Le matérialisme est-il nécessairement un athéisme?

Le matérialisme continue à susciter des résistances. Alors qu'il s'impose à l'intelligence depuis la théorie de l'évolution de Darwin, il suscite la critique des Eglises. Celles-ci oublient qu'il faut distinguer un matérialisme immanent et scientifique, affirmant seulement l'enracinement matériel de la pensée, et un matérialisme transcendant, qui est athée. C'est le premier qu'il faut soutenir.

                                          Le matérialisme est-il nécessairement un athéisme ? 

Le matérialisme s’impose désormais aux esprits cultivés et non prévenus contre lui. Disons tout simplement que la théorie de l’évolution de Darwin, quels que soient les enrichissements qu’elle a subis ensuite, en atteste scientifiquement la validité : il y a eu une nature matérielle qui a précédé l’homme et l’a produit à travers les transformations des différentes espèces et donc celui-ci il n’en est qu’une forme, quelles que soient ses qualités spécifiques et même éminentes comme l’intelligence et la morale. P. Tort, le meilleur spécialiste du darwinisme aujourd’hui, nous l’a parfaitement démontré. Reste qu’il suscite toujours des résistances, spécialement du côté de la religion (des trois religions) et des philosophes influencés par elle. C’est ainsi que l’Eglise catholique n’a reconnu l’évolutionnisme qu’en 1996, mais pour le corps de l’homme seulement : son esprit demeurerait indépendant, séparé du corps matériel par un « abîme ontologique » qu’aucune science de saurait combler et il  resterait donc créé par Dieu. Et elle a même soutenu l’idée que l’option matérialiste ne saurait garantir la dignité de l’homme, ce qui est un déni insupportable de tout ce que l’humanisme matérialiste a pu apporter aux hommes comme progrès dans l’histoire. ! De même, différents philosophes ou idéologues influencés par la religion, préconisent le retour au spiritualisme et à la métaphysique chrétienne comme J.-L. Marion, D. Moreau et J. Staune ; et l’on a vu aussi A. Comte-Sponville dialoguer avec ce dernier et admettre que son matérialisme à lui n’était pas scientifique et n’était qu’une « croyance » !

C’est pourquoi je voudrais ici rappeler un point important que je développe dans mon nouveau livre Apologie du matérialisme et qui devrait faire taire ces résistances ou ces réticences… sans supprimer, bien sûr, les motifs politiques, conservateurs ou franchement réactionnaires, qui se cachent derrière elles  et qu’il faut continuer à dénoncer, mais ce serait un autre débat. Disons simplement que, à partir de la thèse que j’ai rappelée selon laquelle l’homme est un produit d’un nature matérielle qui l’a précédé, il y a deux manières de comprendre cette thèse lorsque l’on se prononce sur le statut ultime de cette nature englobant l’homme :

1 On peut affirmer que cette nature est infinie et éternelle, incréée donc : c’est ce qui a la plupart du temps, sinon toujours, accompagné la conception matérialiste, en faisant alors de celle-ci un athéisme déclaré, pleinement assumé comme tel. Sauf que cette position ne saurait être scientifiquement prouvée et je m’appuie ici, pour défendre ce propos, sur la réflexion rigoureuse de Marcel Conche, pourtant radicalement athée, affirmant que « toute proposition sur la totalité est indécidable » –  sous-entendu sur le plan de la science. Ce ne peut être qu’une « conviction raisonnée », de type métaphysique, la sienne en l’occurrence. Et j’ajoute que le philosophe et physicien grec, E. Bitsakis, que je cite dans le livre, indique justement que la science ne peut se prononcer que sur le fini, fût-ce indéfiniment. En ce sens l’infinité réelle de la nature ne peut être qu’un horizon de sa recherche, dont elle ne peut s’approcher qu’asymptotiquement, ou encore un présupposé méthodologique pour elle, sans plus, ce qui lui interdit de se transformer en  une ontologie athée définitive. C’est ce que je définis, quant à moi, comme un matérialisme transcendant, métaphysique donc, mais qui n’est pas contraignant  théoriquement et auquel je n’adhère pas, même si j’en suis proche.

2 Mais il y a l’autre matérialisme, entendu comme une thèse portant exclusivement sur le rapport nature matérielle/pensée et faisant de celle-ci une forme de celle-là, produite par elle. Ce matérialisme est donc strictement immanent (ou empirique), se prononçant sur ce qui est accessible à la connaissance scientifique positive et il est prouvé par la théorie de l’évolution sur un plan général comme on l’a vu. Et la biologie (voir les travaux de J.-P. Changeux ou initiés par lui), appuyée par les sciences humaines, démontre de plus en plus cette relation de la pensée à la fois à la matière et aux conditions psychologiques et historiques qui la façonnent. C’est dire que ce matérialisme-là est philosophiquement contraignant, dans ses limites mêmes, parce qu'il est scientifiquement fondé. Limites, dis-je : on aura compris qu’il ne se prononce pas sur le statut ontologique final de cette matière initiale : est-elle infinie ou finie, incréée ou créée, on n’en sait rien et on n’en saura jamais rien. Si on l’adopte, et on le doit selon moi par honnêteté  intellectuelle, on est alors a-thée, avec un tiret : sans Dieu, agnostique si l’on veut, mais sans pouvoir récuser dogmatiquement l’hypothèse divine, pourtant largement improbable, sauf à être sourd à  ce type de d’interrogation face au monde et à son origine. Après tout on peut accepter que l’univers n’y réponde pas, reste silencieux, mais cela suppose bien que la question existe. On est alors confronté à une dimension de « mystère » métaphysique (méta-physique, avec un tiret là aussi) que Russell et Wittgenstein réunis auront magnifiquement formulée de la manière suivante, qui résume selon moi leur pensée : « Il n’y a pas de mystère ou d’énigme dans  le monde, mais il y a un mystère ou une énigme du monde ».

Je conclus : cette position ultime n’enlève strictement rien à la validité théorique du matérialisme immanent sur son plan propre. Il faut donc en faire l’apologie intransigeante car il est aussi associé à un rationalisme de la connaissance, insistant sur les pouvoirs que la connaissance scientifique nous donne sur le monde et nous-mêmes. Et il a aussi une dimension de critique irréligieuse toujours actuelle : il permet de comprendre les illusions religieuses (à distinguer de la seule foi subjective) et de nous débarrasser de leurs effets aliénants sur l’humanité.

                                         Yvon Quiniou. Vient de publier Apologie du matérialisme. Penser avec la science, Les Belles lettres, collection Encre marine.

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