Quand Tony Andréani s'intéresse à la démesure contemporaine

Tony Andréani, philosophe et ancien enseignant de Sciences politiques à Paris VIII, s'est dit totalement concerné par la question de la démesure productiviste qui accable notre société et menace notre humanité. Il le dit dans son compte rendu de mon livre à ce sujet, en marquant bien le risque qu'elle tient peut-être aussi à un tendance proprement humaine, qu'il faut alors maîtriser.

                                 Yvon Quiniou. L’inquiétante tentation de la démesure

                                                           (L’Harmattan, Paris, 2020, 207 p.) 

Pourquoi la promesse des Lumières n’a-t-elle pas été tenue ? C’est la question à laquelle tente de répondre Yvon Quiniou, relisant avec une grande précision quelques uns de ses grands penseurs, de Bacon à Diderot et Condorcet en passant par Descartes. Cette promesse, c’était la victoire de la raison sur les passions et les préjugés, une inspiration matérialiste s’opposant aux philosophies idéalistes, une  confiance dans les progrès qu’allaient apporter les sciences en plein essor. Le développement des techniques qui en étaient issues allait permettre d’en finir avec la pauvreté, absolue et relative, une meilleure satisfaction des besoins de tous grâce à la maitrise des ressources et des processus naturels, et engager ainsi l’humanité dans une voie pacifiée. Au lieu de quoi on a assisté, certes à quelques améliorations indéniables, mais aussi, au 19° siècle et plus encore au 20°, à une explosion des inégalités et à des massacres sans précédent, à l’exception de la période relativement apaisée dite des Trente glorieuses, laquelle s’achèvera définitivement avec la « catastrophe » de la chute de l’URSS, un système qui fut pourtant un « contresens historique », et le triomphe de la « déferlante » néolibérale.

Or il ne suffit pas d’expliquer tout cela par l’expansion d’un capitalisme voué par essence à la démesure, tel que Marx l’avait analysé, jusqu’à sa forme actuelle, plus transnationale que jamais et devenue, avec le néolibéralisme, libertaire, saccageant la nature pour satisfaire sa soif de dividendes, et poussant le technicisme jusqu’aux délires du transhumanisme. Il faut se demander s’il n’y a pas, dans le psychisme humain, une « tendance inquiétante » à la démesure (une volonté de puissance) et à son auto-destruction (un instinct de mort). Contre les penseurs traditionnalistes, contempteurs des Lumières et de la Révolution française, et irrationalistes, depuis un certain Nietzsche et ses émules jusqu’au mysticisme heideggerien, Quiniou propose au contraire de s’appuyer à la fois sur les sciences sociales, dont une relecture et un enrichissement du marxisme, dévoyé par des dirigeants politiques qui ont cru s’en autoriser, et sur les sciences humaines, en particulier une psychanalyse revisitée, tout en redonnant toute sa place à la morale.

Cet essai, sans concessions, nous suggère comment, en combattant le capitalisme et en remettant la science sur ses pieds, il est possible de refonder une véritable politique humaniste.

                                              Tony Andréani

NB: Article paru récemment dans "L'Humanité"

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