De l'écriture au pouvoir: Macron dans ses contradictions et ses ambiguïtés

La lecture de deux interviews de Macron avant qu'il n'arrive au pouvoir, révèle les contradictions et les ambiguïtés tant de sa pensée que de son projet : un républicanisme autoritaire, qui méprise la démocratie horizontale; une apologie a-critique de l'initiative individuelle qui ignore les conditionnements sociaux, une apologie de l’efficacité et et de l'argent. C'est du libéralisme pur jus!

                  De l’écriture au pouvoir : Macron dans ses contradictions et ses ambiguïtés 

Le hasard m’a fait lire dans un ouvrage collectif, Qu’est-ce que le macronisme ? (Ed. Les Indispensables), deux interviews successives  de Macron (2015 et 2016). Je ne sais s’il lit Médiapart, bien qu’il adore discuter avec les intellectuels affirme-t-il d’emblée. En tout cas, c’est aussi à lui que je m’adresse dans ce billet, sans savoir s’il répondra (sait-on jamais …?). Car la lecture de ces deux textes m’a laissé pantois, je le dis en toute honnêteté, quelle que soit son aisance d’écriture, d’autant plus qu’ils sont ceux d’un homme politique qui s entend être aussi un intellectuel et qui l’est bien, pour une part. Pour résumer : la quasi-totalité de ses propos, ici, sont en contradiction absolue sinon avec ce qu’il dira ensuite dans Révolution, en tout cas avec ce qu’il fera une fois arrivé au pouvoir. Je vais donc lister rapidement ces thèmes d’avant leur retournement effectif dans sa pratique politique, mais en soulignant également les ambiguïtés ou flottements sémantiques qu’ils comportent déjà en eux-mêmes.

1 On le voit d’abord s’en prendre, sous la bonne influence de Ricœur qu’il a côtoyé, à la « verticalité » en politique et prôner avec celui-ci une conception « délibérative » de l’exercice du pouvoir (p. 11). Dont acte. Mais c’est le contraire exact de ce qu’il a fait ensuite, même s’il lui arrive de nuancer cette exigence de délibération au nom de l’urgence de la décision. De même, et dans l’horizon de cette contradiction entre ce qu’il proclamait et ce qu’il est devenu, il critique vivement une vision « régalienne » de l’action politique (p. 14)… qui est celle-là même qu’il a mise en œuvre plus tard , à un degré extrême !

2 Ensuite, dans la logique de son discours initial, il dit vouloir redonner aux « corps intermédiaires » un rôle dans « la structuration de notre démocratie » (p. 29) – cela même qu’on lui reproche aujourd’hui de négliger, suscitant déception, rancœur et même révolte chez ces intermédiaires. Comprenne qui pourra !

3 On éclairera mieux cette faille,dans son devenir politique effectif, si l’on est attentif à ce qu’il dit d’ores et déjà de la démocratie et de l’Etat. Car la démocratie lui paraît s’être transformée en  un « concept vide », mais sans qu’on ait vraiment l’impression qu’il veuille remédier à cette situation par des propositions concrètes. D’autant que, manifestement, il lui préfère le concept de République qui, lui, ne prête pas à contestation (ce qui est vrai pour l’essentiel) et qui surtout serait porteur, dans l’imaginaire collectif comme dans la vie politique, d’une dimension de verticalité (à nouveau) opposée à l’horizontalité démocratique, souvent impuissante selon lui, et qui répondrait alors au besoin de « la figure d’un Roi » (p. 16 et 17). Ici je crois rêver devant un pareil propos venant d’un idéologue qui s’est déclaré fondamentalement républicain : la République exclut dans son principe toute figure de ce genre et notre histoire l’a dramatiquement prouvée. Il s’agit-là quasiment d’un lapsus qui révèle sans doute, et à son insu, ce à quoi il pensait pour le futur Jupiter qu’il allait être et dont tout le monde (y compris dans son entourage) dénonce aujourd’hui le culte du pouvoir personnel.

On comprend que, dans ce cadre théorico-politique pour le moins flottant, il s’en prenne aux syndicats, à leur force d’inertie et, brusquement, à une politique délibérative qui s’appuierait sur eux : ils sont des facteurs d’immobilisme tant politique qu’économique et le « leadership » (sic) qu’il souhaite incarner au sommet de l’Etat y mettra fin en instaurant enfin un « Etat régalien ». Par rapport à l’influence revendiquée de Ricœur, ici aussi : comprenne qui pourra ! Et à nouveau, il anticipe ce qu’il sera et, derrière la contradiction apparente, c’est une forme de continuité intellectuelle ou de préfiguration du futur qui s’énonce ou s’annonce. Par-delà ce simple constat véridique, je ne peux m’empêcher d’appréhender cette attitude comme une forme subtile de cynisme et donc d’amoralisme, tant la critique de la démocratie me paraît anormale moralement – cynisme qu’il prétend pourtant rejeter avec vigueur !

4 Qu’en est-il alors de son idéologie profonde – profonde au sens où elle est au fond de sa personnalité ?

Chose étonnante, dans sa première interview il fait heureusement et intelligemment l’apologie théorique de ce concept, issu pourtant de la tradition marxiste (on se souviendra qu’il nous conseille de lire Marx). Il pense que la politique en est inséparable, ce qui est vrai, et qu’elle contribue à lui donner du sens. Bien ! Il en fait une « traduction-interprétation » générale de la réalité qui doit irriguer l’action et il regrette en termes vifs sa disparition chez les politiques actuels. Le problème vient de l’usage qu’il en fait ensuite. D’abord, il réduit celle-ci à une « traduction » du réel, comme dans une traduction de texte à texte, auquel elle serait donc fidèle. C’est oublier qu’elle n’en est souvent qu’une transposition fallacieuse et mystificatrice, servant des intérêts de classe dont la prise en compte est totalement évacuée par lui. Ensuite, quand il présente la conception de la société qu’il a en vue, sa dimension idéologique, liée à la politique et qui l’oppose à une vérité objective, semble disparaître, comme on le constatera encore plus dans son livre-programme Révolution, postérieur à ces textes : son projet se centre, sinon entièrement, en tout cas prioritairement, sur l’efficacité productive et la production de richesses, censées enrichir automatiquement les pauvres,  ce qui est une imbécillité. Il peut du coup le présenter comme un programme strictement technique et incontournable, imposé par la réalité – donc vrai pratiquement, sans parti-pris idéologique. Et il peut aussi occulter, avec beaucoup de naïveté, tout ce que son projet comporte par ailleurs d’idéologique au sens fort, quasi philosophique, et qui est déjà présent ici, même en pointillés : il s’agit d’un projet de société libérale, fondé sur l’initiative individuelle et il s’en prend à tout ce qui pourrait l’entraver comme les statuts protégés ou d’autres réglementations étatiques favorables aux travailleurs et qui sont pourtant issues des progrès sociaux obtenus depuis un siècle par une lutte collective. Au passage, il oublie seulement que dans le cadre d’une société libérale fondée sur la propriété privée et la concurrence, tout le monde ne peut réussir au même titre, l’égalité initiale des chances n’existant pas, et qu’il y a nécessairement des vainqueurs et des vaincus, donc de l’inégalité – ce que l’idée d’exploitation, absente de son vocabulaire, connote inévitablement. C’est en ce point décisif que son discours ne contredit pas du tout ce qu’il a fait ou voulu faire ensuite, une fois parvenu au pouvoir : il le projette clairement. Ajoutons que ce même discours flotte dangereusement quand il aborde l’idée d’égalité et qu’il prétend situer son action dans un horizon d’émancipation. On touche alors à sa vision de l’organisation socio-politique, avec toutes ses ambiguïtés. Et ce n’est pas son fameux « et en même temps » qui les dissipera ! Elle les renforce, au contraire.

5 Cette vision d’ensemble, qui est un peu sa philosophie politique, flotte considérablement et contient même de vraies contradictions, présentes donc au sein du même discours, voire dans un même développement. On le voit ainsi à la fois se réclamer fortement de la République, comme on l’a vu, critiquer ensuite l’étatisme sans lequel il n’y a pas de pouvoir républicain agissant, préciser aussi qu’il y a « trop d’Etat »… tout en affirmant ensuite croire « dans la place de l’Etat » ! Il ne doit pas y croire beaucoup, au demeurant, sauf en politique, puisque son deuxième texte attaque cette « place » et déclare carrément « qu’il faut moins d’Etat dans la société et l’économie » (p. 36) : c’est du Hayek tout cru, et non du Ricœur, qui était un socialiste avoué. Question toute simple : comment alors assurer l’égalité sociale dont il paraît par endroits se soucier, fût-elle seulement celle des chances de départ, quand on connaît le poids du déterminisme du milieu, y compris culturel, tel que Bourdieu (qu’il a le culot de citer) l’a établi ? La réponse, négative, se trouve dans son rapport normatif à l’idée d’égalité, contraire à son républicanisme affiché et franchement détestable : en réalité, il la dévalorise foncièrement au prétexte qu’elle nierait le mérite et il veut même accroître les inégalités (p. 31-32) pour stimuler la production. Comment ou pourquoi? Par l’appel à l’intérêt individuel et par une valorisation de l’argent dont la recherche est conçue comme le moteur indépassable de l’activité individuelle, alors qu'elle la dégrade – thème totalement inédit dans un champ de pensée qui s’est voulu un temps à gauche et qui entraîne Macron à en sortir clairement… alors qu’il se dit fier d’avoir été au PS. Disons-le avec franchise, sinon avec rudesse : il y là, dans cette double idée (accroissement voulu des inégalités, valorisation de l’argent sans le moindre scrupule) une révolution culturelle scandaleuse pour qui a conscience du malheur social qu’entraîne la domination de l’argent sur l’activité humaine, la mondialisation libérale et le libre-échange généralisé dans l’optique desquels il s’inscrit clairement. On le voit alors s’en prendre dès à présent aux 35 heures et annoncer, à mots à peine couverts, la suppression de l’ISF (p. 31).

Où est alors l’émancipation, érigée par lui en but ultime de la politique… et dont le souci semblerait, si l’on est généreux à son égard, sinon naïf, faire de lui un communiste ? Question qui s’impose d’elle-même et dont la réponse est désastreuse quand, face aux conflits sociaux animés par une exigence légitime de justice, il ne craint pas de préconiser « l’intransigeance » avec, s’il le faut, « des décisions graves et parfois d’une grande brutalité » (p. 35). Emanciper ce serait donc réprimer ceux qui se battent contre l’injustice sociale dont ils se sentent et sont réellement les victimes, et son rêve d’émancipation tournerait-il au cauchemar ? Et de quelle insuffisance sémantique ou lexicale relèverait alors  une pareille position? Flottement du vocabulaire ou oxymore insoutenable sur le simple plan intellectuel, tout sentiment politique mis à part ?

6 Dernière incohérence ou absence grave de lucidité dans ce domaine normatif, pourtant assumé, de l’émancipation : sa position à l’égard des religions, sur lesquelles il est interrogé. Laissons de côté son affirmation que l’homme (= tout homme) aurait besoin de spiritualité et de transcendance : c’est un postulat anthropologique absolument arbitraire qui relève de sa vision personnelle du monde, hors politique apparemment. Sauf que, étant admis par lui (tout de même !) que l’Etat républicain et la religion doivent rester séparés, il ajoute aussitôt que, ce besoin de transcendance étant reconnu, « il est normal que les religions occupent cette place », ce qui constitue un jugement de valeur positif en leur faveur. On retrouve une nouvelle fois, sous la forme d’une anticipation, le Macron président prétendant, il y a plus d’un an, que les religions sont indispensables à la vie de la nation. C’est occulter leur histoire effective (qu’il doit connaître pourtant), qui a été fondamentalement conflictuelle, brisant l’unité  inter-humaine, y compris nationale, dont la critique globale a été faite par Spinoza, puis par les philosophes des Lumières au 18ème siècle et qui a été prolongée par les grands penseurs du siècle suivant. J’ajoute qu’il paraît ne pas connaître Bertrand Russell, ce grand philosophe rationaliste, soutenant courageusement, au 20ème siècle, que, au total, « les religions ont fait plus de mal que de bien à l’humanité ».

L’ensemble de cette approche du fait religieux est donc incompréhensible quand on sait qu’il a une formation philosophique, et elle est inadmissible quand on considère qu’elle est  professée par un futur président de la République, puis défendue publiquement par lui depuis qu’il est en charge de  sa présidence. Sur ce plan, je lui demande et j’aimerais qu’il (me) réponde, même si Jean Bauberot le fit à sa place dans un article du Monde, début 2018, incendiaire à mon égard : dans ce domaine, croyez-vous ce que vous dites et faites-vous désormais ce que vous croyez ?

                                                                        Yvon Quiniou

NB : 1 Pour comprendre notre société contemporaine, notre président pourrait lire le livre remarquable de Jacques Bidet, « Eux et nous. Une alternative au populisme de gauche » ?, Kimé 2 Sur l’émancipation, Macron pourrait consulter mon livre Les chemins difficiles de l’émancipation, Kimé. 3 La situation actuelle de « débat national » n’infirme en rien l’ensemble de mon propos. Elle confirme les insuffisances antérieures de sa politique,  dont il semble prendre conscience sous la pression de la rue, et les incohérences de celle-ci aujourd’hui.

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