Le danger populiste dans l'éducation, aussi

Le populisme fait des ravages aujourd'hui et il atteint même la réflexion sur l'éducation. On voit ainsi la notion de "handicap socioculturel" être contestée parce que "méprisante", ou la culture populaire être survalorisée, alors que l'école est là non pour s'y adapter, mais pour faire accéder à une culture supérieure, universelle et réellement émancipatrice.

                                     Le danger populiste dans l’éducation, aussi 

On sait à quel point il y a une montée des populismes un peu partout en Europe et dans le monde et un numéro récent  de la revue « Cause commune » nous en offre un bilan complet et saisissant. Mais ce que l’on sait moins, c’est qu’il envahit aussi le domaine de la réflexion pédagogique et d’abord, ce qui est surprenant, à l’extrême-gauche. Ayant eu à débattre de  pédagogie avec une représentante de ce courant politique (je n’entre pas dans les détails pour éviter la polémique nominative), je me suis vu objecter au moins trois choses, suite à une analyse en trois points que j’avais proposée, objections qui relèvent précisément d’une orientation populiste.

Premier point : la notion de « handicap socioculturel ». Celle-ci est issue sans conteste des travaux de Bourdieu (et Passeron), par exemple dans Les héritiers ou La reproduction, et elle signifie, preuves empiriques à l’appui, que les élèves sont dotés d’un bagage ou d’un « capital » culturel différent selon leur classe sociale d’origine. Et s’agissant des enfants d’origine populaire, ce bagage les handicape à l’école quand il s’agit d’accéder au savoir et à la culture qu’elle transmet et doit transmettre : connaissances moindres, niveau de vocabulaire plus faible, appétence ou motivation parfois déficiente, curiosité esthétique qui peut faire aussi défaut. C’est dire que les inégalités scolaires que l’on constate dans l’école ne viennent pas, pour l’essentiel, d’elle mais ont leur source massivement hors d’elle, dans les inégalités sociales générées par le capitalisme et le résultat qui s’ensuit est net : un échec dans l’apprentissage et les examens qui est largement (par-delà les exceptions) l’apanage dramatique des enfants d’origine modeste. Or on conteste cette notion, la trouvant méprisante et discriminante à l’égard de ces enfants ! C’est là une objection malhonnête et fausse. Elle ne vise pas des individus qu’elle stigmatiserait, elle constate d’une manière critique une triste réalité, une situation objective qu’il faut voir en face si l’on veut y remédier… et il le faut ! Certes, l’école joue aussi un rôle par sa pédagogie, qui n’est pas toujours adaptée, et elle tend donc à reproduire, voire à aggraver cette situation (ce que pensait initialement Bourdieu). Mais elle peut aussi la  corriger, voire la réduire, et c’est en principe l’objectif de différents mouvements pédagogiques comme celui issu de Freinet ou le GFEN. Dans ce cas, cela suppose que l’on ne se contente pas de s’adapter aux élèves pour ne pas les déstabiliser. Cette « adaptation » pédagogique différenciée ne saurait être qu’un point de départ, le but étant de tirer tous les élèves vers le haut, de les faire échapper en ce sens à leur origine sociale et à leurs particularismes pour les faire accéder à une culture de haut niveau et universelle, réellement émancipatrice.

D’où un second objet de débat. Raisonner en termes de « handicap socioculturel » reviendrait à mépriser la culture populaire de ces élèves, à la considérer comme inférieure. Propos biaisé, cette fois-ci inacceptable et, lui, franchement populiste. Car il revient à égaliser les cultures ou les formes de culture et à nier leur hiérarchie dans une attitude compassionnelle à l’égard du peuple. Certes, il ne s’agit pas de refuser l’idée qu’il y a des formes authentiques de  culture populaire, avec leur richesse propre, et l’on sait, par exemple, que des écrivains ou des musiciens de talent ont pu s’en inspirer, comme dans les contes, la musique  avec comme exemple typique les Danses hongroises  de Brahms,  le jazz ou encore la chanson. Mais c’est une erreur énorme que de survaloriser cette culture, laquelle, en dehors de sa dimension esthétique qui peut être relativement pauvre, est capable aussi, quand elle fait appel au langage, de charrier nombre de superstitions ou de préjugés particularistes ou religieux, et, tout autant, de comporter une dimension aliénante. A nouveau : le rôle de l’école n’est pas de s’en contenter, elle est au contraire d’aider tous les élèves à la dépasser dans tous les domaines et de les orienter vers cette haute culture que j’ai évoquée, source de liberté, au lieu de la réserver, avec tous ses bénéfices sociaux futurs, aux enfants des classes privilégiées. Cela suppose évidemment que l’on accepte cette idée de hiérarchie culturelle qui implique que tout ne se vaut pas et que l’on se souvienne de ce qui fit l’honneur, selon moi, du PCF à une certaine époque : une grande ambition intellectuelle pour ce même peuple, que résumait la formule magnifique de Vitez : un « élitisme républicain » ou un « élitisme pour tous » et que l’on retrouvait dans ce qui se passait dans les villes de la ceinture rouge de Paris : un théâtre rayonnant  et une politique éducative fortement démocratique.

Dernier point. Il se trouve que l’analyse de l’influence du milieu social sur l’enfant n’est pas seulement sociologique (si je puis dire).  Cette influence est surdéterminée par des facteurs spécifiquement psychologiques que l’apport de Freud nous aide à éclaircir et que les sociologues de l’éducation ont tendance à négliger. C’est ainsi que l’investissement affectif des parents sur les enfants et, inversement, l’identification à des images parentales fortes, structurantes et rassurantes, joue un rôle énorme dans la réussite scolaire et d'abord dans son envie, au point de compenser partiellement le handicap socioculturel ou, au contraire, quand ces déterminants positifs ne sont pas là, d’annuler l’avantage culturel de départ dans les classes favorisées ou, inversement, d’augmenter l’échec dans les milieux modestes. : j’ai de multiples exemples de ces deux cas de figure ! Or c’est là que le populisme, chez une certaine gauche, réapparaît. Car l’on sait aussi, et malheureusement, que la qualité psychologique et donc éducative de l’entourage familial n’est pas la même selon les milieux sociaux. Dans les milieux les plus déshérités où règnent la misère, le chômage, la vie dans des grands ensembles tristes, sinon désespérants, règnent aussi, plus qu’ailleurs, la mésentente, la violence conjugale, l’alcoolisme, voire la défection parentale. Ce n’est pas, une nouvelle fois, stigmatiser ces milieux que de le dire, en l’occurrence stigmatiser ceux qui les composent puisqu'il s’agit d’une situation psychologique socialement produite où les « coupables » , si l'on peut dire (les parents) sont aussi et d’abord des victimes. ; c’est à nouveau faire un constat psycho-sociologique que les bons sentiments ne sauraient annuler et dont on a la preuve tristement éclatante dans les banlieues de nos grandes villes. Et cela incite à songer à des aides proprement psychologiques auprès des familles en cause, voire au sein de l’école et auprès des enseignants, ce qui commence à se faire.

Tout cela, qui est vrai, ne saurait nous faire oublier la face sociale du problème dont je suis parti. Les difficultés de l’école dans son ambition d’égaliser les chances de tous d’assimiler ses enseignements, ne seront pas résolues par des mesures strictement pédagogiques, y compris, bien entendu, cette espèce d’imposture intellectuelle, pédagogique et politique que constitue l’appel aux neurosciences de Blanquer, qui ignore manifestement que notre société est fracturée par des inégalités de classes… tout comme l'ignore notre président Macron, soi disant de formation philosophique (voir son livre Révolution) ! Or il est clair, si l’on admet ce qui précède, que l’égalité des chances à l’école, suppose que l’on supprime les inégalités sociales hors de l’école et que l’on pense l’homme – ici les enfants eux-mêmes – sur une base anthropologique non libérale, cette catastrophe théorique pour laquelle il n’y a que des individus libres, avec leurs talents innés, voire leurs mérites, soustraits aux déterminismes sociaux, et qui empêche à la fois de penser, de vouloir et de réaliser un progrès de société véritable dans ce domaine… comme ailleurs!

Yvon Quiniou. A paraître le 26 mars : Qu’il faut haïr le capitalisme. Brève déconstruction de l’idéologie néolibérale, H§O.

NB: On aura compris que la politique gouvernementale dans ce domaine (voir un billet antérieur) est, elle, totalement élitiste, dans les faits!

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