Démythifier Alain?

Alain est un véritable mythe. Le philosophe F. Kaplan a voulu lui rendre hommage dans un livre scrupuleux et honnête, publié à titre posthume, dans lequel il aborde, entres autres, sa conception de la religion, son rapport à Marx et son antisémitisme, peu connu mais indigne. D'où l'intérêt de ce livre qui, par sa fidélité même, contribue à démythifier Alain!

                                                      Démythifier Alain ? 

Un livre de Francis Kaplan, universitaire reconnu qui a longtemps enseigné à Tours, vient d’être publié à titre posthume, Propos sur Alain (titre que celui-ci aurait aimé) et je recommande de le lire non seulement pour sa clarté et sa précision, mais pour une raison paradoxale. Je m’explique, car ce point est important. Alain (de son vrai nom Emile Chartier) est un vrai mythe dans l’univers enseignant : à la fois par les qualités de pédagogue qui furent les siennes au lycée Henri IV de Paris et par une réflexion très variée, développée avec un talent d’écriture évident et exprimée, souvent, dans des « propos » qui étaient des articles de presse rapides et percutants, qu’il donna longtemps d’une manière quotidienne à un journal de Rouen (cinq mille !). Disons, pour en résumer l’orientation, qu’il y développe une pensée humaniste et engagée, qui a influencé beaucoup d’esprits… et d’élèves puisque qu’on l’étudie au lycée ! Sauf que, indépendamment de sa profondeur conceptuelle ou non (à distinguer de sa justesse)[1], on doit s’interroger sur la valeur de certaines de ses prises de position dans des domaines qui sont cruciaux vu leur impact sur l’opinion publique. Or, et c’est là le paradoxe de ce livre, l’honnêteté de l’auteur est telle qu’en nous restituant fidèlement la pensée d’Alain, qu’il défend pour l’essentiel et même admire, il nous fournit à son insu, citations à l’appui, l’occasion de la critiquer quand on ne la partage pas ; et ce dans trois domaines que je retiendrai délibérément étant donnée leur importance à mes yeux et dans lesquels mes réserves vont croissant.

Il y a d’abord la religion. Alain était un athée intransigeant et, surtout, un  esprit férocement irréligieux et même anti-clérical. Il se réclame d’une « impiété délibérée », affirmant : « A bas les dieux et les prophètes » ou : « Nous sommes empoisonnés de religion » car les religions nous rendent malheureux. D’où la nécessité de nous débarrasser définitivement de la théologie  dont « nous sommes encore pourris ». Tout cela me paraît juste et je l’approuve pleinement de le dire aussi fortement. C’est l’humaniste et le laïque qui se prononcent ici, courageusement vu la domination Eglises en son temps. Sauf que son approche de la religion n’est que partiellement exacte car elle relève de ce qu’il appelle une « philosophie de la religion » et non d’une réflexion théorique s’appuyant sur les sciences humaines, comme il se doit depuis le 19ème siècle. Ce qu’il en dit n’est pas faux, par-delà quelques flottements dans l’usage du mot de « vérité » à leur propos : il s’agit d’une vérité à laquelle les croyants croient, mais qui n’existe pas selon lui. Par contre, il s’agit d’une « vérité subjective », à savoir de croyances diverses (il y a des religions) qui nous révèlent, sans le savoir, une vérité de ou sur l’homme psychologique ou historique : par exemple l’animisme renvoie à l’enfance de l’humanité, mais tout autant à celle de l’individu quand il était enfant et projetait son imaginaire sur le monde, et c’est pourquoi son expression peut nous plaire sans être vraie. Même chose pour la sacralisation de la nature, qui a tenu au fait qu’on ne la connaissait pas scientifiquement dans son déterminisme propre et qu’on ne la dominait pas par la technique, d’où la croyance aux miracles, cette croyance elle aussi enfantine ! Enfin, le culte voué à un Dieu créateur et tout puissant reproduit l’image que nous avions de notre père, qui demeure en nous et que nous transposons dans la religion monothéiste. Tout cela est approximativement juste et désenchantant à juste titre tant les illusions sont aliénantes. Sauf que rien n’est dit qui se fonde sur les acquis d’une approche scientifique de l’humanité qu’il aurait pu s’approprier dès son époque : pas un mot sur l’explication psychanalytique, pourtant formidablement éclairante avec son concept d’illusion liée au désir (nous projetons nos désirs dans des croyances imaginaires) ou, tout autant, l’enracinement, rigoureusement exposé par Freud, de la croyance en Dieu dans une fixation inconsciente sur l’image du père. Mais on a noté qu’Alain refusait la doctrine psychanalytique et l’idée d’inconscient psychique avec ses conséquences critiques sur le concept de « libre arbitre ». Autre lacune, du même ordre : la méconnaissance de l’apport de Marx (et de la sociologie plus largement) avec son concept d’idéologie qui fait de la religion un ensemble de croyances (et de pratiques) s’enracinant dans le malheur social des hommes, le compensant dans l’imaginaire (à nouveau) mais, du coup, l’y enfermant : oui la religion est un « opium du peuple » et l’on aurait aimé que Alain le dise dans ces termes ! Il ne l’ignore pas, mais il ne fait que le suggérer ou le dire à demi-mots ! C’est la rançon de son attachement à une pratique spéculative de la philosophie, qu’il revendique.

Je viens de parler de Marx. C’est l’occasion de commenter ses propos assez longs sur l’économie politique, que Kaplan restitue fidèlement et donc d’analyser son rapport à Marx, théorique et politique. Il faut savoir qu’il a lu Marx assez tôt et que, à l’ENS de la rue d’Ulm, il s’est confronté à Lucien Herr, le célèbre bibliothécaire de cette école, qui tentait d’y diffuser à sa manière le marxisme. Or ce rapport, s’il n’est pas négatif, reste très approximatif. Sur le plan théorique de sa conception de l’histoire, et sans nier le poids de l’économie, il lui reproche son soi-disant économisme, à savoir l’idée que c’est le développement (économique) des forces matérielles de production qui détermine l’histoire. Ce refus s’appuie bien entendu sur l’importance qu’il donne à l’Homme (avec une majuscule), avec le libre arbitre qu’il lui confère et que le déterminisme historique nierait, sans plus. Or Alain ici se trompe curieusement : c’est lui qui réduit la conception marxienne de l’histoire à un économisme réducteur qu’elle n’est pas. Car l’économie n’est déterminante, pour le penseur allemand, qu’en dernière instance, bien d’autres facteurs intervenant aussi comme les idées, les croyances, les motifs psychologiques, les valeurs, etc., ce qui permet à Marx (et à Engels) d’affirmer que ce sont bien les hommes qui font l’histoire, leur histoire donc, à l’inverse de ce que professe la conception idéaliste de l’histoire de Hegel, à laquelle Alain compare celle de Marx. Le paradoxe est que c’est au nom même de ces facteurs spécifiquement « humains » qu’Alain, en humaniste, dénonce Marx ! D’où chez lui une mise en avant de la psychologie humaine pour expliquer l’histoire – passions, intérêts, désirs variés comme ceux du pouvoir ou de la gloire – qui lui paraissent rendre compte du désordre et des conflits qui la vouent à rester toujours plus ou moins la même, à savoir dramatique. Cette approche l’amène à refuser d’admettre que les guerres soient déterminées essentiellement par des conflits d’intérêts économiques de classe (ce qui paraît pourtant avéré) comme elle l’amène à concevoir la politique d’une manière extrêmement pessimiste sur la base de ces mêmes motifs psychologiques qui ne sont pas toujours « reluisants »[2]. Mais il y a aussi son engagement politique qu’il oppose à celui de Marx, à son option révolutionnaire et communiste. Alain est incontestablement un homme de gauche (il était adhérent du Parti radical) et qui, tout en doutant de la possibilité d’une démocratie effective au niveau du pouvoir, lui était favorable et demandait aux citoyens d’y contribuer en étant « contre les pouvoirs ». Mais il ne croyait pas au projet communiste : ni à la « dictature du prolétariat » dont il donne, pour une fois, une bonne définition contraire à celle que lui donne l’opinion commune sur la base d’un anti-communisme persistant : elle conduit à la fin de l’Etat, ce qui est exact mais lui paraît impossible ou irréaliste vu ce que sont les hommes (voir plus haut), la nécessité de les soumettre à un pouvoir et vu le caractère indépassable, selon lui, des luttes de classes dans l’histoire ; mais tout autant et contradictoirement, il y voit le risque d’une étatisation bureaucratique et tyrannique généralisée de l’économie dont il ne veut pas : il ne croit pas, sur la base de son pessimisme anthropologique, à l’égalité sociale des hommes que l’Etat assurerait ni à la disparition possible de la propriété privée, se déclarant partisan de la « petite propriété », avec un privilège donné, assez bizarrement, à la production agricole de taille moyenne, donc au monde paysan dans lequel l’homme maîtriserait son travail et en jouirait. On ne le suivra pas dans cette vision qui a tout l’air d’une contre-utopie vis-à-vis de celle qu’il attribue à Marx – contre-utopie sympathique mais bien naïve… même à l’heure actuelle où l’on remet en cause, à juste titre, le productivisme et la démesure sous toutes leurs formes.

Reste enfin le plus grave, peu connu, mais que Kaplan nous révèle avec une grande honnêteté, quitte à tenter d’en disculper au final Alain : son antisémitisme. Celui-ci a été précoce et d’emblée très virulent… au point que, à l’Ecole normale, il tint à son arrivée des propos antisémites qui révoltèrent ses condisciples dont certains étaient juifs. Je veux pas insister trop et je me contenterai de citer quelques unes de ses remarques datant de 1938, étant entendu qu’il y en a de pires : « Brunschvicg était pour Einstein. Pourquoi ? Par préjugé de race. » Ou encore : « Quand je lis avec indignation le mauvais style de Bergson, je n’oublie point qu’il est juif. » Enfin, pour résumer, il y a un passage où il s’en prend à la musique des Juifs, qu’il juge mauvaise par définition (« elle sera oubliée ») et dans laquelle il ne voit que des « chatouilles ». Cela suffit pour donner une image de son antisémitisme, proprement indigne et contraire à son humanisme par ailleurs. Mais ce qu’il convient d’ajouter, c’est son devenir et la forme politique qu’il a prise. C’est à cause de lui qu’il est devenu pro-nazi ou, si l’on préfère, pro-allemand, favorable à Hitler et qu’il a souhaité sa victoire, reprochant même aux juifs d’avoir pris le parti de De Gaulle ! Plus : il fit preuve d’une hypocrisie et d’un arrivisme redoutables, eux aussi indignes, quand il s’aperçut que l’Allemagne allait être battue : il manifesta ostensiblement un avis contraire – Kaplan en cite des exemples, mais qui ne font pas de lui un « philosémite » authentique comme il le prétend (voir p. 130 sq.), car il avouera ensuite qu’il n’a jamais pu dépasser l’antisémitisme qui gisait au fond de lui. Pour réduire ce qui est bien une « culpabilité morale » de sa part, on précisera tout de même que sa haine des juifs est toujours rester affective (si j’ai bien lu) et qu’il n’a jamais souhaité de répressions violentes à leur égard comme les pogroms. Kaplan le souligne clairement : dont acte. Il n’empêche : cet antisémitisme de Alain est bien en contradiction avec son humanisme par ailleurs et il demeure pour moi énigmatique. Serait-il à mettre en rapport avec son refus radical des religions, le judaïsme ayant été la première d’entre elles, dont les autres ont dérivé ?

En tout cas on aura deviné l’intérêt qu’il y a à lire ce livre scrupuleux : il permet de mieux connaître Alain et de dissiper en partie un mythe, fût-ce à l’insu de son auteur qui voulait d’abord lui rendre hommage, par-delà ses ambiguïtés.

                                                                     Yvon Quiniou

Francis Kaplan, Propos sur Alain, Folio/Gallimard.

 

[1] On récusera vivement son refus de la psychanalyse, par exemple, donc de l’inconscient – comme le fait d’ailleurs Kaplan.

[2] Voir les chapitres sur le pouvoir politique et la guerre.

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