Paul Toublanc: un écrivain à découvrir

Paul Toublanc est un écrivain qui mérite d'être davantage connu. C'est essentiellement un moraliste, dans la tradition française qui remonte à Montaigne et La Bruyère, qui entend comprendre l'homme sous toutes ses faces, mais aussi le juger à la lumière d'un idéal d'humanité meilleure ou plus heureuse. Son dernier livre, "Bréviaire à l'usage des bien-pensants", en est un exemple passionnant.

                                   Paul Toublanc : un moraliste à découvrir

Les médias sont ainsi faits qu’il leur arrive de passer sous silence un écrivain auquel il convient pourtant de porter attention : il s’agit ici de Paul Toublanc, auteur de poèmes, de romans, d’un excellent livre sur Chamfort et, surtout, d’ouvrages de réflexion qui en font un moraliste original. C’est de son dernier livre, paru comme la plupart de ses autres ouvrages chez L’Harmattan (2017), que j’évoquerai ici, Bréviaire à l’usage des bien-pensants.

J’ai dit « moraliste » en signifiant par là qu’il s’inscrit dans une tradition typiquement française, remontant à Montaigne ou La Bruyère, et qui consiste donc pour lui à penser  l'humanité sous de multiples faces à partir de l’observation qu'il peut en faire et des conclusions qu'il peut en tirer sur la base d’une méditation personnelle, méditation qui l’occupe au quotidien (en dehors de son activité de peintre). Il s'y livre  sous la forme de notations plus ou moins brèves visant l’homme, lucides, admiratives ou critiques, heureuses ou désenchantées, dont la succession, par son renouvellement permanent, nous surprend, ne nous ennuie jamais et même, s’agissant de moi, me procure un plaisir constant. A quoi s’ajoute ce sans quoi ce plaisir ne serait pas complet : une écriture raffinée dont il caractérise bien la nature par l’un de ses aphorismes généraux, qui s’applique parfaitement à son cas : « Il en est de certaines pensées douces-amères comme des aliments qu’il convient d’épicer ou d’adoucir de quelques arômes et saveurs. »  Ces « arômes et saveurs » constituent précisément le charme de son style, spécialement quand il illumine ce qu’il dit d’éclairs poétiques quotidiens, quand il en donne une  forme d’une extrême clarté et d’une extrême précision, sans prolongements redondants, ou encore quand il y mêle une touche d’humour ou d’ironie, ce qui lui arrive souvent et sans qu’il faille y voir une « politesse du désespoir » qu’il ne connaît pas vraiment.

Il n’est pas question de résumer ce type de livre, vu la variété de ses propos. J’indiquerai donc seulement les champs de sa réflexion… quitte à formuler, et c’est normal, quelques  désaccords sur son contenu, vu que, comme il l’avoue lui-même, « n’est passionnant que ce qui vous interroge » et pousse donc à interroger, en sens inverse, son auteur ! Le domaine où il excelle le plus est, selon moi, la psychologie et, spécialement, celle de l’amour, de son devenir, de la jalousie ou de sa composante irréductiblement érotique… pour laquelle il a manifestement un goût prononcé, n’hésitant pas  à critiquer la religion à cause de son dégoût inadmissible de la chair ! Et j’apprécie qu’il soit capable d’observer, s’agissant de son devenir, que « dans la relation amoureuse, l’indulgence excessive, précède de peu l’indifférence, antichambre du mépris » ou que le chagrin que sa perte entraîne soit comparable à celui qui suit la fin d’une amitié, mais en plus fort.

Articulé à la psychologie mais la débordant, il y a toutes ses remarques concernant la condition humaine, la mort de soi ou de ses proches, l’aventure de la vie avec sa solitude et ses aléas, même quand on aime ou que l’on est aimé, mais aussi le vieillissement contre lequel il est d’autant plus difficile de réagir que vos forces pour le faire sont affectées par lui. Mais il y aussi le monde en lui-même, avec ce qu’il peut avoir d’inintelligible pour l’entendement philosophique au-delà de sa rationalité scientifique, et face à quoi la création artistique peut être une solution puisqu'elle le réinvente. Tout cela est énoncé sur la base d’une forme de stoïcisme et de références à la sagesse chinoise, sans transformer pour autant celle-ci en un nouveau catéchisme… heureusement, car là, je ne serais pas d’accord !

Enfin, troisième domaine, il y a la société et l’histoire. Paul Toublanc est d’une grande culture, pas seulement littéraire, et son érudition historique m’impressionne, comme les leçons partielles qu’il peut en tirer sur le pouvoir ou le destin des hommes d’Etat dans cette histoire. Par contre, son approche de la société me paraît à la fois juste et problématique. Juste dans la mesure où, homme de gauche, il n’hésite pas à dénoncer les excès du capitalisme et les conséquences désastreuses sur les êtres humains du libéralisme économique : le productivisme, la pauvreté, le consumérisme,  le « rêve américain » devenu « cauchemar », les atteintes à la nature que nous ne cessons désormais de « violer », la médiocrisation généralisée de l’existence au nom de l’argent, l’épuisement de la démocratie… on pourrait multiplier les notations critiques qui témoignent à la fois de sa lucidité et de la générosité de son engagement en faveur d’une politique clairement progressiste. Pourtant, sa critique reste toujours enfermée dans une forme de prudence, voire de scepticisme ou de pessimisme, qui tient peut-être aux fonctions qu’il a occupées dans une grande administration de l’Etat. Cela se traduit par la rareté de ses appels à la pensée de Marx pour penser notre monde moderne autant que son dépassement, et par son refus de toute perspective révolutionnaire, jugée sectaire et dangereuse, potentiellement totalitaire, et dont son hostilité à Sartre témoigne clairement. A quoi j’ajouterai que le livre est suivi d’une postface qui comporte un éloge curieux de Macron, curieux puisque celui-ci met en œuvre une politique libérale que Toublanc n’aura cessé de dénoncer, spécialement quand elle se réduit au soutien à une activité financière débridée, indifférente à ses  méfaits humains.

On aura compris, à travers ce que je viens de dire et pour conclure cette trop brève analyse, que Toublanc, s’il est bien un « moraliste », ne l’est pas seulement au sens étroit, sinon modeste, qu’il entend donner à ce terme et qui supposerait qu’il se contente d’observer l’homme et de l’analyser, sans faire de morale, à savoir : sans lui donner de leçons visant à orienter sa conduite dans le sens d’un mieux, d’un progrès, et ignorant « l’éloge » et « le blâme » comme il le prétend. Car, au-delà de la seule société ou de la politique, il est très fréquemment en posture de juge moral, porté par des valeurs, y compris quand il prétend au statut de sage. C’était d’ailleurs déjà le cas chez les moralistes dont il se réclame, et spécialement chez La Rochefoucault, qu’il n’aime pas d’ailleurs,  alors que c’est à mon avis le plus grand moraliste de tous et aux deux sens du terme : en tant que psychologue mettant l’amour propre au centre du fonctionnement de l’être humain (et Nietzsche avait reconnu son importance ), mais aussi en tant qu’il dénonçait ce même amour propre, avec tous ses effets d’illusion sur l’homme et ses soi-disant vertus. Or dénoncer et, ici démystifier, c’est bien prendre position sur le terrain des valeurs. C’est aussi le cas chez notre auteur, ce qui en fait le contraire d’un analyste dont l’ambition serait seulement scientifique (il n’aime pas Freud, par exemple). Et  le statut même de ses aphorismes le prouve : ce sont souvent des préceptes ou des sentences, implicites ou explicites, qui nous demandent fréquemment de nous comporter de telle ou telle manière, quitte à changer nos comportements individuels. Ils témoignent ainsi d’une manière de désolation devant l’humanité telle qu’elle est et d’une nostalgie de ce qu’elle devrait, sinon pourrait être, individuellement ou collectivement, comme quand il affirme que « le cri d’Antigone raisonnera toujours ». : en quoi est-ce là un (simple) constat intellectuel ?

Ce livre est donc à lire, quitte à le discuter, car s’il est passionnant, c’est aussi pour la raison que j’ai indiquée d’emblée, empruntée à l’auteur, et au-delà des adhésions qu’il suscite : il nous force à l’interroger et à nous interroger sur ce que nous sommes et pourrions être, sans nos défauts actuels.

                                                        Yvon Quiniou, philosophe

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.