La religion (et la laïcité) au miroir de l'islam turc

Ce qui se passe en Turquie, s'agissant de l'islam, doit nous inquiéter: un durcissement, ahurissant et scandaleux, de la doctrine islamique imposé par Erdogan, tant dans le domaine des mœurs que dans l'enseignement, avec, par exemple, l’interdiction de la diffusion du darwinisme. C'est l'occasion d'y voir un reflet exacerbé de ce que sont les religions, avec leur tentation anti-laïque.

                                   Les religions (et la laïcité) au miroir de l’islam turc 

Texte légèrement corrigé

Il vaut la peine de se pencher un moment sur l’islam tel qu’il se durcit en Turquie ces temps-ci, sous la férule tyrannique d’Erdogan. Après une période de laïcisation de la société autrefois, nous assistons à une volonté d’asservir les consciences à l’islam sunnite, dominant dans le pays, et ce sous des formes diverses, mais toutes aussi ahurissantes, sinon carrément scandaleuses.

A un niveau minimal (si je puis dire), on voit la population s’interroger, à travers une ligne verte « Allo Fatwa » constamment disponible, sur les mœurs que recommanderait  ou commanderait l’islam aujourd'hui. « L’épilation est-elle un péché ? »,  « Puis-je mâcher un chewing-gum pendant le ramadan ? » ou encore « Les rapports sexuels sont-ils autorisés pendant le mois sacré ? ». On voit ainsi la religion s’immiscer dans la subjectivité individuelle, lui imposer des inquiétudes culpabilisantes non seulement absurdes mais indignes, avec les conduites qui sont censées s’ensuivre, comme l’utilisation obligatoire de la main droite pour manger !

Mais le projet d’endoctrinement religieux se développe à des niveaux officiels encore plus dangereux. C’est ainsi qu’un organisme d’Etat, Diyanet, qui existait déjà, chargé des affaires religieuses, est en train de dogmatiser et d’imposer le message islamique dans un sens contraire à la laïcité, qui continue pourtant à exister institutionnellement, mais a minima ou en pointillé (la diversité des croyances religieuses y est tolérée).  Un « Dictionnaire des concepts religieux » a suggéré que les filles pouvaient être mariées dès 9 ans (on remarquera : « être mariées » et non « se marier »), ce qui a suscité tout de même des protestations. Cela n’a pas empêché Erdogan de condamner publiquement la contraception et l’avortement, et de déclarer « contre-nature » l’égalité de l’homme et de la femme !

Mais c’est sur le plan institutionnel que son action de président est la plus spectaculaire dans la perspective d’une lutte contre la laïcité, bien que celle-ci n’ait pas encore été supprimée dans la constitution. C’est ainsi que le port du voile a été autorisé dans l’enseignement, dans la fonction publique et dans l’armée, sans compter la multiplication des lieux de prière et, surtout, des mosquées dans l’ensemble du pays. De plus, l’enseignement religieux s’impose partout, dès le plus jeune âge (à l’école primaire). Dernier point, et non des moindres car fortement symbolique et significatif de l’opposition de l’islam à la rationalité scientifique : l’interdiction officielle de l’enseignement du darwinisme et même la critique autorisée de l'héliocentrisme accompagnée du droit d'affirmer que la terre est plate.

Je sais que, disant toutl'autorisation cela, en m’appuyant sur des informations attestées figurant dans un excellent article du supplément hebdomadaire du Monde de ce week-end, « En Turquie, la morale islamique défie la raison », je vais m’attirer, ici même, des contradictions, voire des injures sans fondement. Car l’on m’a souvent accusé de forcer le trait d’une manière sectaire alors que je me contente d’examiner ces choses à lumière critique de la raison, en tant qu’intellectuel engagé dans le camp progressiste de l’émancipation (qu’on me prouve le contraire) et tel que l’ont toujours fait tous les grands philosophes ou penseurs dans le domaine des religions en général (excusez-moi de la comparaison). Je refuse donc vigoureusement toute assimilation de la critique de l’islam à une quelconque islamophobie ou, pire, à un quelconque racisme anti-arabe – reproche totalement injustifié dont E. Badinter et C. Fourest ont aussi été les victimes. On retrouve une accusation analogue et aussi stupide intellectuellement dans l’assimilation de l’anti-sionisme à un racisme antisémite !

Plus largement, dans un contexte politique inspiré par Macron, mais également dans un contexte idéologique général de complaisance à l’égard des religions, toute attitude mettant en œuvre l’esprit critique auquel « tout doit se soumettre » (Kant, Critique de la raison pure, Préface) est méprisée, disqualifiée, ostracisée, y compris dans mon propre camp intellectuel, dont on sait qu’il se réclame de Marx, et où d’anciens amis soi-disant marxistes m’ont voué aux gémonies (je passe sur des détails indignes et douloureux) et oublié tout simplement cette déclaration du jeune Marx affirmant superbement que « la critique de la religion est la condition préliminaire de toute critique » (Critique de la philosophie du droit de Hegel). Ce qui se justifie ainsi : la religion (toutes les religions) diffuse des illusions mystificatrices sur la réalité sociale, qui la masquent, empêchent, de la voir lucidement telle qu’elle est et empêchent donc de se révolter contre elle, quand elle mérite.

 Enfonçons encore un peu le clou pour dénoncer la malhonnêteté de cette posture hostile à la critique des religions : 1 On la confond avec la critique de la foi subjective, qui est une option métaphysique parfaitement respectable sur le plan intellectuel et humain (même si on peut contester le statut de « révélation » qu’elle s’attribue la plupart du temps) et à laquelle, je dois l’avouer, je ne suis pas insensible. 2 Critiquer les religions, soit dans leurs croyances, soit dans leurs comportements et pratiques (sans lesquels ce mot ne convient pas) parce qu’elles n’ont, entre autres, guère favoriser le vivre ensemble (contrairement à ce que prétend Macron  malhonnêtement), ce n’est en rien vouloir les réprimer et encore moins les interdire – et Marx avait précisément cette attitude politique de principe : il aurait été hostile fondamentalement au stalinisme dans ce domaine aussi ! Il aurait respecté (et non « toléré ») leur droit à l’existence et à l’expression… dès lors qu’elles respectent elles-mêmes les lois républicaines  de la vie en commun : cela définit justement notre laïcité,  à condition qu’on y ajoute le droit à l’incroyance (alors que même Locke, ce soit disant chantre de la tolérance, le refusait !). A quoi on ajoutera immédiatement le droit corrélatif à la critique rationnelle et morale des religions elles-mêmes dans les prescriptions qu’elles veulent imposer à la population, au-delà de leurs seuls fidèles, qui sont, je le dis clairement, rarement acceptables intrinsèquement.

Par où l’on revient à l’islam turc dont nous sommes parti. Il ne s’agit pas de se focaliser idiotement sur le seul islam turc et d’ignorer des évolutions positives qui se font jour ici où là. De même qu’il faut savoir que des intellectuels partisans de l’islam, voire certains de ses théologiens, entendent le réformer – je précise : si c’est possible sans le nier. Mais il faut avoir conscience qu’il y a d’autres pays où c’est l’inverse qui se produit, comme en Algérie où il est interdit ou mal vu, simple et banal exemple, de boire du vin à une table café ! Mais plus largement, l’exemple turc nous incite à appréhender (au double sens du terme) le potentiel totalitaire qui est au cœur de la doctrine coranique en elle-même – j’en ai suffisamment parlé sur ce blog et dans un livre, au point que l’on peut voir, très honnêtement, dans l’islam un fascisme idéologique de nature religieuse. La pointe extrême de cet aspect « fascisant » se trouve dans le sort réservé aux athées dans tout le monde musulman, qui est une abomination : l’exclusion, la punition ou la mort. Eh oui ! Et ce n’est pas parce l’islam est l’expression de peuples qui ont été victimes de la colonisation et de l’impérialisme capitaliste occidental depuis plus d’un siècle (ce qui n’était en rien le cas à l’origine), qu’on doit s’interdire de le critiquer au nom de valeurs humaines universelles, sans ancrage religieux particulier, résumées par notre triptyque : « liberté, égalité, fraternité » ! Car cette religion (comme beaucoup de religions) leur est imposée par des autorités politiques qui, en plus, l’instrumentalisent et en tirent profit sur un plan qui n’a plus rien de religieux.

Alors oui, décidément, la démission intellectuelle et morale n’est pas de mise ici. Par contre, elle gagne du terrain et témoigne de cette « démoralisation » qui affecte de plus en plus les esprits dans l’Occident libéral (la formule est de Christian Godin, de la revue Cités), à savoir une perte du sens moral qui a pu soutenir ou animer la politique autrefois, spécialement à gauche dans ce domaine. Il y a là un indifférentisme grandissant, qui assure aujourd’hui le triomphe du libéralisme économique… avec l’appui des religions !

                                                                   Yvon Quiniou

 

PS : 1 J’ai moi-même été confronté au refus de la science de l’évolution venant d’élèves musulmans marocains dans une classe de Mathématiques supérieures… alors que le programme portait sur « L’homme et l’animal » et imposait la référence à Darwin comme référence validée. J’ai dû faire preuve d’une extrême pédagogie pour qu’ils l’acceptent au bout de deux mois… en leur signalant en particulier que l’Eglise catholique ne l’avait acceptée (et encore en partie seulement) qu’après un siècle et demi !

2 C’est sous la droite, avec Luc Chatel comme ministre de l’éducation nationale, qu’un colloque avait été organisé (dans lequel j’intervenais) pour demander aux enseignants de présenter la théorie de l’évolution comme une théorie scientifique s’opposant dans ce domaine aux croyances religieuses.

3 La gauche socialiste au pouvoir a malheureusement, et à l’inverse, rédigé un « livret-laïcité » demandant aux enseignants, y compris en sciences (physique, SVT), de « ne pas mettre en confrontation » la science et les croyances et de ne pas affirmer la « supériorité » de la première sur les secondes ! Quelle régression idéologique, dont la motivation, au-delà de l’affaiblissement des convictions progressistes des dits « socialistes », est ultimement électoraliste : ne pas se mettre à dos les futurs électeurs croyants !

 

 

                                                                                                                                       

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