Quand Houellebecq déraisonne

Houellebecq vient donc d'accepter la légion d'honneur des mains de Macron. Quelle déraison, sinon quel déshonneur de sa part quand on connaît les valeurs humanistes qui ont longtemps animé son oeuvre! Il se fait ainsi le complice du productivisme et du consumérisme qu'il dénonce par ailleurs. Et il a même fait l'apologie d'un catholicisme non chrétien pour sauver notre civilisation!

                                                       Quand Houellebecq déraisonne 

Je fais partie de ceux qui admirent pour une large part Houellebecq, depuis Extension du domaine de la lutte et Les particules élémentaires, sans compter sa poésie, insuffisamment connue. Et j’avais apprécié ce qu’on pouvait appeler un humanisme désespéré (le dernier mot des Particules  est « homme ») qu’on retrouvait ensuite dans son œuvre, avec une recherche poignante de l’amour… que l’on ne recherche que parce qu’on y croit ! Ce qui était son cas ! Mais peu à peu on a bien vu que la psychologie du personnage évoluait au fil de son succès, que son intérêt pour une sexualité sans sentiments devenait obsédante, sans qu’on sache si cela relevait de la fascination un peu cynique, d’un goût de la provocation commerciale ou d’une dénonciation indirecte. Bref, son positionnement éthique ou moral par rapport à notre société et ses mœurs devenait de plus ambigu.

Or voici, d’abord, qu’il vient d’accepter la légion d’honneur des mains de Macron. Deux remarques, ici. Est-ce dans la fonction d’un écrivain d’accepter un honneur dont la signification, jusqu’à preuve du contraire, est politique, au sens large du terme, avec l’idée de récompenser des services rendus à la nation… sauf en tirer seulement une vanité personnelle ? Et, deuxième remarque, était-ce dans son rôle de l’accepter de la part d’un président dont toute la politique va à l’encontre des valeurs humanistes ou de dérision à l’égard du consumérisme qui étaient celles, apparemment, de Houellebecq ? N’a-t-il pas conscience que, ce faisant, il légitime une action et une vision de la vie centrées sur la production et la croissance effrénées, sur un économisme sans âme et un individualisme forcené… cela même dont  on pouvait croire qu’il était l’ennemi en littérature et ailleurs ?

Mais il y a, hélas, pire. J’apprends par le journal Le Monde, très bien renseigné apparemment, qu’étaient invités à cette cérémonie des hommes politiques comme Sarkozy ou Le Maire, pour lesquels le citoyen de gauche (au minimum) que je suis n’a guère d’estime et, surtout, dont les engagements sont eux aussi aux antipodes de ceux dont on pouvait gratifier notre auteur – d’autant que je ne suis pas sûr qu’ils aient une grande culture littéraire ! Mais il y a pire que ce « pire » et que je ne soupçonnais pas vraiment : la fréquentation, certainement amicale, de gens comme Beigbeder, Finkielkraut et même Eric Zemmour, qui ont en commun d’être proches de l’hebdomadaire ultraconservateur Valeurs actuelles. Or tous ces gens-là – et je le dis parce que je les ai lus ou que je connais leurs positions publiques –, sont disons franchement de droite, sinon d’une droite extrême : je me souviens encore d’un débat insupportable à la télévision avec Finkielkraut tentant de m’interrompre quand je parlais de la critique de la religion chez Marx ou accusant les immigrés d’être responsables de la révolte dans les banlieues, sans soupçonner qu’ils n’étaient les seuls et que cette révolte multicolore, à l’époque précisément de Sarkozy, avait des causes tout simplement sociales.

Enfin – je garde le meilleur, si je puis dire, pour la fin –, on  a appris que, dans une revue religieuse américaine très conservatrice, il  avait fait l’éloge d’un catholicisme qui pourrait être non chrétien ! Raison avancée : il serait seul à même de réorganiser notre civilisation « endommagée » (je cite) sur une base spirituelle qui nous ferait défaut. Alors là, on croit rêver : Houellebecq est en pleine déraison et il oublie, sous prétexte d’un « besoin de transcendance » que certains lui prêtent (à son insu ?), tous les malheurs qui ont accablé l’humanité du fait des religions, directement par leur luttes intestines et leurs règles masochistes de vie, indirectement par l’appui donné aux pires régimes de notre histoire universelle. Je ne voudrais pas me répéter dans ce billet et passer pour un irréligieux sectaire ou borné, mais quand je dis cela je m’inspire de tous les grands philosophes et penseurs depuis Spinoza. Et pour ne pas avoir à les citer à nouveau, j’indique simplement le nom d’un très grand philosophe anglais du 20ème siècle, Bertrand Russell, dont on lira la magnifique  Autobiographie  (aux Belles Lettres, en deux tomes) ou, plus simplement son essai Pourquoi je ne suis pas chrétien  sur lequel je travaille actuellement. On y lira une critique en règle, impitoyable et totalement justifiée, non seulement des dogmes de l’Eglise catholique (ou d’autres Eglises) mais de ses valeurs auxquelles elle a voulu plier les hommes, et dont on pourrait résumer ainsi le procès qu’il leur fait, au nom tout simplement de la raison humaine : ce sont des valeurs anti-science et anti-vie. Alors là, oui, on est en présence d’une vraie réflexion humaniste digne de ce nom, qui n’aurait pas valu à Russell l’équivalent anglais de notre « légion d’honneur » (j’ai failli écrire :« d’horreur ») !

                                              Yvon Quiniou. Sur Russell et pour ceux que je n’aurais pas convaincu, voir mon bref ouvrage Bertrand Russell, Pour retrouver confiance en la raison, M-Editer, 2018.

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