A propos de la CFDT et de Macron: quel réformisme?

En faisant appel aux syndicats réformistes, dont la CFDT, et en prônant lui-même une politique «réformiste» pour faire passer sa «réforme» sur les retraites (entre autres) , Macron nous oblige à préciser sur le fond ce que signifie le «réformisme» en politique, loin des usages mensongers que l'on fait de ce terme, pour justifier des «contre-réformes», en réalité réactionnaires.

                    A propos des syndicats réformistes et de Macron : quel réformisme ?

 

Dans la conjoncture actuelle de crise grave à propos du projet du gouvernement de réforme des retraites, j’entends dire un peu partout, y compris sur une chaîne d’Etat de qualité, France Inter, ce jour, qu’il entend négocier sa « réforme » avec des syndicats » réformistes », dont la CFDT, et à l’exclusion de la CGT, en particulier. Et l’on sait, par ailleurs, que E. Macron entendait « réformer » en profondeur notre société dans on programme initial. Or, il y  a là, une manipulation du langage insupportable à mes yeux, et je voudrais la dénoncer, d’une manière générale, quitte à approfondir un peu le débat au niveau conceptuel, ce dont la politique aujourd’hui manque singulièrement..

La mode politique du réformisme ne date pas d’aujourd’hui, même si la perspective crédible d’une révolution par la voie de réformes profondes de la société semble s’éloigner dans l’esprit des gens et nombre d’acteurs politiques du fait de l’échec de l’expérience soviétique. Elle date du théoricien de la social-démocratie allemande, Edouard Bernstein, au début du 20ème siècle, capable de dire que, en politique, « le mouvement est tout, la fin n’est rien »[1], ce qui ressemble bien à l’apologie d’une activisme politique qui n’a plus de finalité profonde. Mais l’on en retrouve l’idée chez des hommes politiques n’ayant pas renoncé  à l’objectif d’une transformation sociale conséquente, chez Jaurès et Blum par exemple, ce qui complique l’analyse de ce concept; d’autant plus que dans l’opinion collective, y compris celle qui est censée être informée ou savante, il fait l’objet de définitions contrastées, jusqu’à friser parfois le contresens ou l’hypocrisie

Il y a en réalité trois utilisations de ce terme sous l’apparence de son unicité et donc trois sens  répandus de celui-ci  dont l’un n’est pas du tout légitime et l’autre contestable.. Il faut partir de l’idée simple que dans « réformisme » il y a celle de « réforme(s) », qu’on opposera alors dans tous les cas à l’idée de conservatisme, mais,  surtout, de révolution entendue comme une transformation non seulement complète mais rapide d’une société donnée, en l’occurrence du capitalisme auquel on entend lui substituer un système socialiste ou communiste Or il y a deux types de réformes qui, dès lors, définissent aussi deux réformismes très différents, sans qu’on l’avoue clairement pour mieux jouer politiquement de cette ambiguïté. Il y a d’abord une démarche politique qui n’est pas forcément détestable, contrairement à ce qu’un certain sectarisme peut prétendre[2] : elle consiste à proposer un ensemble cohérent de réformes, étalées dans le temps, visant bien à améliorer le sort du peuple à travers l’intervention active, voire importante, de l’Etat, mais sans toucher à la structure profonde de la société et, spécialement de son économie. Les réformes envisagées, quelle que soit leur portée réelle dans l’ordre d’un progrès indéniable, demeurent internes au système en place, par exemple en combinant le maintien du capitalisme avec sa propriété privée de l’économie et une intervention régulatrice de l’Etat, depuis une simple activité corrigeant les injustices trop criantes (répartition des richesses, fiscalité, accès à la santé, services publics, etc.) jusqu’à certaines nationalisations, mais ne remettant pas en cause le poids majoritaire de la propriété économique privée, avec son efficacité supposée dans la production des richesse globales. Il n’empêche que, dans ce dernier cas, nous sommes bien dans une forme de mixité du régime visé, qui pourrait le rapprocher du socialisme, mais l’en rapprocher seulement : nous sommes toujours dans un système capitaliste et l’exploitation du travail n’a pas été supprimée mais seulement atténuée ou contrebalancée[3]. On peut dire que les partis membres de l’Internationale socialiste, en Europe tout particulièrement et à l’enseigne explicite, souvent, de la social-démocratie, étaient réformistes en ce sens et suscitaient donc l’opposition des partis de droite mais aussi la méfiance des partis qui se voulaient révolutionnaires.

Mais il y a un tout autre réformisme, radicalement progressiste, lui, et auquel on songe peu quant on prononce ce terme pour se réfugier, consciemment ou pas, dans la seule occurrence précédente. Il s’agit de celui de Jaurès de toute évidence, de plus en plus accentué au fur et à mesure de son itinéraire politique qui l’amena, on l’oublie ou on l’occulte trop souvent, à se réclamer  explicitement du communisme et pas seulement du socialisme : le communisme étant la fin de la politique qu’il préconisait, on pourrait dire qu’il était alors révolutionnaire et non réformiste (au sens précédent), voulant abolir clairement la société capitaliste et collectiviser les moyens de production. Sauf que la notion de révolution telle que je l’ai suggérée ne convient pas chez lui étant donné les moyens qu’il voulait mettre en place pour y parvenir : il s’agissait bien de réformes partielles, mais étalées dans le temps et s’accumulant ou s’additionnant jusqu’au point de dépasser le capitalisme puisqu’elles le touchaient de plus en plus en son cœur, la propriété privée de l’économie[4]. Alors, pour combiner ces deux axes du processus politique transformateur qui entend aller jusqu’au bout, il suffit de conjoindre les deux termes « réformisme » (dans les moyens) et « révolution » (dans l’objectif final) : nous sommes en présence de ce qu’il a appelé un réformisme révolutionnaire, expression cohérente ici, alors qu’elle pourrait sembler contradictoire à la seule vue du réformisme précédent. Celui-ci s’articule aussi à l’idée d’une évolution révolutionnaire, elle aussi cohérente sur le fond (alors qu’elle peut sembler se contredire dans la forme) et qui s’appuie sur sa conception matérialiste de l’histoire, héritée de Marx. Car le matérialisme historique nous enseigne que les transformations politiques au sein de l’histoire sont subordonnées aux évolutions économiques dans le champ de la production, donc des forces productives et des rapports sociaux que celle-ci induisent, avec d’autres facteurs comme les idées,, eux aussi induits. On ne peut donc faire n’importe quoi dans n’importe quelles conditions et c’est pourquoi, Marx lui-même (avec Engels), met en avant la nécessité de tenir compte de la réalité historique exacte de cette évolution (ou développement) susceptible de mener à une révolution… si nous voulons y parvenir et éviter les risques de l’utopie vouée à l’échec ou ceux de la violence s’imposant par la force. Jaurès reprend donc cette vue réaliste,et souvent ignorée, que le matérialisme impose en histoire et dont l’action politique doit s’inspirer, préférant le temps long, avec ses étapes, et sa réussite possible, tenant compte des présupposés objectifs et subjectifs que suppose la transformation révolutionnaire de la société capitaliste, dès lors que sa visée est toujours là (point tout aussi important) : il vaut mieux aller lentement mais sûrement au but, plutôt que d’aller vite par une rupture radicale et brusque,et échouer en chemin[5].

Reste alors le troisième sens du mot « réformisme », qui constitue une imposture intellectuelle et politique et qui se justifie, du point de vue de ses partisans, par l’appel aux « réformes » : « j’entends réformer la société française ! » clame Macron en permanence pour justifier sa politique, sans s’interroger sur la qualité ou le sens réel de ses « réformes ». Car  il oublie alors un point essentiel que je n’ai pas encore précisé : l’idée de réforme (et donc de réformisme) a toujours, dans l’opinion collective, un sens positif, favorable au progrès humain, ce qui fait du réformisme lui-même une notion positive. Or c’est le contraire qui se passe alors avec Macron : les réformes sont négatives  ou régressives sur le plan social pour la majorité du peuple, ne favorisant que les intérêts d’une minorité privilégiée de l’argent, la classe dominante. Ce sont donc, en quelque sorte des contre-réformes, des réformes réactionnaires, qui nous tirent en arrière des progrès que la société française a fait naître avec le programme issue de la résistance, à la fin de la seconde guerre mondiale et à l’initiative des communistes, il fait le rappeler. Ce soi-disant « réformisme » est donc alors un réformisme réactionnaire, c’est-à-dire plus du tout un réformisme au sens fort et originel du mot (sous ses deux variantes) ; et ceux qui le pratiquent sont donc des réformateurs et non des réformistes. Et l’histoire en connaît régulièrement comme madame Thatcher en Angleterre, il y a déjà quelque temps, par rapport aux acquis du travaillisme avant elle, le régime de Pinochet par rapport aux vraies réformes du socialiste Allende ou encore ce qu’il se passe actuellement dans des pays comme la Hongrie ou la Pologne dans les domaine des acquis sociaux et même des liberté démocratiques.

On aura compris, après ce long détour théorique, qu’il faut se méfier de ce terme de « réformisme » appliqué sans précaution à Macron, à certains syndicats comme la CFDT ou certains partis politiques : il masque, si on ne le précise pas, en réalité une démarche réactionnaire ou rétrograde, qui ne veut pas s’avouer comme telle et qui entend séduire à travers un vocabulaires mensonger !

                                                 Yvon Quiniou

 

[1] Voir son livre Les présupposés du socialisme, avec son réformisme terriblement ambigu.

[2] L’accusation de réformisme, entendue comme une injure, a souvent été lancée par les communistes contre ceux qui s’en réclamaient, en l’occurrence les socialistes.

[3] Le gouvernement de l’union de la gauche, sous la présidence de F. Mitterrand dans les deux premières années de son septennat (1981-1983), semblait sur cette base s’engager dans une voie menant au socialisme. Mais le processus s’arrêta au nom de l’Europe et de ses soi-disant contraintes financières.

[4] Je n’entre pas dans le détail de la justification de cette méthode, dont la fin est bien radicale, mais dans laquelle le souci de la démocratie et de l’adhésion constante du peuple joue un rôle essentiel, avec, du coup, l’évitement impératif de la violence.

[5] La révolution bolchevique initiée par Lénine (mais dont la pensée était plus complexe que ce que j’en suggère) incarne précisément le refus d’intégrer cette idée stratégique, autant qu’historique, d’évolution dans le  processus révolutionnaire.

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