L'incroyable naïveté philosophique du journal "Le Monde"

Le journal "Le Monde" vient de rendre compte avec une incroyable naïveté d'un livre sur "Les repères éblouissants de la phénoménologie". Il adhère à l'idée que les phénomènes, y compris psychologiques, se réduisent à leur "apparaître", faisant fi de tout ce que les grands penseurs comme Marx, Nietzsche et Freud nous on dit sur l'homme. Quelle déchéance intellectuelle!

                                L’incroyable naïveté philosophique du journal Le Monde 

Je m’exprime ici, en tant que philosophe, sur un Média ouvert par principe déontologique au débat, ce que je n’aurais pu faire dans le journal Le Monde, dans lequel j’ai pourtant écrit assez souvent, vu sa ligne idéologique ou intellectuelle aujourd’hui, que je trouve désastreuse à tous points de vue. Il s’agit pour moi, dans ce cas, de commenter un article de N. Weill sur un livre de C. Romano consacré à la phénoménologie, destiné à valoriser Les repères éblouissants (c’est son titre) de celle-ci dont l’importance est annoncée triomphalement, par le journal, pour  « demain » : rien que cela ! Or ayant à peu près tout lu, dont Husserl  par conséquent, fondateur de la phénoménologie, et l’ayant dénoncée dans un livre récent, je voudrais signaler l’insigne  naïveté d’une pareille conception et d’un pareil compte-rendu, qui nous renvoient à un niveau de réflexion désormais très ancien (le 20ème siècle) et dépassé définitivement par les sciences et, particulièrement, les sciences humaines.

 C’et ainsi que l’on apprend, sans le moindre recul critique par rapport à Husserl, qu’il faudrait se fier à « l’apparaître » des choses (= à la conscience immédiate ou réflexive que nous avons) pour les connaître, alors que tout ce qu’il y a d’important et de définitif dans l’épistémologie contemporaine – comme chez Bachelard – ou chez  les penseurs qui s’en inspirent ou l’ont anticipée,  soutient et démontre le contraire : on ne peut  connaître le réel, quel qu’il soit, extérieur ou intérieur à nous, qu’en dépassant les apparences qu’il offre à notre conscience. C’est vrai pour la matière,  dont la phénoménologie sépare invraisemblablement l’esprit (l’article le rappelle honnêtement), mais tout autant, sinon encore plus, du « monde de la vie » dont aucune phénoménologie, fût-elle renouvelée, ne peut rendre compte, se contentant de le décrire, quitte à faire passer en sous-main cette description pour une explication. Or cette « vie » et ses « pratiques » ne peuvent être expliquées, et non seulement décrites, que par les sciences humaines, et, précisément, de formidables penseurs comme Feuerbach, Marx, Nietzsche ou Freud nous l’ont déjà dit et l’ont déjà fait en partie, sur une base matérialiste qui consiste à aller contre les apparences de la conscience qui ne nous en présentent  qu’une image largement  illusoire. C’est ainsi, pour ne donner qu’un exemple célèbre, que  J.-P. Sartre (que j'admire par ailleurs) a cru  pouvoir, sur cette base méthodologique,  faire une description de l’émotion, subtile à sa manière, qui en fait un choix de notre liberté, la conscience, dans une situation donnée il est vrai, « se faisant émue » : il  occulte ainsi tous les déterminismes qui pèsent sur elle, dont ceux que la psychanalyse a révélés et qu’il acceptera bien plus tard ! Faut-il rappeler, plus généralement,  que « c’est la vie qui détermine la conscience » que nous avons de nous-mêmes, que cette vie soit biologique, psychologique ou sociale : Nietzsche, Freud ou Marx, penseurs de type scientifique (eh oui, c’est vrai même de Nietzsche!) nous l’ont démontré et même démontré, et leurs apports (suivis par d’autres comme ceux de J.- P. Changeux à propos de l’art ou de la morale) sont indépassables et rendent ridicule et naïve, voire inintelligente et réactionnaire la phénoménologie dont il est ici fait l’éloge. A quoi j’ajouterai que je ne vois pas en quoi cette discipline philosophique pourrait nous aider à mieux vivre pratiquement, comme l’article paraît le suggérer in fine. Ce qui est le propre, au contraire, des pensées que j’ai indiquées, vu leur base effectivement scientifique et empirique, car on ne peut agir effectivement, pour l’améliorer, que sur ce dont on connaît les causes. C’est le contraire de ce qui a lieu avec la phénoménologie qui n’est qu’une pseudo-science (dite « transcendantale »), sans impact concret sur l’homme.

Tout cela pour signifier, en conclusion, à quel point le journal Le Monde, est, sur le plan philosophique et,  avec d’autres journaux,  en pleine déchéance intellectuelle. Cela n’est peut-être pas sans rapport avec la régression idéologique de notre époque, dont la philosophie dominante est un symptôme.

                                                            Yvon Quiniou, auteur en particulier de Misère de la philosophie à la lumière du matérialisme,. Heidegger, Husserl, Foucault, Deleuze, L’Harmattan.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.