L'affaire Finkielkraut: racisme, antisémitisme, antijudaïsme, antisionisme

Les accusations de racisme anti-arabe dont Finkielkraut a été l'objet sont totalement injustifiées. Mais c'est l'occasion d’éclaircir des notions qui interviennent dans le débat comme le racisme, l'antisémitisme, l'antijudaïsme et l'antisionnisme, de façon à mieux dénoncer des amalgames injustifiables tant intellectuellement que moralement... et à les éviter.

                                L’affaire Finkielkraut : racisme, antisémitisme, antijudaïsme, antisionisme 

Les injures et agressions verbales dont A. Finkielkraut a été victime tout récemment méritent que l’on revienne sur les confusions dont elles ont été et sont souvent l’occasion dans la presse et, plus largement dans la conscience collective, en laissant de côté les retours réguliers et inquiétants de l’antisémitisme en France – qui n’est pas la caractéristique première du mouvement des « gilets jaunes », soit dit en passant !

D’abord l’accusation de « racisme antisémite » qui a été prioritairement utilisée pour qualifier les attaques dont il a été l’objet. Or, et si l’on excepte les mouvements d’extrême-droite pour qui elle convient, cette accusation n’a pas en elle-même de sens. D’abord parce que, nous le savons désormais, la notion de « race » n'a pas de signification scientifique et encore moins celle d’une inégalité naturelle entre elles. Au point que la loi Gayssot l’avait désormais bannie du vocabulaire officiel et que, de toute façon, le racisme est, sur le plan international, moralement et politiquement condamné au non de l’Universalité de l’humain, quelle que soit sa couleur de peau.

Du coup, la notion de « race sémite » (comme celle de race arabe au demeurant) n’a elle non plus pas de sens et le racisme qui s’en nourrit en la mettant en avant relève du fantasme puisque son objet d’accusation est imaginaire : ce sont bien d’autres facteurs qui sont en jeu dans cette attitude, mais occultés par lesdits racistes.

Reste ensuite la question du judaïsme et de son refus intellectuel. Ici aussi il faut être clair, dans une époque où la confusion règne malheureusement dans les esprits. Sa critique est parfaitement légitime comme la critique des religions en général, même si  cette dernière n’est guère en vogue ces temps-ci. Car je le rappelle, contre ceux qui  parfois le nient plus ou moins : le judaïsme est bien une religion, même si sa dimension cultuelle l’emporte sur sa dimension doctrinale ou « dogmatique », qui fait que l’on a pu y voir une « orthopraxie », centrée sur des rites ou des règles enserrant la vie quotidienne et laissant peu de liberté aux sujets croyants. Mais elle comporte un minimum de dogmes, dont l’idée, qui peut scandaliser tout esprit libre et rationnel et devrait scandaliser un Finkielkraut autrefois défenseur des Lumières, celle de « peuple élu ». Cette croyance en une élection par Dieu d’une partie minoritaire de l’humanité et donc en une alliance sacrée entre eux deux (je n’entre pas dans les détails), contredit  l’exigence de respect auquel ont droit tous le hommes de la part de Dieu (quand on y croit) et un philosophe de grande importance, partisan d’une religion fondée rationnellement et moralement, l’avait indiqué : il s’agit de Kant dans La religion dans les limites de la simple raison, au 18ème siècle. Il lui reprochait précisément de rompre avec ce devoir inconditionnel d’humanité, donc avec l’universalisme moral, dont il a théorisé le fondement normatif incontestable, au point d’envisager de ne pas attribuer au judaïsme le statut d’une religion – disons celui d’une religion « raisonnable », acceptable par la raison, par opposition au christianisme demandant d’aimer son prochain, quel qu’il soit. A quoi il ajoutait une critique de l’excès du culte (voir plus haut) qui remplace le mérite lié à l’action morale, que seul Dieu prend en compte selon lui quand il doit juger les hommes.

On voit alors ce qui a lieu dans le cas du judaïsme, et ce doublement : on fait passer la critique normale ou légitime (au sens d’un examen critique, sans a priori) d’une croyance pour une critique des croyants dans leur personne – glissement auquel donne lieu toute critique d’une religion – et l’on substantialise dans ce cas les juifs, on en fait une race (alors que ce n’est qu’une ethnie) identifiée à sa religion particulière, que l’on rejette alors violemment : on se précipite dans le racisme anti-juif et donc dans l’antisémitisme. Il faut impérativement rejeter ce double glissement sémantique et idéologique, avec toutes les horreurs qu’il a pu engendrer… même chez un philosophe comme Heidegger, pro-nazi il est vrai, mais dont Finkielkraut prétend curieusement, sinon complaisamment, qu’il s’agit d’un « impensé » chez lui. J’ajoute que ce glissement indu dans le racisme sur la base de la critique d’une religion est exactement ce qu’il se passe avec l’islam. La critique de cette religion est pour moi de droit – je l’ai étudiée et critiquée en raison de tous ses travers intellectuels, moraux et politiques qui lui sont consubstantiels et mon ami Marcel Conche, le plus grand philosophe de son âge encore vivant (96 ans), irréligieux mais d’une bonté et d’un pacifisme absolus, me confiait un jour, qu’« il n’y avait rien à en tirer », c’est le moins que l’on puisse dire. Or cette critique publique de ma part m’a valu d’être traité moi aussi de « raciste » et de « raciste anti-arabe" … dans mon propre camp de gauche, mais d’une gauche qui perdu sur ce plan tous ses points de repère théoriques et normatifs et qui, au surplus, est dans une démarche électoraliste inexcusable : car il vaut mieux perdre les élections que son âme, d’autant plus que, à terme, on perd les deux ! Quoi qu’il en soit, on voit ici aussi le glissement  injustifiable : on confond l’arabe, qu’on assimile à un type racial, ce qu’il n’est pas, avec sa religion musulmane et tous ses défauts indéniables. D’où l’accusation, dès qu’on critique cette religion, de critiquer les arabes et de verser dans le racisme à leur égard. Des laïques intransigeant(es) comme E. Badinter ou C. Fourest ont été victimes de cet amalgame et j’ai constaté qu’il était aussi présent à mon encontre chez certains de mes contradicteurs sur Médiapart. Je le répète donc : l’islamophilie n’est pas digne d’estime et sa dénonciation, comme celle de l’islam tout court, ne relève en rien d’une quelconque islamophobie assimilée à du racisme, mais d’une simple analyse théorique autant que normative. Tout cela pour dire clairement que Finkielkraut, sur ce plan en tout cas, n’est en rien un raciste. Par contre, lorsqu’il a parlé de la révolte des jeunes des banlieues, à l’époque de Sarkozy, en la mettant au compte des immigrés et de leur idéologie religieuse, en l’occurrence musulmane, occultant tout ce que cette révolte devait à des conditions sociales déplorables, alors là, oui, il flirtait avec le racisme de l’extrême droite et le MRAP s’en était plaint officiellement. Mais c’est un autre sujet.

Enfin, il y a la question du sionisme et donc celui, corrélatif, de l’antisionisme, avec toutes les manipulations dont cette question peut être l’objet. Ici, à nouveau, il faut avoir le courage d’être lucide et d'exercer sa raison critique. L’Etat israélien s’est défini à l’origine (en 1948) comme « un Etat juif et démocratique ». Déjà cette définition fait problème : en quoi un Etat peut-il être dit « juif », sachant que ce terme renvoie à la forte présence en son sein de la religion judaïque, au point de paraître constituer son identité ? Et en quoi sa dimension démocratique peut elle co-exister, au niveau des mots, avec cette qualification… sachant qu’effectivement ses institutions sont formellement démocratiques ? Plus : en quoi la laïcité peut-elle y être garantie comme il est prétendu, surtout lorsqu’on voit les coups de canif qu’elle vient récemment de subir, sous l’influence d’une droite qui s’allie de plus en plus à une extrême-droite intégriste sur le plan religieux et clairement fascisante ? Constater, révéler, dire cela et le dénoncer n’a, à nouveau, rien à voir avec un quelconque racisme antisémite mais tout à voir, au contraire, avec une analyse politique progressiste et franchement de gauche. Et c’est aussi le cas pour la politique d’Israël à l’égard des palestiniens. Je n’insiste pas beaucoup car la situation est connue : que ce soit sur son territoire ou sur celui des palestiniens, non seulement colonisés mais martyrisés, Israël mène une politique de puissance et de domination à l’égard d’une partie d'un peuple, sans justification juridique mais avec l’appui des pires régimes occidentaux. Une dernière fois : dénoncer cette politique relève précisément d’une approche politique progressiste et accuser l’anti-sionisme d’être le paravent d’un racisme antijuif constitue une imposture intellectuelle, politique et morale, à nouveau inexcusable. A ce sujet , et pour finir sur Finkielkraut, qui n’est donc pas un raciste, on peut lui reprocher de ne guère se manifester, lui qui se met si souvent en colère, d’oublier ses principes moraux qu’il brandit souvent, voire même, comme  on a pu le dire, d’être la « Star Academy du sionisme français », même si ses positions peuvent fluctuer. Il est vrai qu’il est devenu peu à peu un homme de droite, soutien de Macron, après l’avoir été de Fillon, digne des ors de l’Académie française mais pas de l’estime des intellectuels qui défendent la cause des dominés et des humiliés.

                                                                                Yvon Quiniou

NB : Je précise pour ceux qui me trouveraient sévère, in fine, que je l’ai un peu connu et estimé un temps pour ses écrits (il y a vingt ans) et que j’ai débattu avec lui à la télévision plus tard, en 2007 (avec Ben Saïd pour acolyte), alors qu’il était accompagné de Gauchet. Cela ne l’a pas empêché de faire preuve d’une grande arrogance et d’un grande intolérance, témoignant de son involution politique et de son dogmatisme idéologique.  

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