Jaurès et la laïcité: actualité d'un message

La laïcité dans toute sa rigueur fait partie de notre République. Pourtant, elle est mise à mal ces temps-ci. D'où l'intérêt de lire Jaurès, dès le début de son itinéraire politique, à ce sujet. Il montre à quel point elle repose sur le principe républicain de la liberté de pensée, hors des dogmes imposés et comment elle doit nous mettre à l'abri des conflits qui déchirent les religions.

                                              Jaurès et la laïcité : actualité d’un message

 

La pensée de Jaurès a été souvent malmenée et amoindrie depuis le début du siècle dernier, pour une raison étroitement politicienne : il s’agissait de la démarquer de la pensée communiste pour affaiblir les tenants de celle-ci après la scission du Congrès de Tours : démocratie d’un côté, totalitarisme de l’autre, disait-on. Or ce n’est pas du tout ainsi que les choses se présentent quand on le lit attentivement, en tenant compte de son évolution vers le communisme, incontestable. Et il y a un point très précoce chez lui, qui est une défense intransigeante de la laïcité, tellement intransigeante qu’elle devrait faire honte à ceux qui en parlent aujourd’hui dans des termes ou à travers des décisions publiques qui sont d’une faiblesse idéologique rare, et même carrément lamentable. C’est pourquoi je vais l’évoquer pour aider à redresser la régression actuelle qui affecte tous les partis, je dis bien : tous les partis, hélas, dans ce domaine. Je m’appuierai sur un texte de lui intitulé La révolution religieuse, de 1991[1].

Ce qui est en jeu ce n’est pas la séparation des Eglises et de l’Etat à laquelle il contribuera en 1905 et qui était déjà à l’oeuvre dans le secondaire et le supérieur à son époque, où la neutralité de l’enseignement était obligatoire, empêchant des prêtres d’y enseigner (ce n’était pas le cas dans le primaire). Non, ce qui est en jeu dans ce texte, c’est le statut des vérités dites « révélées » que l’Eglise entend diffuser et imposer dans toute la société, dans l’Ecole donc, aussi, au nom d’un magistère de droit divin qu’elle s’octroie et qui s’oppose à ce que Jaurès appelle clairement le « principe républicain ». Celui-ci, issu de la Révolution de 1789, veut que les citoyens soient tous égaux dans leur liberté de pensée et dans leur capacité à accéder au vrai par leur seule raison, hors de tout dogme extérieur, donc hors de tout texte dit « sacré », y compris disons dans les domaines qui concernent la condition humaine, son origine et son sens. Or c’est le contraire de qui se passait dans l’Eglise catholique, comme le lui a fait remarquer fortement un membre de cette Eglise : c’est le principe d’autorité qui y règne, principe anti-républicain par excellence.

Or ce principe, avec ses défauts insupportables, est renforcé quand on pense au rapport des hommes à ces textes, et donc aux croyances qu’ils sont censés imposer. Car l’idée, devenue courante depuis, qu’on pourrait les interpréter, librement et rationnellement à nouveau, pour en sauver le sens et donc la foi elle-même, était, elle aussi, interdite aux croyants ordinaires, elle n’était même pas confiée à une minorité d’érudits pensant par eux-mêmes, c’est, ultimement le pape qui en décidait (quitte à s’appuyer un peu sur eux), un pape décrété « infaillible » et exerçant alors une autorité « sur le type d’une monarchie absolue » (c’est Jaurès qui parle). On voit donc que l’Eglise reposait, et repose encore, sur un principe de pensée et d’action entièrement contraire aux principes de la République. Ceux-ci lui imposent de ne pas voir dans les textes dits sacrés des textes intangibles, comme ils le prétendent eux-mêmes, se disant la parole de Dieu – pensons ici au rapport des musulmans au Coran – et qui devraient avoir la suprématie sur les vérités scientifiques dont Jaurès rappelle, en citant la théorie de l’évolution, qu’elle nous contraint, par exemple, à renoncer au dogme de la genèse, entre autres. L’on sait, ou devrait savoir, que l’Eglise catholique a mis plus d’un siècle pour accepter le darwinisme (en 1996) quitte à l’amputer de sa conséquence matérialiste concernant l’esprit humain, dont un « abîme  ontologique » le séparerait du corps ! Plus largement, Jaurès refuse d’admettre un domaine de réflexion dans lequel l’homme n’aurait pas son mot à dire, en toute autonomie, réclamant pour lui le droit de « jeter un regard vraiment libre sur l’univers et sur la vie ».

La conséquence s’ensuit, que Jaurès a l’audace et le courage de formuler : c’est à une véritable « révolution religieuse » qu’il appelle, entendre : une révolution dans les principes mêmes du fonctionnement intellectuel et moral de l’Eglise, par exemple en lui demandant de reconnaître la pleine légitimité de la critique des croyances ! Or le problème – et Jaurès ose l’affirmer explicitement – est que cette démarche qu’il invite l’Eglise à suivre, il ne lui est pas possible de l’engager. Je le cite : « J’ai donc le droit de dire qu’en se ralliant au principe de liberté dans l’ordre politique, l’Eglise détruirait le principe d’autorité dans l’ordre religieux, c’est-à-dire qu’elle se détruirait elle-même.» Car, indique-t-il, sévèrement mais lucidement, ses membres n’ont pas les qualités intellectuelles et humaines pour procéder à un pareil changement ! Cela ne signifie pas qu’elle n’ait plus de rôle à jouer. En effet, il reconnaît, parallèlement, qu’elle est porteuse d’un message moral inspiré du Christ (qu’il faisait sien), lequel ne demande qu’à se réaliser en politique, laissant la seule foi doctrinaire de côté.

Tout cela est étonnant et seuls des esprits superficiels pourraient croire qu’on est bien loin de notre actualité, en précisant que toutes les religions sont concernées: regardons en face le retour de l’intégrisme catholique de droite en France ou dans des pays comme la Hongrie ou la Pologne ; osons dire que l’islam est d’un dogmatisme insupportable sur tous les plans, théorique et pratique ; ajoutons le constat terrible des conflits persistant entre les diverses confessions dans le monde entier, avec, en particulier ces temps-ci, l’horreur du régime hindou dans son rapport aux musulmans, devenus victimes, cette fois-ci, par plus d'une centaine de milliers ; ou encore, il y a la déconsidération dont sont toujours l’objet les athées ou les incroyants. J’ajoute : a-t-on vu des guerres opposant des athées en tant que tels ? Il n'y a pas de "guerres d'athées" comme il y a des guerres de religions!

Il faut donc faire preuve d’une énorme et indéfendable naïveté pour affirmer que la religion ne constitue plus un problème et que le message, rigoureux intellectuellement et généreux humainement, tout à la fois, de Jaurès sur la laïcité et l’exigence d’un avenir post-religieux est dépassé et qu’il doit être remplacé par des accommodements douteux,  motivés par de stricts calculs de pouvoir. Autant dire alors que l’obscurantisme est devant nous, ce qu’il faut absolument refuser !

                                                                                           Yvon Quiniou,

[1] In Jaurès, Œuvres philosophiques III, Vent terral.

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