Non la tolérance n'est pas un principe de gauche!

Un journal du soir reproche à E. Badinter une conception de la laïcité qui serait intolérante. C'est oublier que la tolérance n'est pas un principe de gauche et qu'il faut la remplacer par celui de respect des droits républicains. C'est ainsi que l'on n'a pas à tolérer l'intolérance religieuse et qu'on a le devoir de la critiquer, voire de l'interdire quand elle porte atteinte aux personnes.

Non la tolérance n’est pas un principe de la gauche !

 

Affirmer, contre E. Badinter (Le Monde du 21 juin), que la tolérance est un principe de la gauche relève d’un double contresens : et sur le « principe » et sur la « gauche ».

La tolérance n’est pas un principe normatif, c'est-à-dire une  valeur. Elle consiste à accepter en fait ce que l’on condamne ou désapprouve en droit, sur le plan de la valeur, justement. C'est ce que voulait dire à sa manière, provocante, Claudel quand il affirmait que "la tolérance, il y a des maisons pour ça"! L’enseignant, par exemple, tolère le bruit que font les élèves, qu’il doit condamner par ailleurs et qu’il devrait faire cesser. Dans le cas de croyances ou de comportements religieux indignes – et c’est le cas du port du voile vu sa signification oppressive à l’égard de la femme  –, tolérer c’est démissionner par faiblesse et accepter ce qu’on désapprouve (je l’espère) par devers soi et qu’on devrait refuser en principe. Plus largement, d’ailleurs, le champ religieux est un champ où de l’intolérable se fait jour depuis toujours : les religions, sur le plan de leurs dogmes quand ils sont opposés aux sciences (et seulement dans ce cas) ou sur le plan des mœurs quand elles brident la sexualité humaine, voire la disqualifient et l’empêchent de s’exprimer librement, sont proprement intolérantes : or, on ne saurait tolérer l’intolérance, il fait être intolérant à son égard. C’est ainsi, et pour actualiser mon propos, que la doctrine religieuse musulmane telle qu’elle s’exprime dans le Coran (je ne parle pas de ce qu’en font concrètement la majorité des musulmans !) comporte des impératifs de haine et de meurtre à l’égard des infidèles, des incroyants ou des apostats, dont l’islam radical peut se réclamer et qu’on ne saurait accepter ni en droit ni en fait, qu’on ne saurait donc tolérer.

C’est dire que, vue ainsi, la tolérance n’est pas un principe que la gauche pourrait revendiquer  et sa propagation au sein de celle-ci, tous partis confondus, traduit une fois de plus l’abandon  qu’elle a opéré de ses valeurs constitutives : le refus explicite et effectif de la haine, du dogmatisme, de l’obscurantisme et, au positif, le choix en faveur de la liberté de pensée, de la raison critique, de l’égalité de l’homme et de la femme, enfin de l’épanouissement vital des êtres humains, sexualité comprise. Par quoi alors la remplacer, sous peine de laisser la place vide et d’autoriser tous les débordements les plus inadmissibles ? Par celle, fondamentale, de respect qui est au cœur de la laïcité comprise en toute rigueur : le respect de la liberté de croire (ou de ne pas croire) et de se comporter en conséquence dès lors que la manifestation d’une croyance quelconque ne contredit en rien le respect (à nouveau) dû à l’intelligence humaine et aux lois raisonnables du vivre-ensemble qu’énonce la République. Ce respect signifie bien une acceptation de fait des religions dès lors qu’elles ne défient pas ces lois, c’est-à-dire, plus précisément, la reconnaissance de principe du droit à leur existence à l’intérieur de ces limites impératives. Mais il n’exclut en rien, au contraire, la liberté de l’esprit vis-à-vis d’elles, ce  qu’oublient tous les tenants d’une dite laïcité plurielle ou positive, qui frise avec le communautarisme  et les risques de conflits inter-culturels qu’il comporte: le droit de critiquer les religions est égal à celui d’exister qu’on leur accorde et il est même un devoir quand on estime qu’elles contreviennent à la raison et qu’elles peuvent alimenter la déraison qui, tôt ou tard, se retourne contre l’homme ! Toute l’histoire religieuse nous démontre malheureusement que ce danger n’est pas le fantasme d’un laïque intolérant et elle justifie que l’on soit vigilant et intransigeant dans ce domaine. Il y a là un  impératif moral, si tant est que la morale n’ait pas déserté la politique !

 

                                                         Yvon Quiniou, philosophe. Auteur de Pour une approche critique de l’islam, H§O.

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