuser? Et que lui opposer qui soit rationnellement crédible?

Je rappelle seulement, pour terminer, le bilan politique des religions qu’il m’est déjà arrivé d’évoquer ici : 1 Censées unir les hommes, elle n’ont cessé d’être en conflit ou en guerre les unes contre les autres. 2 Elles ont toujours été au service de pouvoirs politiques en place les plus détestables, étant elles-mêmes, pour ceux qui l’exercent institutionnellement, un lieu et un occasion de pouvoir personnel, très éloigné de la vocation spirituelle mise en avant officiellement. S’agissant de leur nocivité politique, deux exemples, empruntés à notre triste actualité mondiale, suffiront. Ce sont les Évangélistes qui, au Brésil, ont porté au pouvoir un homme d’extrême-droite, peu éloigné du fascisme. Quant aux Etats-Unis, Trump n’est-il pas un croyant forcené, s’appuyant sur une base populaire très « croyante » et façonnée comme telle ? Alors oui, il faut dénoncer au nom de la raison, de la morale et des intérêts profonds de l’humanité tout entière, le retour désolant d’une religiosité collective aujourd’hui ! Ne pas le faire, relève de la lâcheté et d’un mépris de l’homme que je ne supporte pas en tant que philosophe progressiste. Entre le culte de Dieu et le respect authentique dû aux hommes, il faut choisir. C’est ce que j’ai fait.

                                                                  Yvon Quiniou, philosophe.

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