Mauriac, le catholicisme et la politique

La réédition du "Bloc-notes" de Mauriac devrait inciter à relire ce chef d'oeuvre que sont ses "Mémoires intérieurs". Non seulement pour ses qualités littéraires mais pour l'image qu'il nous donne d'un catholique humaniste et progressiste. Sa critique du jansénisme inhumain de Pascal est magnifique, de même que sa lecture de l'autobiographie de Trotsky. A méditer!

                                              Mauriac, la politique et le catholicisme 

La réédition récente du célèbre Bloc-notes de François Mauriac reprenant ses textes hebdomadaires parus durant les années 1952-1970 dans L’express et Le Figaro en particulier (eh oui !) et où il commentait l’actualité politique avec éclat, ne doit pas nous faire oublier ce chef-d’œuvre que sont les Mémoires intérieurs (1959)et que je suis en train de relire. Chef d’œuvre par le souffle de l’écriture et par la profondeur de ses analyses visant des écrivains célèbres, quitte à démythifier certains d’entre eux avec courage, en montrant leurs travers humains liés à leur libido débordante, comme chez Gide ou Montherlant. Mais ce qui va m’intéresser ici, c’est seulement son rapport à l’humanisme et à la politique venant d’un chrétien convaincu, habité par la foi, et qui se révèle être un progressiste, voire un homme de gauche surprenant. Je m’en tiendrai à deux points qui m’ont marqué et ému, au-delà de nombre de ses engagements connus contre le régime de Vichy, en faveur de la Résistance, pour l’indépendance du Maroc et de l’Algérie, etc., même si ce fut parfois avec des hésitations initiales, vite surmontées.

En premier lieu il y a son étonnante analyse du Pascal des Provinciales, sachant que non seulement il admire l’écrivain et le penseur, mais qu’il partage ce qu’il y a d’intense et de brûlant dans sa croyance en Dieu. Il faut savoir cependant que Pascal avait une  appréhension philosophique de sa foi qui était d’une intransigeance absolue, de caractère janséniste et qui l’opposait aux jésuites. Mais ce n’est pas cette intransigeance que Mauriac lui reproche vraiment (car cela impliquait une forme de courage public), mais sa conception du pêché originel inspirée de Saint Augustin, qui l’amenait à condamner violemment la pratique insuffisante de la religion et de ses prescriptions morales au point, comme les jansénistes, de refuser la Grâce et donc le Salut aux « quatre cinquièmes de l’espèce humaine» (p. 154). Il y dénonce une forme d’inhumanité fanatique et cruelle dans la recherche de « la pureté », ce qui l’amène a donner raison aux jésuites et à leur ouverture sur les hommes tels qu’ils sont, avec leurs défauts – ce qui ne l’empêche pas de critiquer leur collusion avec le pouvoir en place. Plus largement d’ailleurs, et dans la continuité de ce dernier point, il a le courage, rare chez un chrétien, de dénoncer les complicités de l’Eglise catholique avec les pouvoirs qui ont suivi, voire ses errements politiques au 20ème siècle. Bravo déjà Mauriac !

Mais il y a encore mieux et qui étonnera le lecteur comme cela a étonné un de mes amis communiste,  pourtant de grande culture, lequel a du coup lui aussi applaudi Mauriac. Car il y a tout un passage (Ch. X) où il commente sa lecture de l’autobiographie de Trotsky dont il admire la qualité. Sa personnalité exerce sur lui  une « évidente séduction »  qui le fait penser à Tolstoï et Gorki, lui trouvant même une « secrète humanité ». Le comparant à Staline, qu’il déteste pour sa dureté implacable et insistant sur ce qui l’a opposé politiquement à celui-ci (ce qui lui a valu de le payer de sa vie), il en tire une leçon magistrale pour son époque, que le PC aurait dû tirer lui-même autrefois, et que je cite intégralement tant elle était pleine de lucidité et de courage politique dans son milieu, à l’époque où il écrivait ce livre : « Plus j’y songe et plus il m’apparaît qu’un Trotsky triomphant eût agi sur les masses socialistes de l’Europe libérale et attiré à lui tout ce que le stalinisme a rejeté dans une opposition irréductible » (p. 137-138). Tout est dit ici : le système stalinien a défiguré l’idée communiste au point d’en faire douter beaucoup aujourd’hui ! On comprend mieux, à la lumière de cette analyse, à quel point on peut dire que Mauriac a pu être, malgré son catholicisme fervent et authentique, ou à cause de lui, un chrétien socialiste de cœur, ce qu’il avoue clairement parfois ! Comme quoi le « cœur », je dirai le « sens moral », peut-être une source forte pour un engagement progressiste réel et durable. C’est une leçon à retenir face au spectacle désolant que nous donnent certains intellectuels médiatiques de notre temps, qui furent d’une certaine gauche autrefois et qui ont carrément viré à droite, sans remords. Suivez mon regard !

                                                              Yvon Quiniou

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