La tolérance, valeur problématique

La tolérance est à la mode, spécialement dans le domaine religieux, alors qu'on y assiste à un retour des fanatismes. Pourtant elle fait problème: elle consiste à accepter de fait ce que l'on condamne en droit. Il faut lui substituer la notion de respect du droit à la différence, sauf lorsque celle-ci contredit des valeurs morales universelles dans sa manifestation pratique.

                                                                      La tolérance 

La question de la tolérance, en l’occurrence celle de sa nécessité, refait surface aujourd’hui en ce début du 21ème siècle, au cœur même de notre actualité marquée par un renouveau du fanatisme religieux, lié en particulier, il ne fait pas se le cacher, à l’islam dont l’islamisme  est un prolongement, malgré ce que beaucoup, par une espèce de lâcheté intellectuelle sur laquelle je vais revenir, refusent d’admettre. Et ce fanatisme n’est pas seulement d’ordre idéologique, s’exprimant alors exclusivement par des paroles dénonçant les autres options religieuses ou anti-religieuses, comme la condamnation du blasphème. Ces paroles sont malheureusement, depuis quelques années, suivis d’actes meurtriers divers, à commencer par l’attentat qui a visé le journal satirique Charlie hebdo suivi ou précédé en France par d’autres actes encore plus sanglants, sans compter ce qui s’est passé ou se passe hors de nos frontières. Mais, si l’on veut être honnête, il faut aussi signaler qu’une forme plus discrète et plus paisible de fanatisme affecte d’autres religions et, spécialement la religion catholique, sous la forme d’un retour à un intégrisme concernant les mœurs : la conception du mariage, exclusivement hétérosexuel et à vie, à l’heure où le divorce est légal, le refus du couple libre, sans mariage, la condamnation des dits « excès » de la sexualité dans notre monde actuel qualifiés de manifestations de « débauche » ou encore, sinon surtout, une condamnation véritable honteuse de l’homosexualité, masculine ou féminine, corrélée au refus du droit à une « orientation sexuelle », singulière et libre , elle aussi autorisée désormais par la loi. Or ici aussi, cette attitude s’est traduite de la part de certains catholiques par des comportements politiques de masse dans la rue (sans violence il est vrai) visant à imposer au législateur leur vision de la vie humaine dans ces domaines. On semble  alors assister à un retour en arrière d’au moins un siècle et donc à une montée inédite, surprenante et désespérante, de l’intolérance religieuse. C’est bien pourquoi il faut se pencher sur cette notion car, si l’on peut dire et dans un premier temps, que l’on ne peut tolérer l’intolérance, au sens très simple où on ne peut l’accepter,  on va voir que, au niveau sémantique, cette même notion de tolérance est moins évidente qu’on ne le croit et qu’il faudrait peut-être la remplacer par une autre.

Mais il faut d’abord rappeler d’où elle vient et sa signification initiale. C’est dans la littérature philosophique qu’elle s’est imposée avec J. Locke dans sa Lettre sur la tolérance et ensuite avec Voltaire dans son Traité sur la tolérance. Dans les deux cas, c’est bien au domaine de la religion que la réflexion s’applique et c’est le texte de Locke qui me paraît le plus symptomatique car il incarne bien ce que libéralisme politique, qu’il assume pleinement, peut avoir comme conséquence positive dans une Angleterre minée, à l’époque, par les conflits entre la religion anglicane et le catholicisme romain, sur fond d’intérêts politiques plus ou moins masqués, mais aussi entre de multiples tendances ou sectes particulières. Or on aperçoit très vite ce qu’est la tolérance ici (comme chez Voltaire) : c’est l’exigence d’une co-existence de fait, donc d’une paix entre des opinons  et des pratiques divergentes, concurrentes et même franchement opposées, se haïssant entre elles au point de vouloir et de s’efforcer à se nuire, voire à se détruire. J’ajoute seulement, pour être complet s’agissant de Locke et qu’on oublie ou occulte délibérément, que sa tolérance exclut l’athéisme jugé absurde et digne d’être exclu.(comme le catholicisme d'ailleurs) … ce qui est précisément une forme d’intolérance![1]

Mais faut aller plus loin dans l’analyse de cette notion. Car la tolérance, contrairement au respect, dans ce domaine comme dans d’autres (idées politiques, comportements néfastes, mœurs, etc.), suppose implicitement un jugement défavorable ou négatif à l’encontre de ce qu’on tolère[2]. C’est pourquoi on doit dire que tolérer c’est accepter de fait ce que l’on condamne en droit sur le plan de la valeur  ou dans son for intérieur : on accepte bien que l’on ne soit pas d’accord ou que, même, on désapprouve. Un exemple simple et banal : un enseignant peut tolérer du bruit dans sa classe, bien que par devers soi, il le critique. En ce sens la tolérance peut trahir une forme de faiblesse ou de lâcheté dans le rapport à l’autre, ce qui n’est pas une qualité ou une vertu digne d’être valorisée et citée en exemple : elle vous assure la paix facilement et, surtout, manifeste tout autant une incapacité à assumer publiquement, quoique pacifiquement, ses valeurs. Dès lors il est clair que, sans cette striction mentale qui accompagne l’acceptation, c’est au respect de la personne de l’autre – de ses idées ou de ses actions – que l’on a affaire, valeur fondamentale dans une République démocratique.

Pourtant la chose se complique un peu plus car la question de la tolérance pose inévitablement la question de l’altérité (l’autre) : si nous étions tous identiques et d’accord dans nos idées et nos comportements (mœurs incluses), la question de la tolérance ne se poserait pas. Or ce n’est pas le cas, nous sommes  toujours plus ou moins différents et nous sommes confrontés, du coup, à cette interrogation toute simple : n’y a-t-il pas un droit à la différence et à sa manifestation expresse que nous devons absolument respecter, qui implique que l’on tolère alors la différence de l’autre, même si elle ne nous convient pas. Par où, on le voit, tolérance et respect paraissent se télescoper ou, si l’on préfère, se rejoindre. Disons que le respect de la différence de l’autre et de son expression ne saurait être considéré comme inconditionnel, pour un raison simple et fondamentale : il y a des valeurs morales universelles – propos que la mode actuelle en faveur de la tolérance nie, bien entendu –  dans l’ordre du vrai comme du bien. Si  c’est effectivement le cas, on ne saurait admettre et donc tolérer sur le fond ce qui y contredit. Dans l’ordre du vrai, on ne peut accepter la diffusion d’idées contraires à la science, comme le retour du créationnisme (venant des E.-U. ou du Moyen-Orient) contre le darwinisme ou, plus grave vu ses conséquences, l’idée de « race » que la biologie moderne récuse définitivement. La preuve : l’enseignement de ces idées est ou doit être interdit (ce n’est pas le cas partout), c’est-à-dire non toléré[3]. De même, et c’est au moins aussi important, il y a des thèse normatives, dans l’ordre du bien, qui sont elles aussi inacceptables et qui doivent être pensées et traitées comme intolérables sur un plan moral et sur le plan politique où elles peuvent malheureusement s’incarner. C’est ainsi, pour reprendre un thème antérieur, que le racisme, appuyé au surplus sur une idée fausse, on l’a vu, ne peut être accepté et donc ni respecté ni toléré – ce qui est le cas dans les pays civilisés et démocratiques. Même chose, c’est clair, pour l’apologie de la dictature et sa mise en pratique ou, sur un plan différent, pour la revendication de l’inégalité hommes/femmes au détriment concret de celles-ci. On pourrait multiplier les exemples à l’envi : les valeurs morales authentiques,  à la conscience desquelles une large partie de l’humanité est parvenue historiquement – liberté, égalité, fraternité –, nous interdisent de tolérer ce qui les contredit dans la pratique. Doit-on pour autant interdire leur expression, par exemple écrite ou dans un spectacle ? C’est un autre problème car cela toucherait nombre d’œuvres littéraires ou autres et c’est le risque d’une censure de type totalitaire qui pourrait nous menacer[4]. Je dirai que dans le domaine de l’expression (et non de sa manifestation pratique), l’intolérable en droit peut être toléré en fait dès lors que le droit à sa critique publique est absolument respecté (ce qui n’existe pas dans les pays disons totalitaires, précisément). Et ce d’autant plus que la connaissance de ces dérapages peut nous aider à mieux les comprendre pour mieux les combattre et éviter leur répétition ! Par contre, on l’aura deviné, je vois pas comment on pourrait accepter le port du voile par des femmes musulmanes dans les sorties périscolaires : le tolérer c’est oublier qu’il s’agit d’une manifestation publique de prosélytisme religieux en faveur d’un statut de la femme « aliénée » qui, lui, n’est pas moralement respectable .La tolérance, ici, est immorale.

Reste un point brûlant qu’il faut aborder, sous peine de naïveté, voire d’intolérance funeste : existe-t-il de pareilles valeurs morales justifiant que l’on ne tolère pas l’intolérable, à savoir ce qui ne les respecte pas ? C’est ici qu’il faut faire deux remarques liées. D’abord si l’on défend un pluralisme des valeurs morales, ce qui est profondément absurde, on peut toujours estimer que juger dans l’absolu de l’intolérable n’a pas de sens et l’intransigeance morale non plus. D’où la conclusion qu’il faut transiger, qu’on ne peut juger de ce qui est absolument intolérable : la dite « morale chrétienne » serait aussi valable  que la « morale musulmane » ou que la morale laïque de type kantien qui est désormais celle de beaucoup. La tolérance, incapable de juger de ce qui vaut en soi, donc de l’intolérable, s’imposerait d’elle-même, faute de critères normatifs objectifs pour se justifier et s’imposer. Or, je le dis tout net, cette position n’est pas juste pour une raison que je vais exposer brièvement en m’appuyant sur une distinction que j’ai faite depuis longtemps mais qui n’est pas entrée encore dans la conscience philosophique : celle de la morale et de l’éthique. Les valeurs morales, fondées sur l’opposition du bien et du mal liées au critère de l’Universel, étant objectives et obligatoires, pour aller vite, elles sont fondées sur l’idée qu’il faut absolument les respecter et que ce qui ne les respecte pas ne peut être toléré : l’intolérance dans ce cas est de droit, elle est justifiée moralement, même si, comme je l’ai indiqué, de fait on peut composer avec son expression. Par contre, il y a aussi les valeurs éthiques, fondées sur l’idée du bon et du mauvais, ce qui n’est pas du tout pareil : elles sont issues de la vie (voir Nietzsche) et sont subjectives et facultatives. Or à ce niveau, celui des mœurs en particulier, la tolérance s’impose, comme un devoir de respect de la différence, si j’ose dire : celui, par exemple, de l’orientation sexuelle de l’individu. Dans ce cas, paradoxalement et contrairement à ce que j’en ai dit plus haut, c’est l’indifférence qui s’impose comme un devoir moral, comme la  forme exacte et morale de la tolérance,  conçue  ici comme une forme de respect de l’autre dans sa singularité, quelle qu’elle soit d’ailleurs, et donc dans sa liberté d’être : dans ses choix de vie, ses goûts, ses préférences multiples dès lors qu’ils ne portent pas atteinte à la même liberté chez autrui : on doit être indifférent moralement à sa différence. Le champ de l’éthique est donc, par définition, celui de la tolérance obligatoire – on doit accepter ce qui ne nous convient pas, ne s’accorde pas avec notre singularité, quel que soit le domaine – alors que celui de la morale est irrémédiablement borné par celui de l’intolérable parce qu’il n’est absolument pas respectable au regard des valeurs humaines universelles.

                                                                    Yvon Quiniou

[1] Le préfacier d’une récente édition de ce livre en français, dans son résumé de l’ouvrage, ne formule aucune remarque critique sur ce point !

[2] Je laisse de côté l’indifférence aux autres ou indifférentisme, qui n’est qu’une tolérance au rabais. Elle revient à dire : j’accepte ce tu es parce que « je m’en fiche » !

[3] En France la loi « Gayssot » de 1984 interdit l’usage de ce terme.

[4] Je pense ici, bien entendu, à Mein Kampf, de Hitler ou, mieux parce que plus compliqué, à la philosophie de Heidegger dont, depuis Bourdieu en particulier,on sait qu’elle flirte avec l’idéologie nazie, mais transformée, sublimée et masquée, du coup, dans son langage philosophique. Voir L’ontologie politique de Martin Heidegger.

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