Comment peut-on séparer une religion de son fondement doctrinal!

La religion prétend souvent, aujourd'hui, se séparer de son fondement doctrinal présent dans ses textes dits sacrés. C'est le cas de l'islam pour ceux qui entendent le séparer du Coran, pour éviter la critique dont ses croyants font l'objet dans le contexte actuel, où sa violence éclate, alors que ses pratiquants sont majoritairement pacifiques. Qu'en est-il exactement?

                       Comment peut-on séparer une religion de son fondement doctrinal ! 

Le mouvement de contestation de l’islamophobie (la mal nommée) se heurte à une objection majeure, qui concerne d’ailleurs toutes les religions et que peu aperçoivent ou ne veulent pas apercevoir. Car on prétend, au mieux, que si l’on peut critiquer une religion dans ses pratiques, voire dans ses effets politiques, il serait quasiment interdit de toucher à ses fondements doctrinaux, voire à la foi en eux, qui relèveraient de l’intime et devraient être soustraits à l’examen critique sous peine de ne pas respecter les personnes croyantes et leur droit subjectif à croire. Or je voudrais m’élever théoriquement contre cette idée ou ce dogme, au nom même de l’exigence philosophique telle qu’elle s’est manifestée depuis Spinoza, Hume, Kant, Rousseau, et ensuite chez les grands penseurs du 19ème siècle, à commencer par Feuerbach. Et je sais que ce faisant, je vais contre la ligne qui prévaut sur Médiapart, malgré son ouverture incontestable au débat. J’en prends cependant le risque, d’autant plus que je vais centrer mon analyse sur l’islam. 

Les polémiques qui ont prévalu à son sujet consistent à soutenir : 1 que c’est une religion comme une autre et qu’il faut donc la respecter (et pas seulement la tolérer) dès lors qu’elle accepte, en France, les règles de la République, 2 qu’il faut la distinguer de l’extrémisme musulman qui l’exploiterait politiquement et n’aurait rien à voir avec son contenu doctrinal propre et, 3, que la majorité des musulmans français serait pacifique et donc respectable comme la majorité des autres croyants, catholiques ou juifs. Je vais répondre sur ces trois points, en commençant par le troisième car c’est le plus populaire et même si, dans les conditions sociales désastreuses qui leur sont faites (mais pas seulement à eux)  au cœur des banlieues ouvrières, par exemple, des tensions avec d’autres groupes peuvent apparaître, du fait de ces conditions, précisément.

Le pacifisme des musulmans, donc. Eh bien oui, la majorité des musulmans ne pose pas de problème de co-existence avec les non-musulmans, et c’est bien ainsi, d’autant plus qu’il leur faut affronter parfois un racisme anti-arabe. Il faut donc les accepter de fait tels qu’ils sont, quelles que soient les particularités religieuses qui les caractérisent et qui peuvent agacer les esprits irréligieux, comme l’interdiction absurde qui leur est faite de boire du vin à la terrasse des cafés ou celle de ne pas manger de porc ! Après tout, les catholiques se sont bien interdits de manger de la viande le vendredi, autrefois, et j’en ai été victime dans un lycée laïque de mon adolescence, condamné que j’étais ce jour-là au poisson! Je laisserai de côté, provisoirement, la question des prêches violents dans certaines mosquées, que l’on est amené à fermer normalement, et je me contenterai d’une remarque supplémentaire en faveur du pacifisme musulman, de la sociabilité de cette communauté. Elle vient, je crois, de ce que nombre d’entre eux, hommes ou femmes, n’ont pas lu le Coran dans le détail… comme, sans doute, nombre de catholiques n’ont pas lu la Bible. Du coup ils ne peuvent accepter, vu leur comportement, qu’on critique leur religion. Et pourtant… on va voir qu’elle le mérite pleinement.

J’en viens alors au premier point, qui est celui de son contenu doctrinal, avec les impératifs pratiques qu’il  contient, comparé à celui des deux autres religions monothéistes inspirées par la Bible (ancien ou nouveau Testament), et dont il faudrait séparer la foi elle-même. Soyons franc et surtout honnête et rigoureux, et je peux l’être au maximum pour avoir étudié le Coran, dans deux de ses versions (Pléiade et une autre), parce que je sais lire et comprendre un texte et que j’ai écrit sur lui : cette séparation est une imposture intellectuelle, destinée à sauver cette religion, pour  un motif simple que croire c’est croire en quelque chose, toute croyance ayant un objet et n’étant pas muette ou vide de contenu[1]. Or cet objet, qui n’est pas vraiment connu de beaucoup, ne résiste pas à un examen critique opéré par la raison humaine qui est en tout être humain : il est inadmissible intellectuellement et moralement, les deux ensemble. Il s’agit d’un texte qui prétend venir seulement de Dieu, Allah, il en est la parole formulée par le prophète Mahomet. Il doit être cru à la lettre, le croyant n’a pas le droit de la remettre en cause sur tel point et donc il est censé transcender les siècles. Or il comporte des aspects ou dogmes insupportables, dont je n’évoquerai que quelques-uns[2] : une intolérance absolue à l’égard des autres religions ou croyances, comme le polythéisme (à l’époque), les pays qui les pratiquent devant être envahis et convertis (comme cela s’est fait, y compris en Espagne), et surtout à l’égard des incroyants ou des athées, qualifiés de « mécréants » : ceux-ci sont voués à la mort ; un dogmatisme tout aussi absolu qui condamne le blasphème et voue à la mort, là aussi, les blasphémateurs (voir l’affaire catastrophique et honteuse de Charlie Hebdo) ; le dogme de la Charia, crucial, à savoir l’idée que l’organisation de la vie sociale comme individuelle ou interindividuelle relève du texte divin et non des hommes eux-mêmes, ce qui exclut à la fois la démocratie où le peuple est souverain, se donne à lui-même ses lois, et la liberté individuelle : on appelle cela une soumission absolue à Dieu, donc une aliénation radicale. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre le port du voile, l’homme dominant la femme et ayant le droit de lui imposer le voile pour cacher son corps aux autres hommes. Et, pour répondre à ce qui en douteraient, j’ai vérifié ce qu’il en est en m’appuyant sur Meddeb (Face à l’islam) : il y a effectivement deux sourates et trois versets en elles qui contiennent cette recommandation, et le seul problème qui se pose est celui de la nature de cette recommandation, son degré d’impérativité : obligation absolue ou simple recommandation ou conseil ? Je ne saurais trancher, ne connaissant pas la langue arabe, mais dans les deux traductions que j’ai lues j’ai compris cela, très nettement, comme un impératif. A quoi l’on ajoutera, dans le domaine du rapport homme/femme, de nombreux privilèges masculins, matériels et sexuels (je passe), comme dans le domaine de l’homosexualité une condamnation de celle-ci encore plus forte, humiliante et violente, que celles que l’on trouve dans les deux autres monothéismes (je passe aussi, tant ce qui est dit dans ce cas est déplaisant). J’ajoute enfin, qu’il y a dans  le Coran  une affirmation du dualisme corps/âme ou esprit, donc une affirmation de l’origine surnaturelle de l’homme qui a entraîné l’islam contemporain à récuser le darwinisme (un livre paru aux PUF a bien analysé les difficultés de l’islam avec la science biologique qui porte sur l’homme). Certes, ce fut aussi le cas de l’Eglise catholique pendant plus d’un siècle, mais elle a tout de même admis la théorie de Darwin en 1996, quoique en l’amputant de sa conséquence matérialiste avérée. On voit donc que se déclarer musulman ou s’afficher comme tel extérieurement, c’est aussi se réclamer, qu’on le veuille ou non, de ce corps de doctrine qu’aucun esprit rationnel et doté d’un sens moral ne peut accepter. Ou alors on n’est plus dans une appartenance religieuse mais dans une attitude identitaire, quelque peu hypocrite car faisant de la religion un simple porte-drapeau ou, comme me l’a dit mon ami Patrick Tort, le support d’une re-éthnicisation pour un groupe humain en déshérence quand il migre.

Enfin, il reste la fameuse affirmation que l’islamisme politique et guerrier ne serait qu’une exploitation, externe en quelque sorte, d’un islam strictement religieux et a-politique ou apaisé dans son fond. Or ceci aussi constitue une imposture quand on compris ce qui précède, et qui est strictement vrai. Avec la Charia, dont l’énonciation vient de Dieu, organisant le vivre-ensemble hors de toute volonté autonome du peuple, nous sommes directement dans un registre politique. Et celui-ci concerne tous les membres de la même communauté de croyants, donc d’une communauté qui s’appelle l’Oumma, qui dépasse les frontières – la religion musulmane n’est pas une religion nationale (si tant est qu’il existe des religions nationales[3]), elle a une vocation et même une ambition universaliste, mais sur sa base doctrinale exclusive, ce qui peut expliquer les tentations impérialistes de ceux qui, non inventent et exploitent cette visée, mais la prennent au sérieux et veulent la mettre en pratique. On voit donc que l’impérialisme politique est inhérent à l’islam pour autant qu’il entend être fidèle au Coran, comme, au demeurant,  il y a eu un impérialisme religieux du catholicisme, qui a pu être aussi politique quand il entendait évangéliser des peuples entiers, hors de l’Europe ! Enfin, et ici il n’est pas besoin de démonstration, on sait que cette violence politique se laisse entendre, il est vrai à un niveau plus modeste, dans les prêches de certains imams dans les mosquées en France.

D’où mon ultime et double question : 1 Si l’on accepte ce diagnostic incontestablement critique, comment peut-on comprendre que des femmes de la nouvelle génération musulmane ayant migré en France ou même s’y étant déjà intégré de fait, puissent se revendiquer de cette religion ou, plus, disent y adhérer sur la base d’un choix qu’elles prétendent libre et justifié… quand on pense que sa traduction vestimentaire comme le voile ou même certaines de ses prescriptions concrètes, sont de plus en plus rejetées par les femmes du Maghreb ou du Moyen -Orient ? Et cela sur la base d’une protestation clairement féministe qui y voit une aliénation non voulue (ce qui serait contradictoire) mais, comme toute aliénation, une situation imposée et subie, devenue chez beaucoup inconsciente de son statut ?

Car – il ne faut pas se voiler la face, si j’ose dire – nous sommes bien en présence d’une aliénation spécifique, étonnamment contemporaine dans sa persistance, et dont la critique rejoint celle que Marx  signalait dans toutes les religions en disant que non seulement elles expriment une aliénation socio-historique, mais qu’elles y contribuent, qu’elles sont donc elles-mêmes aliénantes en nous détournant du réel tel qu’il est et en nous empêchant de le critiquer. C’est bien pourquoi il a pu oser cette idée formidable et courageuse selon laquelle « la critique de la religion est la condition préliminaire de toute critique ». 2 D’où ma deuxième question, que je tire de la lecture de nombreuses prises de position et analyses opposées à la mienne : comment à gauche – je dis bien à gauche, voire à l’extrême gauche – peut-on être à ce point complaisant théoriquement et pratiquement à l’égard de l’islam ? Et ce au point de dénoncer une hypothétique « islamophobie »  se traduisant par une haine des musulmans, voire par un racisme à leur égard – et j’ai été victime de cette insulte, moi qui me bat contre le racisme depuis toujours.  Il faut lire, de ce point de vue, la critique de cette imposture sémantique, à laquelle procèdent des hommes de gauche ou tout simplement laïques comme Pena-Ruiz, J.-F. Kahn, Caroline Fourest et d’autres, qui consiste à travestir le sens des mots de façon à discréditer ceux qui mènent un combat contre l’irrationnel religieux, sans vouloir du tout l’interdire, d’ailleurs[4]. Il s’agit seulement d’utiliser l’autorisation qu’a toute raison de dénoncer les contre-valeurs que distillent beaucoup de religions, ici l’islam, dont la critique (comme celle du catholicisme ou de la religion juive) est de droit dans une société libre. Ne pas y participer, lui tourner le dos et même la dénigrer ou injurier ses auteurs, c’est procéder, de la part de ceux qui se disent des intellectuels ou des militants progressistes, à ce que Julien Benda aurait appelé une « nouvelle trahison des clercs ».

                                                       Yvon Quiniou

 

NB :   On pourra m’objecter que je porte un regard excessivement sévère sur les religions en général, et sur l’islam tout particulièrement. Qu’il faudrait donc contextualiser l’islam et l’interpréter historiquement, pour comprendre ce qu’il veut dire, qui ne serait pas ce qu’il dit exactement. Or cet appel à l’interprétation,  liée à la contextualisation, n’est pour moi qu’une stratégie hypocrite pour sauver un texte religieux, inacceptable tel quel aujourd’hui. Au surplus, il détruit ou déconstruit la religion elle-même, sans s’en rendre compte : si la parole de Dieu est le produit d’un contexte historique … elle n’est plus la parole de Dieu censée transcender ce contexte et dire la vérité en soi, mais un phénomène humain, ce qui ramène à l’athéisme ou à l’agnosticisme ! Et je rappelle que les athées (ou les agnostiques) ne se sont jamais fait la guerre ou n’ont jamais opprimé personne en tant que tels !

 

[1] Je reprends ici une idée que j’avais rapidement affirmée dans un billet précédent sur « Foi et religion » où je distinguais trop, dans un premier temps, la foi de la religion pour tenter de sauver le respect de la première. La suite anticipait mon  analyse d'aujourd'hui.

[2] Pour plus de détails, voir mon livre Pour une approche critique de l’islam (H§O) - ceci étant indiqué non dans une intention absurde d’auto-publicité, mais pour qu’on vérifie la véracité de mon propos.

[3] C’est peut-être le cas de la religion juive du fait de son lien à un territoire particulier, sinon exclusif. Mais il est vrai qu’il y a aussi les religions du Moyen-Orient ou de la Chine, autrefois. Sont-elles dépourvues d’ambition internationale ?

[4] Voir aussi  les articles pertinents de Alban Ketelbuters et de Amar Bellal, dans le débat publié dans L’Humanité du 14 novembre, qui tranchent avec la ligne générale du journal sur ce sujet.

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