Le suicide du socialisme

La différence entre un suicide et une mort est que le premier est une mort qu'on s'impose à soi-même. C'est ce qui se passe aujourd'hui avec le gouvernement de Hollande, dit "socialiste".

La différence entre un suicide et une mort est que le premier est une mort qu'on s'impose à soi-même. C'est ce qui se passe aujourd'hui avec le gouvernement de Hollande, dit "socialiste". Une immense déception traverse le peuple qui a voté pour lui, dont je fus, par les frustrations sociales qu'il lui impose. Mais au-delà du constat désespérant de ce sentiment populaire, irrécusable, le rôle de l'intellectuel est de mettre à jour toutes les raisons que l'on a d'en vouloir à Hollande spécifiquement, par-delà le seul PS, et qui reviennent à une seule, considérable : s'être fait le fossoyeur d'un bel idéal, datant du 19ème siècle, le socialisme.

D'abord, sur le plan moral autant que politique (car les deux sont inséparables) son passage au pouvoir aura été associé, jusqu'à mi-mandat, à différents mensonges : pas seulement ceux de plusieurs de ses collaborateurs couvrant des malfaisances diverses, ce qui est déjà grave en soi, mais d'abord le mensonge en acte, si je puis dire, qu'a constitué le fait de tourner le dos à ses promesses de campagne les plus importantes comme la réforme fiscale, la réduction des inégalités, la défense du droit du travail, le droit de vote des étrangers au niveau local, la renégociation du traité européen, etc., et tout cela en le niant cyniquement.

Cette négation, ou dénégation, aura aussi pris la forme d'une rupture idéologique fondamentale qu'il a longtemps masquée dans les mots : l'abandon non seulement du socialisme au sens strict - cet abandon ne date pas d'aujourd'hui mais de 1983 avec le tournant de la rigueur opéré par F. Mitterand - mais au sens qui lui était encore donné par les membres du PS : celui qui désigne la social-démocratie, forme authentique de l'organisation du mouvement ouvrier (le parti de Marx était d'ailleurs social-démocrate) et qui mérite le respect en raison des réformes qu'elle aura imposées au capitalisme tout au long du 20ème siècle, sous l'effet des luttes sociales et avec l'appui du mouvement communiste lui-même, dans certains cas (36, 46, 81 en particulier). Et dire cela, ce n'est pas sous-estimer les défauts de cette même social-démocratie au plan international, comme son soutien inacceptable aux guerres coloniales. Or Hollande aura fait abandonner de fait par le PS ce "socialisme-là", social-démocrate donc, qui gardait, en France tout au moins, une attache idéologique au marxisme, au profit d'un social-libéralisme qui en est le contraire puiqu'il n'est qu'une intégration au système capitaliste, à son fonctionnement, à ses valeurs, à sa dérive productiviste, et qui accepte sans sourciller ses injustices, quitte à les atténuer à la marge. Et il l'aura fait en refusant de l'admettre dans un premier temps, en mentant donc sciemment à nouveau puisque sa culture politique devait lui permettre de désigner clairement ce changement de cap politique. Au surplus, à aucun moment il n'a demandé son accord au parti dont il vient et dont il aura  ainsi  trahi l'identité politique. Deni de démocratie, donc, en plus.

On me rétorqura qu'il a réformé et qu'il se réclame, avec Valls, désormais, du réformisme. C'est vrai pour ses réformes sociétales qu'on ne peut qu'approuver, tout en se disant qu'elles n'étaient pas prioritaires pour la grande masse des travailleurs au chômage ou menacés de l'être, et dont la pauvreté va grandissant alors que la richesse des plus riches, elle, augmente d'une manière ahurissante et scandaleuse. Quant aux réformes socio-économiques, les plus cruciales dans cette période de crise sans précédent, elles  auront été pour la plupart favorables à l'économie capitaliste et à ceux qui en profitent en la faisant fonctionner, les capitalistes eux-mêmes qui ne seront jamais autant apparus comme des individus cupides, débordés par leur égoïsme et imposant leur loi à la société. Dans ce cadre, Hollande a pu alors, et sans que beaucoup s'en aperçoivent ou s'en scandalisent "à gauche", changer le sens des mots "réforme" et "réformisme". Car une réforme, traditionnellement dans la culture de cette même  gauche, est une modification de la réalité qui a le mérite de l'améliorer, qui va dans le sens d'un mieux, d'un progrès ; et le réformisme a un sens positif du même ordre si l'on y voit la volonté de transformer la société vers un état humain supérieur, mais pas à pas et démocratiquement. Ce réformisme de la méthode peut même être le moyen réaliste d'une transformation révolutionnaire de la société comme le préconisait Jaurès, tellement cité et tellement défiguré, puisqu'il se déclarait partisan d'un "évolutionnisme révolutionnaire" destiné à dépasser le capitalisme par de pareilles réformes étalées dans le temps et en s'appuyant sur le suffrage universel. Or tout cela a été inversé par Hollande : ses réformes sont en réalité des contre-réformes qui font régresser, pour l'essentiel, la situation des travailleurs dans leur masse, au point d'aboutir éventuellement à supprimer des acquis sociaux forts (âge de la retraite, droit du travail, repos dominical, etc.). Et son dit "réformisme " est en réalité un "contre-réformisme d'ensemble" qui anticipe sur celui que la droite mettra en oeuvre si elle revient au pouvoir, ce qui est probable. Et qu'on ne me dise pas qu'il y était contraint par l'Europe : il a lui-même créé cette contrainte derrière laquelle il s'abrite hypocritement en choisissant une Europe libérale qui interdit, juridiquement, toute avancée socialiste.

Oui, décidément, le "socialisme" (autre nom de la gauche) n'est pas mort tout seul : Hollande l'a, si je puis dire, "suicidé" et ce sera sans doute la marque mortifère qu'il laissera dans l'histoire. Mais,après tout, on laisse la marque qu'on peut, adaptée ici à la faible ambition morale qu'il a pour la politique!

                                                                             Yvon Quiniou

Post-Sriptum : On trouvera plus bas, une réponse aux premières réactions. Je précise donc tout de suite: mon propos n'était  pas de dire que le socialisme est mort et n'a pas d'avenir. Je pense rigoureusement le contraire et crois raisonnablement qu'une société dans laquelle les hommes maîtriseraient leur vie collective et individuelle, hors de la propriété privée de l'économie et de la domination de la finance qui les en empêchent (on appelle cela l'aliénation), est à la fois nécessaire et possible, en même temps que moralement exigible (j'ai écrit beaucoup de choses là-dessus). Ma seule intention était de ruiner l'idée que le socialisme (autre nom de la gauche) était mort de lui-même ou "historiquement"  alors que c'est le PS qui l'a assassiné -ce qui est bien un suicide puisqu'il s'en réclamait, et non une mort naturelle - et ce depuis longtemps. Quant au socialisme (ou communisme) lui-même rien, je dis bien rien, ne démontre qu'il est impossible, y compris sur le plan anthropologique et surtout pas ce qui s'est fait en son nom à l'Est. Et bien des forces travaillent la société, avec leurs représentants au Front de gauche (on a le droit de prendre parti, toute de même!), m'en fournissent l'indice, même si, contrairement à ce qui se passe dans d'autres pays européens, elles ont du mal à émerger publiquement et politiquement ici. Mais c'est là l'avenir, car le malheur n'est pas fatal! C'est ce que je disais à mes élèves : si je pensais que le malheur est fatal, je ne serais pas philosophe ! Et j'ajoute aujoud'hui : comme Candide, je cultiverais mon jardin, bien que je préfère  sans conteste la culture de l'esprit! Y. Q.

 

 

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