Un étrange silence de Macron 

J’ai déjà manifesté ici ma grande réticence à l’égard d’Emmanuel Macron, dont la seule   prouesse est d’incarner la gesticulation théâtrale en politique, ce qui aboutit à déconsidérer un peu plus cette dernière, avec l’appui désagréable de nombreux médias. Et quand il abandonne ce rôle pour parler enfin de politique, il le fait d’une manière irresponsable, sinon gênante pour le citoyen clairement de gauche que je suis. J’insiste à peine sur ses deux prises de position successives sur la colonisation, à quelques mois d’intervalle et qui se contredisent : d’abord l’idée qu’elle été un facteur de civilisation, puis, dans le cadre d’un voyage « pré-électoral » en Algérie, une autre idée, destinée à atténuer l’effet négatif de la première, affirmant qu’elle a constitué un « crime  contre l’humanité ». Cette formulation ne convient d’ailleurs pas juridiquement, il lui aurait suffit d’indiquer qu’elle s’est payée de souffrances, de crimes et d’injustices intolérables. Passons… sauf que cela n'est pas très sérieux et sent trop l’habileté politicienne à deux faces.

Non, le plus grave et que personne n’a signalé, c’est un silence étonnant par les temps qui courent.  L’Algérie est un pays qui connaît une remontée assez effrayante de l’islamisme : le port du voile pour les femmes après une période (lointaine il est vrai) où l’obligation de le porter avait régressé (effet de la civilisation et des droits de l’homme invoqués par Macron ?) ; des interdits alimentaires revenant en force, comme celui de ne pas boire du vin à la terrasse des cafés ; l’influence grandissante des représentants de l’islam intégriste au sein de l’appareil gouvernemental ; la multiplication, enfin, des restrictions à la liberté de la presse, avec l’emprisonnement parfois d’opposants laïques ou de gauche. Tout cela a été confirmé récemment par un écrivain courageux et talentueux, Boualem Sansal, qui a manifesté son opposition radicale à l’islam, dont il affirme clairement que l’islamisme lui est « consubstantiel », dans un livre paru en 2013, Gouverner au nom d’Allah, et dont le diagnostic critique pourrait être encore renforcé aujourd’hui.

Or ce même Sansal, qui a vécu en France, est revenu vivre à Alger, pour une raison étonnante : « En France je ne connaissais pas mes ennemis, ici je les connais » – sous-entendu : je peux m’en défendre. Or, et il l’a rapporté publiquement par écrit, il est le témoin direct de toutes les tares anti-démocratique d’un régime dominé par l’islam que je viens de souligner et qu’une grande partie de la gauche, en France, ne veut pas voir ni dénoncer, soit par calcul électoral, soit par naïveté ou inconscience, soit par abandon de ses principes idéologiques face aux religions. Cette gauche laisse ainsi le champ libre à une critique de droite de l’islam, incarnée par Marine Le Pen, au nom d’une laïcité à sens unique qu’elle instrumentalise… alors que sur le fond, l’islam politique est une variante de l’Etatisme autoritaire que l’extrême-droite professe pour son propre compte et qui s’accompagne d’un extrémisme religieux comparable! Macron, qui d’ailleurs n’est même pas de gauche, s’est bien gardé de formuler la moindre critique de principe dans ce domaine durant sa visite. Est-ce parce qu’il marche trop vite et que cela le rend aveugle à des réalités politiques et idéologiques inacceptables ? Où est, en tout cas,  le progressisme dont il se réclame bruyamment et la nouvelle politique qu’il prétend incarner ?

                                                                                Yvon Quiniou

 

PS : Le livre de Sansal que j’ai cité et qui est paru chez Gallimard/Folio, a pour sous-titre « Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe ». C’est un bilan remarquable et intransigeant de l’islam aujourd’hui, que je recommande à tous ceux qui ne veulent pas démissionner devant l’irrationnel religieux et ses dangers. Comme le disait Goya : « Le sommeil de la raison engendre des monstres » ! Il est un des rares intellectuels « progressistes » à sauver l’honneur de l’intelligence  actuellement.

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On peut dire qu’avec l’exploitation symbolique de ce déplacement, dont la déclaration d’empathie est la pièce maîtresse, E. Macron a conçu une habile opération de séduction envers la population arabo-musulmane française et la gauche qui s’en tient solidaire. Quatre millions sept cent mille concernés et leurs amis, c’est un chiffre dont un candidat en campagne et son conseiller ne peuvent pas ne pas tenir compte... Ensemble, ils ont pris de cours l’équipe du benêt Hamon, qui s’applique à construire une image plausible de rassembleur des « gauches » (au PS, on s’hallucine encore à gauche) en se rendant au Portugal où un tel rapprochement serait manifeste. Le déplacement protocolaire du petit homme du PS n’a pas laissé dans les esprits l’empreinte du repentir postcolonial macronien en Algérie, plus engageant, plus investi, plus polémique — les deux reprenant sans complexe le « voyage qui fait pressentir la stature de niveau international ».

La remarque était intelligemment pensée et justifiée sur le plan historique, mais il était capital de s’en tenir là : rappeler les valeurs de liberté des droits de l’homme dans ce cadre aurait tout gâché. Le message de considération des populations issues du Maghreb aurait été pollué malencontreusement par la critique d’un pouvoir autoritaire et de sa complaisance pour l’islamisme. En communication — et Macron tient son succès de tout jouer sur son efficacité — la valeur d’un message tient en effet à sa simplicité. C’est sur ce principe que l’expert financier distille ses mesures au compte-gouttes et entend faire confluer les envies diverses de changement vers son signifiant personnel, paravent d’un modèle économique compassé.

Donc, pour moi, ce silence n’est pas « étrange », comme vous l’exprimez, mais parfaitement cohérent avec une ligne de campagne qui table en priorité sur le managing publicitaire. Si Macron gagne cette élection, sa politique portera vraisemblablement la marque d’une prévalence du message médiatique sur l’effectivité des résultats et des relations donnés, en donnant à croire, comme il le fait déjà, que cette disposition coïncide avec un désir populaire. De la même façon qu’il peaufine une image de conciliateur à l’écoute, il prend grand soin de la maîtrise de l’approbation de ses actes.