L'amour pour de bon aujourd'hui?

L'amour aujourd'hui a subi de profonds bouleversements dus à la rupture du couple traditionnel fondé sur le mariage. Le psychiatre J.-P. Mialet en analyse lucidement les conséquences sur l'amour lui-même, à savoir l'emprise de l'individualisme sur la relation de couple qui le menace à terme, alors que c'est bien par un rapport continué à l'autre que nous pouvons exister pleinement.

                                                    L’amour pour de bon aujourd’hui ? 

Dans un livre clair et constamment intéressant, L’amour à l’épreuve du temps, Jean-Paul Mialet nous livre ses réflexions sur l’amour inspirées par sa pratique de psychiatre depuis de longues années. A la base, il y a l’éclatement de la forme traditionnelle du couple, associé au mariage et voué au long terme, au profit de multiples figures qui le mettent « à l’épreuve du temps » comme le titre l’indique : usure, lassitude, rupture quand les enfants font leur vie et brisent le ciment prolongé de la vie à deux, ennui, incompatibilités réciproques qui jusque-là restaient masquées et que le face-à-face révèle, fuite dans des activités individuelles externes où l’on oublie l’autre, etc.

Mais plus encore, selon moi, c’est la réalité même de l’amour qui paraît voler en éclats et c’est pourquoi j’intitulerais volontiers son livre L’amour pour de bon ?, car c’est bien de son existence véritable qu’il est question à travers les cas pathologiques (avec dépressions) qu’il eut à soigner et d’abord à suivre avec une écoute et une empathie qui forcent le respect. Or toutes les difficultés psychiques qu’il a rencontrées chez ses malades, nous révèlent précisément des faces ou plutôt des failles de l’amour qui nous concernent tous et auxquelles il faut être attentif pour ne pas céder aux mirages qu’il contient, qui alimentent les discours littéraires sur lui et, surtout, qui nous menacent. Je ne peux tout résumer, mais je retiendrai, à ma manière, personnelle mais non  partiale, des traits essentiels et généraux qui sont les points forts de son analyse concrète et intéressent le philosophe que je suis, qui a écrit sur l’amour, justement. Au centre de ce sentiment, il y a l’attachement premier, sinon primitif, en tout cas fondamental, de l’enfant à sa mère au départ de sa vie et qui s’enracine en lui. Il y a là une expérience indélébile, même quand elle est refoulée, et elle a des retentissements futurs inévitables, qui peuvent devenir pathologiques quand la mère (mal  soutenue par le père)  n’a pas su l’assumer correctement et aider l’enfant à le dépasser (voir ici Winnicott).

Par exemple, cet attachement peut nourrir l’amour-passion qui est la recherche (inspirée par le désir, bien sûr, mais pas toujours) qui tente de retrouver cet état initial chez une autre femme adulte (je parle au masculin) qui ne peut pas le lui donner et qui voue cette aspiration à échouer. Il y a aussi et au contraire, la fuite de cette réminiscence, vécue comme emprisonnante, dans des relations multiples et passagères, guère durables et guère satisfaisantes, celles du don Juan. On peut en souffrir (et faire souffrir) et l’auteur en cite des exemples douloureux. Mais il existe aussi la situation inverse où c’est la mère ou les deux parents qui ne donnent pas à l’enfant l’affection qu’il désire. D’où un éloignement, voire dans certains cas une séparation, qui peuvent produire une idéalisation maladive de ceux-ci, ce qu’il appelle une « cristallisation amoureuse » rétrospective, qui va en faire un être incapable de s’assumer seul, restant fixé à une image idéalisée de ses géniteurs. Il peut aussi y avoir l’aspiration à un amour-fusion, répétant l’amour originel et qui va malheureusement exiger de l’autre un équivalent qu’il ne peut fournir. « Je ne suis pas ta mère » dira la femme (l’homme dira, toutes transpositions opérées : « Je ne suis pas ton père »), d’où la déception, voire la rancœur injustifiées sur le fond : la faute n’en incombe pas à l’autre mais à soi et à l’attente excessive à son égard, issue de l’enfance, inscrite en nous, qu’on ignore parce qu’on l’a refoulée dans notre inconscient et qu’on  n’a pas dépassée, faute d’en avoir pris conscience.

La déception peut aussi nourrir la haine et la violence, avec ce trait paradoxal, là aussi : ce n’est pas parce que l’autre est haïssable qu’on le hait et qu’on est violent (parfois jusqu’au crime), mais parce qu’on l’aime, précisément, et qu’on l’aime trop ! La haine n’est pas le contraire de l’amour, il peut en être l’enfant et se retourner aussi contre le sujet aimant, jusqu’à le rendre malade. L’amour est donc susceptible de rendre malheureux et nécessite alors des soins spécifiques. Plus précisément, la thérapie consiste à prendre conscience de ce qui vous attache à un être qui ne vous aime pas en profondeur… au point qu’on apprend un jour qu’il vous trompe, ce qui vous rend terriblement jaloux et peut vous déprimer jusqu’à verser dans l’obsession. L’explication peut tenir chez telle femme à un attachement trop fort aux parents qui l’empêche d’être elle-même et, par exemple, la pousse à vouloir répéter un modèle parental et, spécialement, maternel et maternant, qui agacera le conjoint et l’éloignera progressivement d’elle, jusqu'à la tromper. L’autonomie amoureuse se conquiert à nouveau, ici en tout cas, contre l’enfance.

Pourtant, cette perspective sur les échecs de l’amour ne suffit pas à en rendre compte. D’abord parce qu’elle a toujours été en partie été explicative dans le passé, sauf que les conditions socio-historiques faisaient du mariage une institution qu’il n’est plus et que l’amour authentique n’y avait guère sa place, et donc l’explication de ses échecs par l’enfance également. L’époque contemporaine (on l’a vu d’emblée) l’ayant fait éclater, c’est à une nouvelle forme, donc, que l’on a affaire et que le psychiatre doit affronter : à l’amour lui-même, si je puis dire, mais avec ses variations, sa soumission au temps et à ses aléas affectifs, sa multiplicité, donc ses tromperies ou ses séparations. Cela donne « les accidentés de l’amour » dont les accidents ne viennent pas de l’extérieur, comme dans les mariages bourgeois obligés d’autrefois (voir Mme de Rénal), mais de l’intérieur même de sa spontanéité quand elle est laissée à elle-même et qui interrogent sur sa nature.

 C’est le second grand intérêt de ce livre d’aborder cette grande question, fût-ce dans le « décalage culturel » qui peut séparer un psychiatre âgé de la jeune génération de ses patients. Le problème tient à ce que l’amour est vécu très souvent aujourd’hui, fût-il superficiel, comme un droit à tout faire, quitte à ce que ce soit au détriment de l’autre (ou des enfants) donc comme un doit absolu à satisfaire ses envies à la lumière (ou l’ombre ?) du précepte dominant : « J’ai envie, donc j’ai droit ». D’où l’importance, ignorée trop souvent, du dialogue dans le couple, quitte à ce qu’il soit éclairé par la psychologie, pour éviter des ruptures qui ne sont en rien inévitables. Le dialogue : c’est un des principes de Mialet dans sa vision d’un couple au long cours qu’il souhaite pour tous. Mais il suppose aussi que chacun ait retrouvé son identité propre, non altérée, pour pouvoir la partager avec celle de l’autre. Car aimer en couple, c’est vivre avec l’autre et non côte à côte, et le dialogue, même, sinon surtout, critique fait partie de ce « vivre avec ».

Tout cela est l’occasion pour l’auteur et pour finir, de dresser un bilan réflexif de l’amour dans notre modernité. Le couple, avec son exclusivité consentie, doit-il céder la place à la multiplicité éphémère et finalement décevante  des expériences successives ou simultanées? L’exclusivité n’est-elle pas « le prix à payer » (je parle comme l’auteur) pour faire exister le couple et nous faire échapper à la solitude à laquelle le plaisir ou le bonheur transitoire nous condamne ? Car si nous avons besoin des autres comme le reconnaissent même ceux qui se lancent dans le pluralisme « amoureux », nous avons surtout besoin d’un autre face auquel nous pouvons affirmer notre identité et, tout autant, confirmer la sienne : tel est ce qui est fortement et judicieusement affirmé ici et que je partage totalement, et qui est à la fois une norme et un constat, une norme alimentée par un constat, celui d’un spécialiste de la souffrance humaine et de sa guérison éventuelle. C’est en quoi la solitude, conclusion des liaisons passagères, est mortifère ; à l’inverse, le besoin de l’autre est le besoin de sa présence « à nos côtés », il est au cœur de l’amour et c’est elle « qui donne un sens à ce que nous vivons ».

C’est donc un formidable pari sur l’amour et la relation duale sur le long terme et, si possible, jusqu’au bout, que fait ce livre, dans se cacher les difficultés qu’il rencontre désormais dans l’opinion commune comme si la sincérité débridée et la liberté anarchique de l’individu devaient faire loi, par de là les « limites » ou les « contraintes » inhérentes à la vie de couple, même quand on s’aime. Mais ces contre-valeurs exercées sans retenue (sincérité ou authenticité, liberté) sont largement des illusions pour qui a pris conscience des déboires existentiels auxquels elles entraînent quand, portées naïvement et en toute irresponsabilité à l’absolu, elles nous enferment dans l’individualisme et l’égoïsme, oubliant que nous ne pouvons exister pleinement que dans le rapport à l’autre que nous aimons et qui nous aime.

                                                          Yvon Quiniou  

Jean-paul Mialet, L’amour à l’épreuve du temps, Albin Michel

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