Contre Foucault

Il y a malheureusement ces temps-ci une véritable « foucaultlâtrie » qui a commencé avec la commémoration du trentenaire de sa mort en 2014, que tous les journaux ont relayée sans le moindre esprit critique et que son entrée dans « La Pléiade » va probablement relancer. Mais elle va bien au-delà de cet aspect conjoncturel avec ses effets journalistiques et médiatiques : nombre d’intellectuels de la gauche marxiste, qui avaient ou ont les moyens de s’en prémunir, ont été gagnés depuis un certain temps par ce virus et l’ont montré par leurs écrits.

Il y a malheureusement ces temps-ci une véritable « foucaultlâtrie » qui a commencé avec la commémoration du trentenaire de sa mort en 2014, que tous les journaux ont relayée sans le moindre esprit critique et que son entrée dans « La Pléiade » va probablement relancer. Mais elle va bien au-delà de cet aspect conjoncturel avec ses effets journalistiques et médiatiques : nombre d’intellectuels de la gauche marxiste, qui avaient ou ont les moyens de s’en prémunir, ont été gagnés depuis un certain temps par ce virus et l’ont montré par leurs écrits. Ils ont prétendus trouver des liens entre Foucault et Marx, au point d’inscrire son œuvre dans le projet d’émancipation de ce dernier, pour une part en tout cas. Je voudrais donc m’inscrire en faux contre cette approche de Foucault, à ma manière et en précisant d’abord plusieurs choses, pour éviter que l’« on ne me tombe dessus » à nouveau et  sans raison valable. D’abord, j’ai lu à peu près tout Foucault et j’admire à la fois sa productivité, l’originalité de certaines de ses vues (mais « originalité » n’égale pas « vérité » ou « justesse ») et  évidemment son écriture. Ensuite, j’ai écris plusieurs articles critiques sur lui, en particulier dans « La Pensée » et sur le site d’« Actuel Marx ». Enfin, je vais publier à terme un livre intitulé « Misère de la philosophie française. Heidegger, Husserl, Foucault, Deleuze » dans lequel je lui consacre donc un long chapitre. Je me contenterai par conséquent ici de reprendre des idées de ce chapitre, en indiquant seulement quelques points décisifs qui rétablissent la vérité critique sur son œuvre, mais sans pouvoir en apporter une justification détaillée.

1 Foucault était un sceptique absolu, qui ne croyait pas à la vérité mais seulement à des « jeux » ou des « effets de vérité » pris dans des rapports de pouvoir. P. Veyne, son ami, commence le livre qu’il lui a consacré par rappeler cette  position essentielle, qui lui est venue de sa fréquentation de Nietzsche, mais d’un Nietzsche bien mal compris, oubliant tout le rapport positif à la science, donc à la vérité, qu’il y a chez le penseur allemand, lequel voulait élaborer une science des valeurs à partir de la vie et, spécialement, une explication des valeurs morales destinée à en montre l’inanité. Cette position sceptique fondamentale non seulement est injustifiée et injustifiable, mais elle interroge sur sa prétention à être un théoricien des sciences humaines !

2 Il ne croyait pas non plus au progrès cumulatif des sciences tel qu’un Bachelard l’a magnifiquement analysé, quelles que soient les révolutions internes qu’elles connaissent, en montrant que leur histoire (une fois qu’elles ont rompu avec leur stade pré-scientifique) est constituée d’« apodictiques progrès prouvés » et qu’elle ne saurait connaître de « récessions » (voir « Le rationalisme appliqué »). A l’inverse, pour Foucault, il n’y avait pas d’acquis définitifs dans ce domaine, le passé étant pour lui « le cimetière des vérités ».

3 Lui, le soi-disant théoricien des sciences humaines donc, avouait ne pas se soucier de leur scientificité, voire il en doutait. Il l’a clairement proclamé dans plusieurs passages de ses  « Dits et écrits », Seuil), intéressants parce qu’ils révèlent crûment la manière dont il pensait le statut de son travail philosophique.  Dans ce cadre, il n’a cessé de discréditer la psychanalyse, après l’avoir très bien présentée dans son premier livre, « Maladie mentale et  psychologie », … qu’il a renié ensuite !

4 Il a dévalorisé sans raison valable le concept de « maladie mentale » pour y voir une emprise sur le sujet souffrant, rompant au surplus une empathie avec l’expérience vécue de la folie que l’humanité aurait connue avant la constitution de la psychiatrie, au point d’affirmer qu’il constituait « une aliénation » de celle-ci. Voir la fin de son « Histoire de la folie ».

5 Sur le plan politique, c’était un libéral assumé, un homme de droite donc (voir à nouveau le livre de Veyne), partisan de l’« ordolibéralisme » allemand, voyant même dans la sécurité sociale une manière d’enrégimenter les individus. Il est curieux que la « gauche » intellectuelle ne s’en soit pas aperçu, sans doute en raison d’un « effet d’institution », qui est un effet d’intimidation et qui a aveuglé ses disciples.

6 Obsédé par le thème du pouvoir et des rapports de domination, il en a vu partout (y compris dans la médecine !) sous la forme de « micropouvoirs » invisibles. Je ne sais pas s’il les a vraiment révélés, mais en se concentrant sur ce qu’un article de presse a appelé des « causes oubliées », il a surtout oublié la grande cause du macropouvoir capitaliste qui produisait les premières. C’est ainsi que l’on croit traiter et prétendre résoudre des faits-effets particuliers et scandaleux, comme la situation dans les prisons, où il a été en pointe, sans se battre contre leurs causes globales, ce qui n’engage pas à grand-chose.

7 Précisément, s’agissant de son engagement, il a été un antimarxiste et un anticommuniste forcené et méprisant, capable de dire dans une réunion publique où on l’interpellait sur Marx, qu’il ne voulait pas en parler et que son interlocuteur devait s’adresser à « ceux  dont c’est le métier ». Il a donc remplacé la critique du capitalisme par celle du totalitarisme, dans le sillage des « nouveaux philosophes » des années 1970, ignorant largement la problématique de l’exploitation et affirmant même, avec Glucksmann voyant dans le stalinisme une illustration parfaite de la rationalité marxiste, que « le pouvoir de la  raison est sanglant » (sic). Il oubliait ainsi tout ce que les progrès sociaux doivent non seulement aux luttes des dominés et des exploités, mais à la raison intellectuelle et morale qui les éclaire. Au surplus, son positionnement politique aura suivi des modes successives : proche du gaullisme, puis marxisant brièvement à l’Université de Vincennes, gauchiste, sinon maoïste, anti-marxiste virulent ensuite, antitotalitaire pour finir (malgré son soutien à Khomeiny !), mais un antitotalitaire insensible au totalitarisme des marchés capitalistes. L’air du temps guidait manifestement son parcours politique!

8 C’était donc aussi un irrationaliste, tant théoriquement que pratiquement, dans la ligne directe de son scepticisme gnoséologique. Il refusait toute cohérence d’ensemble à son œuvre, réclamant le droit de changer (d’opinion) et il se définissait comme un artificier lançant, à travers ses livres, des bombes ou des grenades successives, sans se soucier de leur vérité (si l’on peut dire) : seul lui importait l’intensité du bruit qu’elles faisaient ainsi que sa « joliesse » (voir ses entretiens avec R.-P. Droit)  Par ailleurs, il ne valorisait qu’une histoire empirique, au coup par coup, centrée sur des objets singuliers, sans vision rationnelle d’ensemble, ce qui lui a valu les reproches de divers historiens de métier qui ne supportaient pas ses erreurs historiques. Enfin, il aura récusé aussi toute idée de morale universelle au profit du seul souci éthique de soi (voir son « Histoire de la sexualité), ce qui en fait, au final, un parfait représentant de l’intellectuel libertaire-libéral indifférent globalement au malheur social, figure médiatique omniprésente qui explique son succès. Rien ne justifie donc que,  concernant le fond théorique de son œuvre, on en fasse l’apologie. Plus qu’un philosophe important, il aura été un brillant sophiste.

                                                                           Yvon Quiniou 

P.S. : Le philosophe Jacques Bouveresse, dont la rigueur intellectuelle est impressionnante, m’a annoncé la publication prochaine de son livre « Nietzsche et Foucault ». Et il a ajouté que Nietzsche, malgré ses positions politiques insupportables, était un penseur autrement important que Foucault qui s’en disait proche. Je suis pleinement d’accord avec ce diagnostic.

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