La lutte des classes comme guerre sociale

Il y a une guerre sociale que le terme de "guerre" tend occulter, celle des classes en lutte, sur la base de l'exploitation. Marx l'a mise au centre de sa vision de l'histoire et de la société. C'est dire qu'il ne n'explique pas par une "nature humaine belliqueuse" et qu'il ne la fait pas reposer sur le seul individu. C'est à cette condition que l'on peut envisager une paix généralisée.

                                                      La lutte des classes comme guerre sociale

On ne saurait enfermer les notions de guerre et donc de paix dans le seul champ des rapports entre les nations, où elles s’imposent pourtant prioritairement. Elles ont aussi un sens au sein de la société, dans chaque nation donc, quitte à avoir des implications à l’échelle internationale, et je voudrais y insister en m’appuyant essentiellement sur Marx, ce génie parfois délaissé mais qui revient avec force dans le débat intellectuel et politique.

C’est de la lutte des classes qu’il faut, bien entendu, parler, notion qu’il n’a pas inventée d’ailleurs (l’historien Guizot avait déjà signalé son existence) ; mais son mérite est de l’avoir mise au cœur de l’histoire humaine, de l’avoir systématisée et d’en avoir révélé les mécanismes et les conséquences sociales, et ce dès le Manifeste communiste. La première phrase de celui-ci est célèbre : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes » – à l’exception des sociétés primitives ajoutera Engels, par la suite, lorsque celles-ci furent connues. Or c’est bien là une forme de guerre, mais sociale : comme toute guerre elle met en conflits des groupes humains, des classes ici, elle crée des oppositions d’intérêts, entraîne des rapports de domination et de la violence, celle qu’on trouve dans les révoltes ou les révolutions. C’est pourquoi la notion de « guerre » peut s’y appliquer sans distorsion de sens, même si l’on n’y trouve pas nécessairement un recours à des moyens militaires comme entre les nations, et tout dictionnaire vous le confirmera.  Il s’agit donc d’une guerre interne à une nation ou société donnée, avec ses victimes, une guerre sociale ou encore civile comme Marx l’a désignée dans un de ses ouvrages consacré à la Commune de Paris, dont on sait qu’elle fut écrasée dans le sang ; et elle est constante, sauf qu’elle est « tantôt ouverte, tantôt dissimulée » comme il le précise tout de suite, et l’on verra pourquoi elle peut être « dissimulée ».

Sur quelle base explique-t-il cette guerre civile ? C’est une lutte des classes, donc,  qui oppose des oppresseurs et des opprimés et, plus précisément, des exploiteurs et des exploités. C’est ici qu’il faut être précis et rigoureux : car c’est bien le concept d’exploitation, qu’il développera davantage dans Le Capital, qui est décisif. Il renvoie à l’économie et, plus exactement, à l’exploitation du travail humain, et il oppose donc ceux qui possèdent les moyens de production – industriels à l’époque du capitalisme – et ceux qui ne les possèdent pas mais sont contraints de vendre leur force de travail pour vivre ou survivre. Car il faut le savoir, par-delà l’échange marchand contractuel ou juridique, apparemment égalitaire, qui a lieu ici et qui contribue à masquer le phénomène, c’est l’ouvrier qui produit les richesses, mais il n’en reçoit, sous la forme de salaire, qu’une partie, celle qui lui est nécessaire pour reproduire sa force de travail journellement et être à même de travailler constamment. La grande partie de la valeur produite revient donc au propriétaire des moyens de production, le capitaliste, sous la forme d’une « plus-value » qui va être à la source du profit. Dit autrement : quand l’ouvrier travaille, il y a tout un temps de son travail où il ne travaille pas pour lui, mais pour un autre, le patron, c’est ce que Marx appelle le « surtravail. Ce phénomène, spécifiquement économique, est structurel, il engendre l’opposition sociale des classes et on le retrouve, sous d’autres formes concrètes, dans les autres formes de société ou modes de production du passé, fondées sur l’esclavage ou le servage. A tel point que, s’agissant de l’ouvrier moderne, on peut parler, par analogie, d’un « esclave salarié ». Et j’ajoute tout de suite (car j’y reviendrai) que si les formes concrètes du travail liées à l’évolution des techniques, avec l’apparition de nouvelles couches sociales, ont considérablement changé depuis l’époque de Marx, le rapport d’exploitation demeure, voire se renforce à l’heure actuelle avec la domination du néolibéralisme depuis la fin de la dramatique expérience soviétique. Et l’on voit clairement que cette « guerre » n’est pas due à une éventuelle « nature humaine » violente et belliqueuse, mais à un certain type de rapports sociaux marqués par la propriété privée de l’économie.

Quelles en sont les conséquences humaines par-delà la spoliation de la rétribution du travail ? Il y a bien entendu tout ce malheur concret que subissent les dominés et que Le Capital décrit avec une acuité terrible : misère, souffrance au travail, durée du travail, labeur répétitif, conditions de vie déplorables hors du travail, maladies, espérance de vie réduite, etc. Mais il faut aller au-delà d’une vision purement économico-sociale de la chose pour en saisir toute l’ampleur des conséquences sur la vie même des exploités, lesquelles vont aussi expliquer les révoltes et les luttes car les hommes ne sont pas des machines, mais également, parfois, l’atonie de ceux-ci. Disons, dans ma perspective, qu’il y a une aliénation globale tenant à ce que l’ouvrier (ou tout autre exploité moderne) est soumis à une instance étrangère qui le domine et qui est triple : politique (malgré aujourd’hui la démocratie juridique), sociale et, bien entendu, économique. Mais il y a un autre aspect que je tiens à indiquer et que le Marx de jeunesse avait déjà analysé dans les Manuscrits de 1844: l’ouvrier est soumis à une condition misérable, non seulement sur un plan financier (la pauvreté ça existe et de plus en plus), mais sur un plan spécifiquement anthropologique. Il ne peut réaliser les potentialités de vie qui sommeillent en lui et accéder à une vie riche en besoins et en satisfactions de qualité le « tirant vers le haut », si je puis dire: c'est le communisme "raffiné" que Marx voulait pour les hommes, opposé au communisme "grossier" qui rabat toit sur la consommation matérielle.. L'être aliéné est donc autre que ce qu’il pourrait être dans d’autres conditions sociales, en l’occurrence il est moins ou pire : c’est ce que j’appelle l’aliénation individuelle, qui est donc un devenir-autre ou moins (ou pire) dont le capitalisme est responsable et qui atteint son comble quand l’ouvrier n’en a même pas conscience – ce qui explique alors l’atonie dont j’a parlé.

On comprend alors pourquoi cette situation peut causer une lutte « tantôt ouverte, tantôt dissimulée ». « Ouverte », cela est évident et cela a commencé avec 1789. Je n’insiste pas. Mais pourquoi « dissimulée » ou comment ? J’y vois trois facteurs expliquant que la révolution que Marx attendait très naturellement ne s’est pas produite en Occident. D’abord il y a le fait que l’aliénation individuelle peut être telle qu’elle annihile toute envie de changement et donc de révolte : la guerre de classe n’est même plus perçue comme une réalité et une nécessité politique libératrice. Mais tout autant, il y a l’idéologie dont Marx nous donne une analyse entièrement inédite : elle est constituée d’idées, de croyances et de valeurs issues de la classe dominante, qui sont au service des intérêts de celle-ci ; elles les justifient illusoirement mais réellement aux yeux de leurs victimes, réussissant même à occulter le phénomène d’exploitation et ses effets en chaîne, au point que l’exploité en arrive à vivre sa situation comme inévitable parce que naturelle : ce qu’on appelle la « science économique » joue ce rôle au niveau intellectuel et je vous renvoie à ceux qui en dénoncent les mensonges comme Galbraith dans petit livre intelligent et audacieux parlant de ses « mots qui mentent » ou encore Bourdieu dénonçant, lui, une sociologie conformiste et non critique, voilant ce qu’il a appelé « la misère du monde » et ses causes objectives, au point de la naturaliser.

Enfin, il y un autre niveau d’explication encore plus profond, quoique dans le prolongement de ce qui précède, et dont le modèle est fourni par le théoricien libéral américain Hayek. Il a élaboré une conception de la société assez ahurissante, quoique réellement argumentée, qui consiste à faire reposer la société sur l’individu indépendamment des déterminismes sociaux qui pèsent sur lui. Cela suppose qu’il n’y ait pas de classes – il n’y a que des « groupes » selon lui – et il n’y a pas non plus de propriété économique privée mais seulement une propriété « plurielle ». Conséquence évidente et que l’on devine d’emblée : il n’y a pas, ici non plus, d’exploitation du travail, chacun est individuellement responsable de son sort sur la base de ses talents et mérites naturels et la notion de justice sociale ou, plutôt celle d’injustice sociale liée aux inégalités disparaît du champ sémantique. Il l’affirme clairement et, si l’on veut, subtilement, en déclarant qu’on ne peut juger sur le plan de la justice que l’individu, parce qu’il est un sujet responsable. Au contraire, cette notion ne saurait s’appliquer à la société globale, faute d’un sujet qui l’ait voulue comme telle. On voit clairement que toute idée d’une conflictualité sociale pouvant déboucher sur des révoltes justifiées moralement a totalement disparu. Or ce paradigme individualiste a la faveur de beaucoup aujourd’hui. On le retrouve chez Comte-Sponville pour qui le capitalisme n’est ni moral ni immoral, mais a-moral, ressemblant à une immense machinerie qui innocente ses responsables et ne voulant juger, lui aussi, que les individus qui, s’ils créent bien l’ordre social, ne sont pas responsables de son organisation d’ensemble. Enfin, et je m’excuse pour ce propos inconvenant, c’est le cas aussi de la philosophie qui habite Macron dans son livre-programme Révolution et qu’il met politiquement en pratique : pas de classes et de déterminisme social handicapant inégalement les être humains, que des individus dotés de libre initiative et qu’il faut seulement encourager. Rien donc qui puisse faire songer à une « guerre sociale » rongeant la société actuelle… sauf que l’actualité récente (les Gilets jaunes) a révélé le contraire et démontré qu’avec ce discours on était en pleine idéologie mystificatrice ! Et sauf aussi que cette même vision implique bien une concurrence généralisée entre  individus… ce qui n’est pas loin d’une guerre, mais occultée au nom du dynamisme économique.

Que tirer de cette analyse s’agissant de notre présent et de notre futur ? Qui dit guerre dit aussi paix possible. Une paix sociale définitive ou « perpétuelle », comme pourrait dire Kant, est-elle donc impossible ? D’abord, dépassant le siècle de Marx, il ne s’agit pas de nier que des progrès aient été obtenus tout au long du siècle dernier en Europe, avec ses périodes d’incontestable apaisement, donc de paix civile, … mais justement grâce à l’action de ceux qui se réclamaient de la lutte des classes et qui voulaient lui mettre un terme : les socialistes et les communistes, issus du même courant politique. Ce qui a eu lieu peut donc se reproduire, sauf à croire en une fatalité funeste ! Ensuite, il faut avoir conscience que cette guerre des classes s’insère aujourd’hui dans un capitalisme international qui l’alimente largement, voir l’étend à l’ensemble de la planète. Enfin, et tout autant, il y a ce terrible paradoxe que ce même capitalisme, par ses  effets sociaux délétères au sein même des nations, est en train de réveiller des nationalismes que l’on croyait définitivement éteints, au point d’alimenter des risques de guerres, sinon des guerres tout court, au niveau mondial. En disant cela je ne rêve pas : je constate ce que tout le monde constate et déplore. C’est dire que ce n’est pas par le libéralisme concurrentiel (qui est une guerre économique) que l’on pourra ni produire la paix sociale dans les nations, ni la paix entre elles. L’intérêt immense de Marx est bien de refuser cette vision individualise autant qu’angélique de la société, angélique mais dangereuse, comme d’ailleurs celle inverse, d’une humanité violente par nature pour laquelle « l’homme est un loup pour l’homme » (voir Hobbes compris rapidement), le vouant à une guerre perpétuelle « naturelle » ou à la tyrannie étatique pour l’éviter. En enracinant la conflictualité dans des luttes de classes historiquement et économiquement situées, il nous permet d’envisager, au moins théoriquement, leur dépassement fondé sur l’association et la coopération, voire la propriété collective, car, pour corriger Gramsci qui se disait partisan d’un « optimisme de la volonté  associé à un « pessimisme de l’intelligence », il ne peut pas y avoir d’« optimisme de la volonté » sans un « optimisme de l’intelligence » minimal, sans quoi on verse dans l’utopie au sens négatif de ce terme ,qui nous confronte à l’impossible. C’est donc l’affaire à venir d’une organisation moralement juste de la société et éclairée intellectuellement, dont rien ne nous a démontré l’impossibilité historique, économique ou anthropologique : la paix sociale est à inventer !

                   Yvon Quiniou. Texte tiré d’un exposé fait aux Rencontres de Sophie de Nantes, mars 2019, consacrées à "Guerre et  paix".

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