Paroi , de Guillevic, ou quand la poésie touche à la métaphysique

On croit pouvoir opposer la poésie à l'interrogation métaphysique. Le poète matérialiste Guillevic dément magnifiquement cette opposition dans son recueil Paroi (Gallimard). Son amour du monde sensible ne l'empêche pas de se demander s'il est intelligible ou pas. La "paroi" est la métaphore du mystère irréductible de l'univers, qui ne répond pas à notre inquiétude.

                    Paroi de Guillevic, où quand la  poésie touche à la métaphysique 

Dans la séquence de mes impressions fortes, transformées dès lors en souvenirs persistants qui auront illuminé mon existence, il y a Guillevic. J’ai une proximité importante avec sa personnalité : je suis matérialiste et incroyant comme lui, et j’aurai partagé ses convictions politiques. Mais ce dernier point n’intervient pas du tout dans l’émotion qu’il me procure… et n’a pas à intervenir principalement ici : la poésie  ne vise pas d’abord – je ne dis pas : jamais –  un effet politique, elle relie en priorité une sensibilité personnelle à celle d’un autre individu, à une subjectivité qui n’est pas foncièrement politique ou sociale, même si elle peut l’être aussi. Pour l’essentiel, telle que je la ressens, elle met la plupart du temps ce rapport au monde social ou politique hors-jeu (pensons à Aube, de Rimbaud, cette merveille d’irréalité)), nous laissant seul avec la vie subjective et sa représentation, je précise : sa re-présentation, sa présentation nouvelle et approfondie au regard de celle que nous avons ordinairement. Je précise  encore : l’autre face n’est pas sans importance du tout et n’y est pas absente, chez Aragon  par exemple. Mais ce n’est pas elle que je retiens et que j’ai envie de retenir, car elle ne définit pas sa spécificité expressive, à laquelle je tiens subjectivement et qui fait que j’y recours pour exister ou me sentir exister davantage et, tout simplement, être ou me sentir davantage heureux (cela revient au même !), à l’abri du non-sens. Ce qui est  vrai, chez moi, de la fréquentation de l’art en général !

Guillevic, donc. Il a une œuvre très riche, couvrant de nombreux domaines et dont les titres sont intriguants comme Requis, Motifs, Euclidiennes, Possibles futurs, Maintenant et bien d’autres dont Art poétique, plus classique. Ce qui est commun à tous ces textes, c’est une approche concrète des choses (comme chez Ponge), habitée par une sympathie matérialiste pour elles comme si c’était bien la seule réalité existante, dont il ne faut pas se priver de la contempler et de l’aimer tant que nous sommes vivants. D’où, chez lui, une sensibilité extrême autant que riche à leur beauté, quelle que soit la taille de ce qu’il perçoit : la mer, son ressac, une trouée bleue dans un ciel sombre, des champs, des paysages, des rocailles, le cri d’un oiseau, le silence même, etc., avec parfois une espèce d’empathie qui fait qu’il les anime de ses propres impressions et nous fait sentir ce qu’elles éprouveraient si elles étaient humaines, comme cette église qui domine un village et paraît vouloir le protéger du haut de son clocher.

 Pourtant, malgré tout cela, ce qui m’a le plus marqué et m’a réjoui constamment, ce qui m’habite quand je pense à ce poète et qui révèle ce qui était présent aussi dans tout le reste de son œuvre, fût-ce d’une manière sous-jacente ou dans des notations simplement allusives, c’est l’atmosphère du recueil Paroi. Car paradoxalement, vu la dimension concrète de ses poèmes par ailleurs, qui se déploient dans une pure immanence sensible, et contrairement à ce que son titre pourrait laisser penser, ce texte est imprégné d’une inquiétude métaphysique permanente dont il faudra savoir pourquoi ou comment elle peut s’exprimer dans la poésie sans la détruire ou l’altérer, ou encore la rendre didactique, ce qui revient au même et qui arrive à certains poèmes de Lamartine, par exemple, trop expressément portés par un message philosophique ou religieux. C’est le titre alors qu’il faut décrypter à la lumière de son déploiement dans le livre : le terme Paroi n’est que la métaphore de ce qui nous sépare d’une intelligibilité absolue du réel, de type métaphysique. Car qu’y a-t-il derrière cette paroi ? Rien ou un Dieu, même si ce mot n’est pas prononcé ? Ou encore une autre paroi, qui reculerait d’un cran la question et sa réponse, et ce peut-être à l’infini ? Les poèmes qui composent ce recueil ne font que dérouler le fil de cette interrogation, laquelle n’est pas seulement abstraitement intellectuelle mais concrètement existentielle et, j’y insiste, peut rejoindre une préoccupation présente chez beaucoup d’entre nous, chez moi en tout cas, à laquelle nous n’avons pas et ne pourrons jamais avoir de réponse. Ainsi ce passage, parfaitement explicite : « La paroi n’aurait donc Rien de spatial. Ce serait ce sur quoi Butent fatalement Mes possibilités, mes capacités. En somme ce serait La manifestation de mes limites. » Certes, on peut mettre cette inquiétude au compte d’une trace du croyant qu’il avait été autrefois (Guillevic fut catholique), mais ce serait très réducteur et ne pas apercevoir la pertinence de ce questionnement en tant que questionnement d’athée et donc potentiellement universel. Non seulement il rejoint ce que le philosophe Kant a pu dire dans ce domaine, mais tout autant ce que la réflexion contemporaine, débarrassée des croyances religieuses, nous montre ou nous démontre : le matérialisme se contente de se prononcer, à partir de la science, sur le rapport de la pensée à la matière, sans pouvoir dire quoi que ce soit sur le caractère incréé ou créé, infini ou fini de cette matière et, comme le disent tant Russell que Wittgenstein, s’il n’ y a pas de mystères dans le monde, il y a bien un mystère du monde en tant que tel.  Ce n’est pas renoncer à penser que de l’avouer, au contraire !

C’est à ce caractère énigmatique de la Réalité totale que Guillevic est sensible – et il n’y a pas  d’énigme sans une interrogation préalable –, au point d’en faire une inquiétude qui se transforme parfois en une angoisse poignante qui le rend capable de dire à sa femme, dans Possibles futurs, en un subtil écho : « Si tu n’étais pas là Le monde ne serait plus Que le vêtement du néant », comme si seul l’amour pouvait éteindre son inquiétude. Ou encore, dans ce même recueil et face au spectacle d’une plaine, on le voit se demander d’une manière  étonnée et étonnante : « Qu’en pense le ciel ? Et je ne  parle pas De ces dieux que j’ignore Et veux ignorer, Je parle de l’azur, de l’éther, des nuages De cet abîme Qui tout à fait m’échappe. » Or cette dernière notation rejoint bien le texte de Paroi sur les limites intellectuelles de l’homme dans le champ de l’interrogation métaphysique, laquelle me paraît inévitable même si certains y sont sourds. C’est l’occasion de comprendre pourquoi ou comment ce qui est exprimé là et qui pourrait sembler étranger à la poésie, s’y dit sous une forme parfaitement poétique.

Cela tient à la fois aux métaphores du texte mais aussi au fait que les inquiétudes de l’auteur sont toujours articulées à des réalités concrètes, à des sensations ou des sentiments qu’il éprouve devant elles, voire qu’il leur prête par une espèce de projection empathique qui aboutit à un animisme ou un anthropomorphisme de poète dont il n’est en rien la dupe, et nous non plus ; c’est bien lui qui parle et fait parler les choses, et c’est de lui dont il est question. Le pari, formidablement réussi d’une poésie métaphysique, complètement poétique et néanmoins pleinement métaphysique, s’explique alors de la manière suivante : c’est la conjonction du physique – les choses sensibles, les affects qu’elles suscitent, leur évocation matérielle, les métaphores ou les images – et du méta-physique, de l’Idée donc, qui en est le secret, chacun de ces éléments nourrissant l’autre. La forme et le contenu ne font donc qu’un et c’est bien pourquoi cette poésie, chargée de sens, voire de significations, est pourtant vivante. J’ajouterai cependant que l’inquiétude ou l’angoisse ne sont pas toujours dominantes dans cette inspiration de Guillevic. On y sent aussi comme une distanciation qui évite le pathos, s’exprime à travers sa fascination pour le monde sensible, tintée parfois d’humour et révélant une force de caractère, en tout cas  une certaine sérénité devant le silence intellectuel du monde. C’est ainsi qu’il est capable, dans un retour lucide sur lui-même qui comporte comme une ironie ou une auto-ironie et semble dépasser son angoisse, d’énoncer d’une façon splendide ce qui pourrait être le résumé d’une intelligence qui se demande si sa vaine demande de sens ne serait pas elle-même dépourvue de sens : «  Paroi qui n’est  peut-être faite  Que de l’absence de Réponse aux questions. Alors, entrer Dans une absence ? »  C’est pourtant dans cette absence que l’ouvrage nous fait entrer et nous fait habiter poétiquement ! Pouvons nous en sortir et « nous en sortir » ? La poésie est-elle la solution ?

                                                                   Yvon Quiniou

 

 

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