Les drapeaux tricolore et européen en classe: un déni de démocratie

La décision du gouvernement, prise en catimini au parlement, de faire afficher dans les classes les drapeaux tricolore et européen, est un scandale démocratique. Il vise à faire oublier tout ce que le premier a pu comporter de négatif dans l'histoire. Quant à l'affichage du second, c'est une entreprise idéologique voulant légitimer une Europe très contestable, sans l'ouvrir au débat.

              Les drapeaux tricolore et européen en classe : un déni de démocratie 

On vient d’apprendre qu’une proposition de loi, faite en catimini la nuit au parlement, vient d’être adoptée, dans le cadre du projet d’école (de Blanquer) dit « de la confiance » : elle rendrait obligatoire la présence, dans les classes du premier et du second cycle, d’un drapeau tricolore et d’un drapeau européen. Faut-il le dire et quitte à choquer : cela me paraît scandaleux et en contradiction avec le principe républicain de laïcité et donc de neutralité de l’Ecole. Je m’explique, car cette position pourrait être mal comprise et accusée de sectarisme

S’agissant du drapeau tricolore je n’ai rien contre lui en tant que tel puisqu’il est issu de la Révolution française et de ses valeurs, que je partage. Sauf qu’il n’est pas que cela et qu’il ne se contente pas de symboliser ces valeurs. D’abord il a un aspect cocardier, qui frise avec l’apologie non seulement de la nation mais de la patrie : son affichage serait-il conçu dans l’intention de plaire au Front national et aux Patriotes pour leur enlever des voix aux prochaines élections, entre autres européennes, sur une base de type nationaliste, à l’heure où le nationalisme fait un retour inquiétant en politique, un peu partout ? On peut honnêtement se poser la question tant ce gouvernement est dans la manœuvre politique constamment pour limiter les dégâts occasionnés par sa politique sociale. Mais sa présence oublierait aussi un élément fort et fortement désagréable de ce drapeau dans notre histoire : c’est sous sa bannière que le peuple français s’est lancé dans la guerre effroyable de 14-18 contre les allemands, dans la plus totale inconscience et l’enthousiasme patriotique, et en reniant l’enseignement pacifiste et internationaliste (et non « tricolore ») de Jaurès : celui-ci en est mort assassiné et, surtout, il a été trahi par les siens après sa mort ! De même, si je puis dire, c’est au nom des valeurs nationales de la France, que ce drapeau incarne aussi, que des entreprises coloniales ont eu lieu dans le monde tout au long du siècle dernier (et avant), quitte à écraser ceux qui se réclamaient d’un autre drapeau et à imposer un universalisme culturel de pacotille et mensonger ! Non, décidément, ce drapeau a historiquement une dimension guerrière qu’il faut dénoncer et à cause laquelle il faut refuser sa présence dans les classes. L’accepter, ce serait renier insidieusement l’idéal laïque et non partisan qui doit régner dans l’Ecole de la République.

Quant au drapeau européen, la situation que son affichage obligatoire créerait, serait encore pire sur un plan directement politique et sur celui de l'éthique éducative. Tout le monde sait que l’Europe telle qu’elle est fait problème et fait de plus en plus problème (voir le récent livre de R. Debray) : ses traités sont contestés car ils l’organisent sur une base économique libérale ou capitaliste (comme on voudra) qui fait le malheur de ses peuples : politiques d’austérité, démantèlement des services publics, concurrence généralisée, privatisations à outrance, domination de la recherche du profit pour une minorité, appauvrissement effectif des classes populaires et moyennes renoncement progressif à la défense de l’intérêt général. Ce n’est donc pas à une Europe démocratique et fondée sur l’entente pacifique des nations à quoi nous avons affaire, ou encore à une Europe qui pourrait nous protéger de la concurrence économique internationale (USA, Chine) comme on nous le serine, mais à un projet pancapitaliste déguisé et décidé dans l’ombre, lui-même intégré dans le pancapitalisme mondial qui est en train de ravager la planète, creusant les inégalités, quitte à enrichir certains, et menaçant la survie de l’espèce humaine par ses atteintes débridées aux valeurs de l’écologie. Or, je le répète, cela est de plus en plus contesté dans le débat public démocratique et pluraliste, en particulier dans une partie importante de la gauche. C’est pourquoi l’imposition de son image officielle aux élèves à travers le drapeau européen est une duperie, une vraie entreprise idéologique partisane, visant à légitimer frauduleusement un système économique transnational au service des intérêts de classe dominants. Cet endoctrinement par l’image n’est pas acceptable dans une Ecole qui est là pour susciter le libre débat non partisan (même s’il doit être pluraliste et engager des prises de parti), cultiver l’esprit critique et faire accéder à la pensée libre et autonome, libre parce que autonome et informée ou cultivée : « Ose penser par toi-même » disait déjà Kant pour définir l’idéal des Lumières et son projet citoyen. Que notre gouvernement suive la voie inverse prouve à quel point le projet éducatif de Blanquer dénie son nom : ce n’est pas celui, lumineux, de la confiance mais celui, obscurantiste, de la défiance à l’encontre des futurs citoyens !

                                                                   Yvon Quiniou

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