La contestable amitié politique de Macron pour Trump

La rencontre de Macron et de Trump a été l'occasion pour le premier d'afficher une amitié politique pour le second très contestable, sinon scandaleuse, vu le positionnement ultra-libéral du premier et les autres défauts de sa politique. Mais elle révèle aussi l'idéologie libérale de Macron sur le plan économique, qui choquera tout homme de gauche soucieux de morale en politique.

                            La contestable amitié politique de Macron pour Trump 

Décidément, rien ne va plus sous le soleil insolent de la présidence Macron. Voilà qu’il vient d’accueillir en grande pompe le président des Etats-Unis, au nom il est vrai de la commémoration de leur rôle pacificateur dans les deux guerres mondiales du 20ème siècle, mais, tout autant, en plaçant leur rencontre sous le signe de l’« amitié » (sic).

Insistons à peine sur le premier point. D’abord on pourrait relativiser dans le détail ce rôle et y découvrir des motivations extrêmement intéressées, économiques ou géopolitiques. Ensuite et dans ce même domaine international de contribution à la paix, les E-U. auront marqué le 20ème siècle par une politique d’expansion capitaliste et guerrière auprès des pays sous-développés et bénéficiant de l’appui de l’URSS : on n’oubliera tout de même pas les guerres de  Corée et du Vietnam! Sans compter leur intervention plus ou moins directe pour renverser Allende au Chili et soutenir sans vergogne le dictateur Pinochet ou d’autres régimes tyranniques ! Il s’agit-là, tout simplement, d’un impérialisme cynique qui en auront fait un contre-exemple pour les régimes progressistes, ce que Macron semble oublier.

Mais le plus grave de sa part dans son accueil de Trump n’est pas là… d’autant que certains y trouveront même un bel exemple de « real politique » diplomatique incontournable, habitée  par de supposés objectifs positifs ! Non, il réside dans l’affichage ostentatoire d’une amitié politique qu’on n’avait pas vue depuis longtemps et qui est moralement choquante pour ceux qui, comme moi, pensent que la politique ne se suffit pas à elle-même, qu’elle relève aussi d’un registre moral et que, comme l’a dit Kant, « la politique doit plier le genou devant le droit » (Projet de paix perpétuelle).

Je m’explique. La République française se fonde les principes de 1789, prolongés par ceux de la Constitution de 1946 et enrichis par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. D’emblée, on le sait, ils proclament l’égalité et la liberté de tous, à quoi s’ajoute l’exigence de fraternité. Il s’agit-là de principes normatifs (et non de simples règles utilitaires de vie) qui obligent le pouvoir politique élu à s’y conformer et à les faire appliquer, et ils sont l’honneur de cette France que Macron ne cesse d’invoquer dans son livre Révolution (XO Editions), sans que les imperfections successives de leur mise en œuvre ou les maux qui l’ont accompagnée puissent en quoi que ce soit leur être attribués, comme il le prétend sans raison (p. 52).

Or voici que Macron, qui vient de la « gauche », je le rappelle, déclare avec emphase sa proximité avec Trump dont la vision politique est l’exacte et abominable antithèse de l’idéal républicain ainsi défini : refus de l’égalité sociale dans un  pays occidental riche où les inégalités atteignent déjà un record et qu’il veut aggraver ; existence d’inégalités raciales criantes qu’il ne condamne jamais, au point de paraître être lui-même habité par le démon du racisme ; refus de la fraternité qui l’entraîne, entre autres, à professer une homophobie inadmissible ou à se réclamer d’une religion intégriste et droitière ; enfin, une étrange conception de la liberté qui n’est pas, concrètement, celle de tous, mais celle de la libre entreprise capitaliste qui l’étouffe chez ceux qu’elle exploite. Sans compter son rejet de la cause écologique à travers son refus insupportable de s’associer à la COP 21 et donc son insouciance à l’égard des dangers qui menacent l’humanité dans sa survie même.

Soyons clair : tout cela bafoue les valeurs à la fois de notre République, dont Macron est le président et qu’il devrait constamment honorer, et celle d’une gauche qui se disait socialiste et à laquelle il a appartenu officiellement. Comment accepter alors qu’il n’ait, à aucun moment, rappelé le fossé idéologique qui devrait le séparer de Trump, alors que même May et Merkel ont manifesté des réticences, minimales mais estimables ! Une explication s’impose, que la lecture attentive de Révolution confirme et qu’un excellent article de Bruno Odent, dans un récent numéro de L’Humanité, démontre dans le détail : hormis, bien entendu, les grossiers traits d’extrême-droite qui caractérisent Trump, il y a, par-delà les formulations, de vraies proximités idéologiques entre Macron et lui sur le plan économique. Fondamentalement, une même apologie du libéralisme, qui prend ici le nom de l’innovation technologique permanente  et la forme d’une admiration du modèle productif capitaliste et de sa compétitivité, sans que soient vraiment pris en compte ses méfaits humains. Et s’il affirme un moment que la bataille politique ne se résout pas dans la seule technique (p. 60), il est capable d’affirmer plus loin que le progrès s’enracine d’abord dans le progrès de la technologie (p.75). D’où, sur le plan du vocabulaire, son incapacité d’analyser et de qualifier correctement notre société, n’y voyant dans les trente dernières années qu’ « uniformité », « indifférenciation » et « massification » (p. 74) là où il faudrait parler, au contraire, d’un creusement des inégalités de classes, et sans pointer un seul instant la logique aveugle du profit qui est la source de la croissance telle qu’elle se déploie aujourd’hui! Les euphémismes ont la dent dure chez lui, ou les enjolivements, alors J.-K. Galbraith avait pourtant dénoncé le langage truqué de la théorie économique officielle dans son livre lumineux Les mensonges de l’économie (Grasset). D’où une critique de l’Etat et de son intervention dans l’économie, très forte et comparable à celle qu’on trouve dans le libéralisme d’outre-Atlantique, l’individu entrepreneurial étant la base de  la vie sociale. D’où aussi une acceptation enthousiaste de la mondialisation (qu’on ne trouve pas chez Trump, telle quelle, il est vrai) et l’idée que toutes nos évolutions actuelles sont « inévitables ». D’où enfin, et cela surprend et peut choquer, l’appréciation de tous les progrès techniques ayant un effet humain positif (comme en médecine) à l’aune des retombées économiques qu’ils ont : on appelle cela de l’économisme ! Plus concrètement encore (et B. Odent l’indique justement), on trouve chez tous les deux la volonté commune, quoique sous des formes différentes, d’affaiblir le pouvoir des syndicats dans l’entreprise et donc de réduire la démocratie syndicale. On signalera aussi, de part et d’autre, la diminution de l’aide au développement des pays sous-développés, ce qui ne leur permettra guère de déployer leur transition énergétique, pourtant indispensable, avec ce détail supplémentaire côté Trump : celui-ci entend pratiquer avec eux un commerce juteux des énergie fossiles, lequel va les enfoncer un peu plus dans leur malheur écologique. Cela a des incidences sur la lutte anti-terroriste qu’ils veulent mener, mais sans prendre la chose à la racine : car ce qui est à la source du terrorisme islamiste (par-delà ses motivation religieuses), c’est d’abord cette pauvreté générale qui affecte les pays du bassin méditerranéen (hormis leurs richissimes dirigeants). Or renoncer à les aider fortement pour se développer, c’est maintenir la cause de ce que l’on entend combattre. Oui, l’on peut donc dire que, paradoxalement, le « national-libéralisme »  de l’un  et le « libéralisme européiste » de l’autre relève de logiques parallèles et révèlent même des « convergences redoutables » (B. Odent) : cela explique les effusions lyriques, les embrassades et les régalades indécentes qui ont marqué leur rencontre dans un pays où  les pauvres sont de plus en plus nombreux et ne doivent guère apprécier ce genre de « régalades »

Conclusion, en deux temps. 1 Certes, cette convergence idéologique spectaculaire avec le libéralisme de Trump ne saurait nous faire oublier que le projet de Macron ne s’y réduit pas, spécialement dans le domaine des mœurs et de l’écologie, mais tous ses appels incantatoires, eux libéraux ou « libéristes », à l’initiative individuelle et à l’égalité des chances sont dérisoires, voire ridicules, dès lors que l’on fait l’impasse sur les conditions économico-sociales qui seules peuvent les rendre effectives. Mais il faudrait alors qu’il se souvienne un peu des enseignements de Marx dans ce domaine, à savoir de l’importance de l’influence du milieu sur les individus : combien de ceux-ci sont ainsi aliénés, empêchés de pouvoir se réaliser ! En ce sens, le plus grave dans cette « amitié politique » proclamée solennellement et avec le sourire, c’est moins le contenu de l’idéologie politique de Macron qu’elle révèle en partie et qu’un dirigeant de droite pourrait formuler normalement, que le fait qu’elle soit celle d’un homme qui vient de la « gauche » : il aura ainsi abîmé un peu plus l’idée de « gauche » et tenté de liquider un héritage socialiste de plus d’un siècle, qui reste pourtant la seule solution d’avenir pour résoudre le « malheur français » (comme le malheur des autres peuples). 2 Et puis, il y a ce troublant nouveau paradoxe : d’un côté il est d’un réalisme politique et social impitoyable, n’aimant guère la notion d’idéal moral en politique. Et « en même temps » (pour parler comme lui et indiquer une contradiction) il n’exclut pas cette notion, prétendant que son combat relève d’une bataille qui n’est pas seulement technique, mais « morale et politique » (p. 60 à nouveau). Comprenne qui pourra, tant les dénonciations de telle ou telle injustice ou de tel mal (qu’il reconnaît) sont compensées, voire annulées, par des justifications inverses qui sont rigoureusement amorales, sinon immorales ! En ce sens, cet homme qui a fait un peu de philosophie, devrait se rappeler que pour Platon (qu’il cite, si j’ai bonne mémoire) le philosophe, soucieux du bien, devait être roi pour contribuer à le réaliser dans la Cité ; et à défaut de cette situation idéale, il préconisait que les rois deviennent philosophes en étant éduqués à la philosophie. Or c’est bien le contraire qui se passe avec lui : il entend être roi et le demeurer, mais il n’est certainement pas un roi-philosophe.

                                                                                                         Yvon Quiniou

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