Le propos le plus malheureux de de Rugy

De Rugy vient d'être pris dans un scandale complexe qui a entraîné sa démission. Mais on oublie sa critique scandaleuse des médias "militants". Ceux-ci, comme Médiapart, n'auraient pas à faire la loi gouvernementale (?) ni, surtout, à juger "du bien et du mal" en politique. C'est là un propos totalitaire qui nie le rôle de la presse dans une véritable démocratie.

                                   Le propos le plus malheureux de de Rugy 

Dans le scandale multiple qui affecte de Rugy, je suis étonné qu’un propos de lui, tenu dans le JDD de dimanche dernier, avant ce qui s’est passé ensuite, n’ait pas davantage, sinon pas du tout, retenu et, surtout, indigné les citoyens informés et, spécialement, les journalistes qui sont censés l’être. Je cite l’ensemble avant de le commenter dans l’ordre : » Ce n’est pas à un site militant (= Médiapart , Y. Q.) de faire ou de défaire le gouvernement, et pas davantage de juger ce qui est bien ou mal ». Or ce double propos, surtout le second, est proprement indigne dans la bouche d’un homme politique qui se réclame encore (apparemment) de la gauche et de la démocratie. Je m’explique en m’efforçant de garder mon sang froid, tant cela révolte ma conscience d’homme de gauche.

1 Il n’ jamais été question pour un média quelconque, surtout à gauche, de « faire ou de défaire » un gouvernement dans une démocratie quand les règles formelles, démocratiques précisément, du vote ont été respectées. La démocratie ne se réduit certes pas, on va l’indiquer, aux règles juridiques de l’élection majoritaire de ses représentants, mais elle les implique nécessairement. Personne ne le nie – sauf peut-être l’extrême-droite – et de Rugy a formulé ici un mensonge politique éhonté s’agissant des médias en leur prêtant une intention politique qui n’est pas la leur. Par contre, il a oublié que la démocratie réelle ou complète  ne se réduit pas aux élections. Point n’est besoin d’avoir lu Marx pour savoir que les mouvements sociaux existent, hors du seul champ politique, qu’ils traduisent des insatisfactions profondes, qu’ils entendent peser sur les décision du gouvernement élu quand celui-ci les déçoit profondément – ce qui est le cas aujourd’hui –, que la presse militante s’en fait l’écho et cela est tout à fait normal ou légitime dès lors qu’on a compris que la démocratie consiste aussi à tenter d’influencer les instances représentatives, jusqu’à de nouvelles élections. Toute notre histoire, depuis 1789, en est la preuve.

2 Mais il y a plus grave que cette accusation à la fois infondée politiquement et bête intellectuellement : celle qui consiste à affirmer que ces mêmes médias n’ont pas à « juger de ce qui est bien ou mal ». Alors là, le philosophe citoyen que je suis est à la fois ahuri, scandalisé et meurtri moralement par un pareil énoncé venant d’un responsable politique  républicain ou démocrate (comme on voudra), qui devrait avoir lu au moins Rousseau : comment, les citoyens d’une République n’auraient pas à juger leurs représentants, dans ce qu’ils font, sur le plan du bien et du mal ? Seul le gouvernement en place, fût-il effectivement élu (par défaut ici, face à Le Pen, faut-il le rappeler ?) aurait le monopole de la définition « du  bien et du mal » en politique? Ce propos, de type totalitaire, est une véritable injure faite à tous les citoyens cultivés qui contestent; aujourd'hui ou hier, ses décisions et son orientation globale anti-populaire, dont la presse militante se fait le porte-parole comme elle se fait l’écho des revendications du peuple qui souffre. Et il oublie tout ce que la démocratie réelle, avec son expression publique, portée par un idéal socialiste ou communiste (peu importe ici la différence), a produit comme acquis sociaux et politiques tout au long du 20ème siècle : la contestation populaire, portée précisément par une autre définition du bien (et du mal) que celle qui régnait officiellement et était imposée aux masses, a précisément fait progresser moralement la société vers un « bien » supérieur collectivement… avant que la politique néo-libérale de Macron ne le fasse régresser, voire en abandonne tout simplement l’idée.

Par-delà donc les comportement délictueux de Rugy qui relèveraient d’un autre commentaire critique, mais dont l’opinion publique est heureusement capable comme elle le prouve ces jours-ci, il y a selon moi cette façon détestable qu’a eu de Rugy de disqualifier la presse militante dans son rôle critique, indissolublement moral et politique, moral en politique. Cette disqualification le disqualifie à mes yeux, sur le simple plan de l’exigence démocratique, d’abord, mais aussi dans l’idée qu’il se fait de la morale en politique, bien mal en point ces temps-ci et dont il est  une malheureuse incarnation.

                                    Yvon Quiniou, auteur en particulier de L’ambition morale de la politique. Changer l’homme ?, L’Harmattan.

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