Quand Marx redevient jeune

L'Humanité a eu l'heureuse idée de publier un Hors-Série passionnant consacré l'actualité des idées de Marx, rédigé par les meilleurs spécialistes.. Déconsidéré ou ignoré, le voici ressuscité ou, si l'on préfère, rajeuni. On prendra conscience de la richesse et de la profondeur de cette pensée, sans oublier les questions qu'elle peut poser. Tant pis pour les thuriféraires du capitalisme!

                                             Quand Marx redevient jeune

En cette année du bicentenaire de la naissance de Marx, L’Humanité a eu l’heureuse initiative d’éditer un Hors-Série consacré à la pensée de Marx (et Engels) destiné à en restituer la richesse et à en montrer, contre les préjugés dominants, l’importante actualité. Ce numéro  présente donc des rappels historiques et théoriques décisifs, pour ceux qui les auraient un peu oubliés ou occultés (lutte des classes, exploitation, plus-value, classe ouvrière), et un abécédaire très  riche fournit une liste de ceux-ci, avec renvoi aux textes où ils sont explicités. Ceux qui auraient envie de se faire une culture minimale dans ce domaine (je pense aux lecteurs jeunes et déjà critiques à l’égard du capitalisme)) seront donc comblés et ils compléteront cette lecture en allant voir le film de R. Peck (interviewé dans cet ensemble), Le jeune Karl Marx qui en  offre une vision à la fois pertinente et vivante.

Mais cette livraison ne se contente pas de nous informer rétrospectivement sur l’apport de l’auteur du Capital. Elle n’hésite pas à prendre parti contre la doxa dominante, quitte à rappeler l’actualité de l’explication et de la critique du capitalisme… et l’on se souvient que,tout récemment, un économiste libéral, P. Artus, lié à la grande banque Natixis, vient d’affirmer que les analyses marxiennes étaient totalement pertinentes pour comprendre le fonctionnement et les dysfonctionnements du mode de production actuel, en en tirant même des conclusions pessimistes sur son avenir. Mais au-delà de cet aspect économique et structurel, on trouvera aussi la récusation de l’idée d’un Marx productiviste ou encore hostile à la démocratie – deux reproches qui, au-delà de l’ignorance ou de la mauvaise foi, auront été alimentés par le spectacle qu’auront donné du marxisme les régimes de type soviétique (en y ajoutant la Chine), qui prétendaient s’en réclamer et l’incarner. On pourra aussi se renseigner sur la question de l’humanisme marxien (abordé un peu trop prudemment selon moi), sur les nouvelles formes d’exploitation ou encore sur les échos de cette référence dans la pensée contemporaine, même si je n’approuve pas l’éloge implicite qui est fait de Foucault à cette occasion, lequel aura été clairement un anti-marxiste : j’ai cité ailleurs des affirmations de celui-ci à l’égard de Marx qui sont inacceptables !

Mais comme l’objectif ultime de ce dossier est bien de nous rappeler, à son niveau,  l’exigence de transformer le monde dans le sens communiste que voulait Marx (et une table ronde en parle bien), je me dois d’indiquer trois points qui me font problème car ils sont au cœur d’un projet d’émancipation crédible et il faut donc les aborder franchement.

1 Si l’expérience du « socialisme réel » des pays de l’est est bien d’emblée qualifiée, dans un article, de « contresens », je trouve que l’analyse  qui en est faite, bien que complexe, manque un peu de cette radicalité que j’attendais et que tout le monde attend. Car il faut savoir et le dire (voir mon Retour à Marx) que la révolution bolchevique s’est faite contre les enseignements du matérialisme historique : une révolution communiste selon Marx n’était concevable et susceptible de réussir qu’à partir des conditions objectives fournies par le capitalisme développé (économiques, sociales et politiques) et s’il a pu, à la fin de sa vie, dans un échange avec une révolutionnaire russe, envisager qu’une révolution puisse se déclencher dans un pays arriéré comme la Russie, il a prédit son échec en l’absence d’une révolution occidentale capable de l’aider et qui n'eut pas lieu : qui niera qu’il avait, hélas, raison ? Ce qui a suivi dans ce pays, sans que Lénine en soit vraiment responsable, n’aura donc été ni du socialisme, et encore moins du communisme. Celui-ci n’est donc pas mort puisque il n’a jamais été vivant ! Si on ne le dit pas clairement, ceux qui continuent de s’en réclamer ne seront jamais crus… alors même que le communisme, à l’heure de la mondialisation capitaliste féroce que nous connaissons, me paraît de plus en plus indispensable !

2  Par ailleurs, il a y une dimension de la pensée théorique et pratique de Marx qui manque à  cette présentation : c’est  son rapport à l’éthique ou à la morale, bref aux valeurs. Car la politique, et d’abord la politique communiste, n’est pas seulement le projet d’une nouvelle organisation matérielle de la société. Visant les intérêts de tous et l’émancipation tant collective qu’individuelle, y compris dans l’ordre du bonheur, cette société radicalement inédite relève aussi d’un choix moral (ou éthique) sans lequel elle perd son plein sens humain dont l’Universel est la norme. Se souvient-t-on, même si ce propos n’est pas de Marx, que « ceux qui voudront séparer la morale et la politique n’entendront rien ni à l’une ni à l’autre » (Rousseau) ?  Et il y a incontestablement de la morale chez Marx, quoi qu’il en ait dit, et c’est pourquoi le communisme n’est pas seulement souhaitable ou désirable, mais exigible humainement.

3 Enfin, il y a la question religieuse chez un penseur qui aura eu le courage de dire  que « la critique de la religion e st la condition préliminaire de toute critique », tout simplement parce qu’elle nous débarrasse des illusions qui nous cachent le réel et ne nous motivent pas à le transformer ! A l’heure où un vent de réaction politique souffle sur les religions, il aurait peut-être été bon d’en parler… même si le sujet est politiquement brûlant, j’en sais quelque chose !

Ces trois remarques n’enlèvent rien à la qualité d’ensemble de ce Hors-Série, dont nous n’avons aucun équivalent dans la presse dominante qui est, de toute façon, par son aveuglement idéologique et ses silences,  au service de la classe dominante. J’ai même envie de dire : au contraire ! Elles prolongent la discussion et démontrent qu’un dossier pareil incite au débat. Autre manière de dire que Marx est redevenu étonnamment jeune car on ne discute pas avec un vieillard prisonnier de fantasmes dépassés !

                                                                   Yvon Quiniou 

PS/ : Ce numéro s’achète avec un exemplaire du Manifeste communiste dont on signalera qu’il est, après la Bible il est vrai, le livre le plus édité de par le monde !

 

 

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