L'amour ou le libertinage contre la prostitution

"Le Monde" vient de nous présenter flatteusement la vie d'une prostituée, Emma Becker, qui en a tiré un livre à succès. Texte stupéfiant: celle-ci n'a aucun recul critique vis-à-vis de son activité, la trouvant même "épanouissante" et "enrichissante". Elle oublie l'instrumentalisation de son corps et que la sexualité peut se vivre autrement, dans l'amour ou le libertinage.

                                       L’amour ou le libertinage contre la prostitution

 

Le journal  Le Monde vient de consacrer, curieusement, son supplément du samedi non seulement à la sexualité, dans un style très « people » de luxe, pour le moins,  mais surtout à Emma Becker, jeune femme qui a déjà passé une partie de sa vie à se prostituer dans des conditions diverses, pas toujours reluisantes, et vient d’en tirer un ouvrage qui a, bien entendu, du succès. Je ne le lirai pas, mais l’article est suffisamment contrasté pour qu’on puisse le considérer comme fidèle au livre et au ressenti de l’auteure, d’autant plus qu’il comporte des propos d’elle. Or ce qui en ressort, ce sont non seulement des confidences personnelles sur son rapport à la sexualité, très « hard », décomplexé, empli aussi de violence dominatrice à l’égard des hommes et de ses clients, mais aussi et surtout une apologie, pas toujours implicite, de la prostitution qui lui vaut, à juste titre selon moi, l’hostilité des féministes. Sans insister davantage, j’indique qu’elle y voit une expérience « réjouissante », voire « épanouissante », quand ses conditions sont bonnes, ajoute-t-elle prudemment, et l’occasion d’y  exercer « un pouvoir sur les hommes » : rien que cela ! Pas un mot, ou à peine, sur la prostitution en  tant que telle… dont elle souhaiterait cependant qu’elle devienne une « profession libérale », non soumise aux contraintes des maisons closes comme en Allemagne. C’est cette relative indifférence normative ou encore cet apparent amoralisme qui m’incite au commentaire qui suit, en dehors de tout moralisme superficiel ou conformiste (ou confortable), comme on le verra, je l’espère, mais en allant au fond du problème qui est en jeu, et ce en deux temps.

Soyons clair : la relation sexuelle est une relation intime entre deux êtres singuliers, où chacun s’offre à l’autre et en tire un plaisir qui est très fort, à savoir spécialement l’orgasme, mais pas seulement : les caresses qui y préludent en font partie. Il n’est donc pas question de la dévaloriser en quoi que ce soit, y compris quand elle est l’occasion d’une expérience aux formes érotiques variées, et cela à l’encontre de multiples traditions religieuses qui en ont fait, sans aucune raison, un abaissement de l’être humain, voire un « pêché », celui lié à la chair et donc une source de culpabilité. Comme l’a dit superbement Nietzsche ; « Le sexe était pur. Christ (= le christianisme) est arrivé et il l’a rendu vicieux ». Précisons encore davantage. Elle est très souvent à la base de l’amour, même si celui-ci ne s’y réduit pas. Il l’amorce alors et  ce sentiment va lui ajouter une dimension proprement affective et relationnelle, au sens psychologique de ce terme, qui ressemble à de l’amitié, voire est carrément une amitié dans le meilleurs des cas : une complicité, un échange, voire de l’admiration qui peut en être l’effet ou la cause, ou les deux à la fois. Il est délicat, je l’avoue, de dire que cette dimension amicale s’ajoute simplement à la relation sexuelle car elle lui est souvent intriquée. Mais c’est une manière d’affirmer que l’amitié a sa spécificité et demeure présente en général, comme d’indiquer qu’elle enrichit considérablement l’attirance sexuelle et peut survivre à son extinction progressive lors de la vieillesse. C’est en ce sens qu’un psychiatre, Jean-paul Mialet, a pu militer (si je puis dire) récemment pour que l’amour « dure jusqu’au bout »  (voir son livre L’amour à l’épreuve du temps), c’est-à-dire aussi pour l’existence du couple, cette valeur en déshérence, malheureusement, par les tristes temps qui courent. Et, étant en accord avec lui, je voudrais citer deux exemples magnifiques de couple réussi : celui d’Aragon et d’Elsa Triolet, avec un amour tellement fort de la part d’Aragon qu’on peut dire qu’il a, chez lui une dimension « christique », en tout cas clairement passionnelle et même douloureuse tant, dans ce cas, quand on aime à ce point, on n’est pas sûr d’être aimé comme on aime : il faut lire ici, de lui, Elsa (tout court !) et Les chambres. Mais il y a aussi un autre couple, d’une parfaite réciprocité et pas assez connu : celui de René Guy Cadou et d’Hélène. En dehors de la seule poésie, Cadou a tout investi existentiellement sur Hélène à qui il a dédié, en particulier, son recueil Hélène ou le règne végétal. Il a vécu en elle ou à travers elle, en quelque sorte : elle l’a fait échapper à l’obsession de la mort qui l’habitait bien avant qu’il ne meure, jeune, et qui était lié au décès précoce de ses parents. De son côté  l’amour d’Hélène pour lui aura été un parfait miroir du sien, avec une admiration et un attachement pour lui, qui la mettait en retrait, et qu’elle n’a jamais vécu comme une aliénation ou une soumission. Et  l’élan amoureux ou sexuel était toujours  présent : quand Cadou en parle dans ses  poèmes, c’est en filigrane ou en pointillés, mais la précision est  là, cependant, sous une forme qui, paradoxalement, nous parle fortement, comme si l’allusion était plus excitante que la description ! On est à l’opposé de la lourdeur sexuelle qui habite Emma Becker !

Je parle de sexualité. Je signale bien évidemment que, en dehors du couple (marié ou pas) il y aussi le libertinage. Celui-ci consiste à vivre « librement » sa sexualité, j’entends : hors de la forme du couple (à vie ou non), donc à multiplier les relations sexuelles et sans désir d’attachement affectif durable, le désir sexuel et son assouvissement suffisant. Mais surtout, cela se fait dans le consentement réciproque, dans la liberté de l’un et de l’autre à chaque fois, et donc sans asservissement (sauf chez Don Juan !). Ce fut le cas de Sartre et de Simone de Beauvoir dans le domaine de ce qu’ils appelaient leurs « amours contingentes », distinguées de leur « amour nécessaire » qui les relia jusqu’à la mort. On peut discuter cet exemple et se demander s’ils ont bien respecté leur principe de la liberté des partenaires « contingents », situation dans laquelle Sartre se comportait un peu comme un Don Juan manipulateur et a fait souffrir certaines de ses conquêtes. Mais reste ce  « libre libertinage » qu’ils revendiquaient en droit, même si en fait la chose était plus compliquée que ce qu’ils en disaient !

Reste le cas d’Emma Becker auquel je reviens. Je dirai d’emblée qu’il est catastrophique  à la fois pour elle et dans le principe qu’elle revendique. Pour elle car elle n’aura pas connu le bonheur de faire l’amour en aimant son partenaire ! Et elle aura préféré l’amour de la prostitution, à l’amour tout court, sans prostitution (elle ose le dire parfois) ! Pauvre femme ai-je envie de dire. Elle est passée à côté d’une extraordinaire expérience humaine et j’avoue ne pas comprendre du tout son indifférence à cet égard. Mais ce qui est catastrophique aussi et qui se situe non sur le plan simplement éthique d’une préférence existentielle qu’on peut discuter, mais sur un plan moral où des valeurs évidentes, universelles et impératives sont en jeu, en l’occurrence bafouées, c’est la manière dont elle accepte, voir justifie la prostitution. Elle oublie tout simplement deux choses : 1 La prostitution consiste à vendre son corps, et en plus dans ce qu’il a de plus intime (je répète cette formule), en échange d’une rétribution financière : c’est un non respect total de soi, une instrumentalisation de sa personne charnelle considérée comme un simple moyen (sans que du plaisir l’accompagne toujours). 2 Tout le monde le sait, elle implique une soumission à un ou une proxénète qui abuse de la prostituée et la soumet à ses contraintes. Et on le sait aussi, la majeure partie des prostituées viennent de milieux populaires et pauvres : pauvres non seulement en argent, mais pauvres aussi en références culturelles et morales qui pourraient les empêcher de se livrer à leur activité. En ce sens et contrairement à E. Becker si on la croit d’un bout à l’autre, elles n’ont pas choisi ce qu’elles font comme dans l’amour ou le libertinage, elle subissent la contrainte de leur origine sociale… même si on peut dire qu’elles l’assument, en un sens, mais sans s’en réjouir vraiment, la plupart du temps. Je comprends donc que les féministes se déclarent profondément choquées par cette « institution » ou pratique et la condamnent, non au nom d’un moralisme hostile à la sexualité et d’un autre âge, mais au nom tout simplement de la dignité humaine que notre univers marchand bafoue spectaculairement ici. Oui, décidément, à l’amour ou au libertinage, contre la prostitution !

                        Yvon Quiniou, auteur de Fragments de l’amour, aux Cahiers de l’Egaré.

 

NB : Qu’on ne vienne pas me dire qu’il y a bien d’autres choses indignes dans notre monde actuel. Le nombre important des indignités n’annule pas l’une d’entre elles !

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