Faut-il mythifier les travailleurs tels qu'ils sont?

Le mouvement ouvrier est aujourd'hui en pleine décomposition et le mouvement des "gilets jaunes" n'a pas réussi à le redresser. C'est au contraire l'extrême-droite qui progresse un peu partout, charriant les pires égoïsmes. D'où l'impératif absolu de reconquérir les consciences, pas seulement sur le plan intellectuel mais sur une base politique et morale visant les intérêts de tous.

                                           Faut-il mythifier les travailleurs tels qu’ils sont ?

Mes convictions politiques font que, depuis toujours, j’ai pris le parti des travailleurs et de leur émancipation et ce, définitivement – en entendant  par « travailleurs » tous ceux qui, participent, directement ou indirectement, à la création des richesses dont ne leur revient qu’une fiable part.  Cela ne m’empêche pas de faire un effort de lucidité face à ce qui se passe aujourd’hui dans les mentalités, quitte à déranger un peu la « doxa » populiste, sinon militante.

Idée de départ : la cause des » travailleurs » telle que la tradition communiste (ou socialiste) l’a justement assumée longtemps et avec succès, est aujourd’hui largement en crise au vu des scores (qui peuvent changer, il est vrai) des partis qui l’incarnent. Je n’insiste pas sur les sources de ce déclin (lié aussi à la chute des pays de l’Est), mais il signifie au moins que la conscience de ces travailleurs a abandonné majoritairement le sens d’un combat généreux en faveurs de tous, qui avait nom « communisme ». Plusieurs faits vont, hélas, en ce sens. 1 Le mouvement des « gilets jaunes » a été habité par des motivations complexes, justes souvent, mais également individualistes, voire ambiguës comme le refus de l’impôt, y compris écologique. Et l’effet progressiste produit sur les élections européennes de ce mouvement a été nul, il faut le dire, faute d’une visée politique claire. 2 On a assisté au contraire – tous les sondages l’ont montré – à une nouvelle progression du vote Front national, avec son égoïsme propre, voire son racisme xénophobe, qui est terriblement inquiétant. 3 Tout cela est en consonance avec la montée de l’extrême-droite en Europe, montée totalement inédite et qui s’est faite en partie à cause d’un vote qu’il faut bien dire « populaire », que cela plaise ou non : on le voit dramatiquement en Pologne et en Hongrie, avec la réduction de la démocratie, l’atteinte aux libertés d’expression tout autant qu’aux droits sociaux et aux services publics, emprise de la propriété économique privée – sans oublier les atteintes à la laïcité  et la montée d’un catholicisme intégriste d’extrême-droite qui a des équivalents en France, mais aussi dans bien d’autres pays comme les E.-U. ou le Brésil(entre autres), où les Evangélistes jouent un rôle  gravement néfaste, rétrograde sur bien des plans.

Tout cela donne une population de travailleurs qui, malgré son nombre, n’a plus la conscience de classe qu’elle avait et n’est plus portée par les valeurs progressistes qui étaient les siennes au siècle dernier. Certes, il n’est pas question d’oublier que c’est le mouvement objectif des intérêts qui fait bouger l’histoire, et même Marx n’a jamais dévalorisé l’intérêt en tant que tel, le trouvant légitime, permettant à l’homme de s’affirmer et lui attribuant un rôle essentiel dans les luttes sociales. Sauf que l’intérêt tout seul peut se replier sur lui-même ou sur un petit groupe et se transformer en égoïsme ravageur. C’est pourquoi il ne s’est pas contenté d’y faire appel : dans le Manifeste communiste il rappelle que les communistes ont une « intelligence claire » du mouvement historique et que leur rôle est de la diffuser au sein du mouvement prolétarien pour le rendre efficace ;  et il lui arrive aussi, dans d’autres textes comme dans L’idéologie allemande, de signaler la nécessité de « forger » une « conscience communiste ». Plus largement, et c’est un point régulièrement occulté par nombre de marxistes « positivistes » ou « scientistes », l’œuvre de Marx est porté par un souci normatif et, en l’occurrence moral, de l’Universel, à savoir de l’intérêt, certes, mais de l’intérêt de tous les hommes. C’est cette exigence, entre autres choses, qui rend son œuvre si actuelle tant cette norme est  bafouée par le capitalisme contemporain et abandonnée par les élites politiques. Et j’indique à ceux qui ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir, que cette exigence a été reprise par bien des socialistes ou des communistes, avec en premier lieu Jaurès, qui mettait le socialisme au service de la vie du plus grand nombre (in Etudes socialistes) et Gramsci qui ne séparait pas la politique communiste d’une authentique dimension éthique de ce type et donc assignait à un futur Etat émancipateur, conformément au rôle de tout Etat, d’ailleurs, mais transformé ici, d’éduquer les citoyens à un niveau supérieur.

Conséquence par rapport à notre sujet : les travailleurs sont aussi des hommes susceptibles de se laisser influencer par divers affects humains pas toujours glorieux (individualisme, rivalité, compétition, cupidité, conformisme, etc.)  mais surtout par les pires idées dominantes, spécialement quand leurs conditions de vie les empêchent d’accéder à une culture critique qui leur permettrait de s’y soustraire. C’est pourquoi le rôle d’une politique résolument progressiste (je n’ose pas dire communiste pour ne pas susciter d’opposition stérile) est bien aussi de se proposer d’éduquer le peuple sur la base d’un idéal de civilisation fondamentalement meilleur que celui que nous connaissons, qui ne fait pas l’homme mais le défait. Le paradoxe est que l’homme, travailleur ou pas, est précisément aussi un être capable d’entendre ce message !

                                                            Yvon Quiniou

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